LA CONTREBANDE
Cette transgression de la loi, qu'on se permet, en général, sans le moindre scrupule n'en est pas moins condamnable; la révolte qu'excitèrent les édits de prohibition au milieu du siècle dernier, fit courir bien des dangers et causa plus d'un malheur.
A partir de 1700, quoique les édits qui défendaient rentrée des dentelles de Flandre eussent été successivement rapportés , les dentelles de France , d'Espagne et de Venise étaient toujours exclues des ports anglais; ce aussi, dit Anderson, on rapporte en « Angleterre , à l'aide de la contrebande , beaucoup de belles ce dentelles françaises et autres objets prohibés. » La prohibition comptait pour rien ; les femmes voulaient à toute force des dentelles étrangères, et lorsqu'elles ne pouvaient pas les passer elles-mêmes, les fraudeurs les leur apportaient.
Ce ne fut que vers 1751 cependant que la douane commença à user d'une sévérité excessive ; fouillant des yeux les habitations, exerçant une surveillance tellement rigoureuse que compter sur la chance de s'y soustraire était une insigne folie. Enfin dans un rayon de quinze kilomètres autour des ports, il n'y avait pas une femme qui pût porter un bonnet ou des barbes de point de France ou d'Italie sans que les agents de la douane ne se crussent le droit de lui demander comment elle était arrivée à les posséder.
Les agents faisaient de fréquentes visites dans les magasins des tailleurs et autres commerçants en renom , examinant tout ce
qu'ils renfermaient et confisquant tous les articles de fabrique étrangère. Un jour ils saisirent une quantité considérable de dentelle étrangère chez un tailleur qui paya l'amende de 100 i. et vit brûler publiquement sa marchandise. Georges III, qui dès son avènement protégea les manufactures anglaises, ordonna qu'au mariage de sa sœur, la princesse Auguste , avec le duc de Brunswick, toutes les étoffes et les dentelles fussent de fabrication indigène. La noblesse ne tint aucun compte de cet ordre. Aussi, trois jours avant le mariage, les agents de la douane firent. une descente chez la modiste de la cour, et presque toutes les dentelles , les étoffes d'or et d'argent , les toilettes furent enlevées , au grand désespoir des femmes qui se virent privées de leurs parures et de la modiste elle-même. Cette dernière, qui était Française, outrée de pareils procédés, et ayant amassé une petite fortune de 11,000 liv. sterl., se retira à Versailles où elle acheta une villa qu'elle appela la Folie des dames anglaises.
Quelque temps après trois habits de noce, ainsi qu'une saisie considérable de dentelle, furent brûlés conformément à l'acte du Parlement. Tous les journaux racontèrent comment une dame de haut rang fut arrêtée étant dans sa chaise à porteurs et débarrassée d'une grande quantité de point de France ; comment une pauvre femme , qui , sans penser à mal, avait ramassé un pain de quatre livres qu'elle avait trouvé sur son chemin, fut arrêtée quand on découvrit que ce pain contenait pour 200 liv. sterl. de dentelle. Les dames pendant leur promenade se voyaient enlever leurs mitaines de dentelle noire , si les agents pouvaient soupçonner qu'elles fussent de provenance française.
En mai 1765, les fabricants de dentelle se réunirent aux ouvriers en soie de Spitalfields et s'en allèrent en procession à Westminster portant des bannières auxquelles étaient attachées de longues bandes flottantes de dentelle de France. Ils demandèrent
aux lords l'exclusion totale de toutes marchandises étrangères. Lorsqu'on leur eut répondu qu'il était trop tard , la session étant finie , ils murmurèrent et, en retournant chez eux, ils brisèrent les grilles de la résidence du duc de Bedford. Au lever qui eut lieu quelque temps après ils s'assemblèrent devant le palais de Saint- James ; mais ayant vu que tous les costumes de gala étaient bien réellement faits de produits anglais, ils se retirèrent satisfaits.
Les journaux fourmillent de relations de saisies faites par la douane. Tout le monde faisait la contrebande. Un gentilhomme attaché à l'ambassade d'Espagne est débarrassé à son arrivée à Londres de 36 douzaines de chemises ornées de jabots et de manchettes en dentelle de Dresde , et d'une quantité de pièces de dentelle. Quoique les premiers ministres en ce temps-là se laissassent tenter par des présents , il semble que les agents de la douane aient fait strictement leur devoir.
Lorsque le duc de Devonshire fut ramené de France où il était mort , les douaniers , malgré la colère des domestiques , visitèrent avec soin le cercueil et s'assurèrent que le corps était bien réel, car on n'avait pas oublié qu'une quarantaine d'années auparavant , la dépouille mortelle d'un ministre mort dans les Pays-Bas , n'était qu'un gros ballot de dentelle dans un cercueil. Cette découverte n'avait pas empêché le haut sheriff de Westminster de profiter d'une occasion semblable et de passer dans le cercueil de Févêque Atterbury pour 6,000 liv. sterl. de point de France, et le succès avait couronné son entreprise.
Dès que la guerre eut cessé , il y a cinquante ans, entre l'Angleterre et la France, la contrebande recommença de plus belle. En vain les voitures publiques et particulières étaient-elles souvent visitées entre Douvres et Londres et presque aussi souvent dépouillées de précieuse contrebande , les agents ne devinaient pas toutes les ruses et leur vigilance était assez souvent déjouée.
Le libre échange du dix-neuvième siècle est de beaucoup le meilleur moyen pour mettre un terme à la contrebande , et c'est le seul qui réussisse, car ni les lois prohibitives, ni la douane avec ses employés et ses espions n'y sont jamais parvenus.