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CHAPITRE XXXIII

ÉGOSSE.

Les relations constantes de l'Ecosse avec la France ont dû y faire connaître de bonne heure la dentelle qui, là comme partout, décorait les autels et leurs ministres bien avant que les laïques en fissent usage. L'effigie mutilée d'un ecclésiastique crossé qu'on voyait naguère dans l'église en ruines de l'abbaye d'Arbroath , en est une preuve. La dentelle qui décore la robe de cette statue est d'une ciselure très-soignée, et portait encore, lorsqu'on la découvrit, des traces de dorure.

Dans les inventaires du roi Jacques V, on trouve de fréquentes mentions de passement d'or et d'argent , et dans le nombre des entrées, une robe de drap d'or avec passement à dentelure d'or. A ces exemples et à beaucoup d'autres on peut ajouter le témoignage de Walter Scott, dans le Monastère, où Ton voit que les passements d'or et d'argent, aussi bien que les dentelures étaient d'un usage journalier sous ce règne.

Dès 1575, l'assemblée générale de l'Ecosse jugea nécessaire d'émettre son avis sur les habits du clergé et de « défendre les bordures de velours , les passements et dentelles sur les robes , les haut-de-chausses et autres vêtements ». Un parchemin trouvé dans le cabinet de la comtesse deMar (1) , intitulé l'Engagement

(1) MIle Sinclair, écrivain distingué d'Édimbourg, possède un portrait où cette dame est représentée avec la grande fraise , style Élisabeth, et le plastron et la berthe de ravissant point de Venise en relief.

du passement y et signé par le duc de Lennox et autres nobles, montre que le luxe des habits avait de bonne heure pénétré en Ecosse. Les signataires s'engageaient à cesser de porter des passements , comme superfluité coûteuse.

Ce ne fut qu'après le retour de Marie Stuart dans son royaume qu'apparut la dentelle avec toutes ses variétés. L'inventaire des effets de la reine en 1567 a des entrées de ce passements, guimpeure d'or et d'argent avec lesquels ses robes de satin blanc et de satin jaune étaient bordées et chamarrées » . Chaque genre de broderie et de dentelle est désigné par son nom. Il y a la ce natte d'argent faite par entrelatz , passement d'or et d'argent fait à jour, chamarré de bisette » , etc. Le mot dentelle, ainsi que nous l'avons dit précédemment, ne s'y rencontre qu'une seule fois.

Nous avons touché ailleurs quelques mots du testament que fit la reine avant la naissance de Jacques YI et du legs de ses ouvrages à l'aiguille -, nous avons parlé aussi de son habileté dans l'art du point coupé et du lacis, selon les préceptes de Yinciolo. On a de son talent à manier l'aiguille des preuves nombreuses dans les lits, les écrans, etc , conservés comme de précieuses reliques par les familles nobles chez lesquelles elle a été retenue prisonnière. Elle tissait des coiffures en réseau d'or, avec les manchettes et les cols assortis , sans parler des bonnets de nuit : elle envoyait ces objets en présents à Élisabeth (1).

Dans ses portraits comme Dauphine , Marie ne porte pas de dentelle de fil , mais ses robes sont brodées d'or fin et enrichies de passement ; les manches sont en réseuil d'or. Dans les portaits de

(1) Il y eut quelque hésitation à l'égard des bonnets de nuit, les dons de la reine d'Écosse, acceptés par Élisabeth, ayant ému le conseil privé. Les dits bonnets de nuit restèrent quelque temps entre les mains de l'ambassadeur français, M. de la Mothe, mais finalement, on les accepta. (Miss Strickland, Queens of Scotland.)

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date postérieure, tel que celui qui fut fait à Lochleven , son voile est bordé d'une étroite dentelle au fuseau qui alors était une rareté.

Lorsque la reine d'Écosse monta sur l'échafaud, elle portait sur sa tête un voile de mousseline bordé de dentelle au fuseau et une veste aussi de mousseline rattachée à sa coiffe et bordée de la même dentelle que le voile. Ce voile fut gardé comme une relique dans la famille exilée des Stuarts ? et légué par le cardinal d'York à sir John Cox Hippisley : il était de gaze très-claire quadrillée en fils d'or et de la forme d'une écharpe. A Bade, un jour qu'il le faisait voir, sir John eut l'étrange indiscrétion de le jeter sur la tête de la reine de Bavière , qui le repoussa en frémissant et toute saisie d'effroi , se retira précipitamment.

Le prince Labanof a donné , dans le Recueil des lettres de Marie Stuart qu'il a publié, un inventaire riche en point coupé et en réseuil , dont les dessins représentent des oiseaux , des poissons -, des quadrupèdes , des fleurs , « tirés au naturel et couppés chascun en son carré ». La reine déployait beaucoup d'ingéniosité dans ces travaux qu'elle variait à l'infini. Quant à la vérité de l'imitation , elle est si imparfaite qu'il est très-difficile de distinguer un lion d'un coq ou d'un poisson.

Jacques VI , élevé au sein d'un ardent calvinisme , n'aurait pas eu la possibilité , s'il en avait eu le désir, de se passer le moindre luxe ; ses habits de noce mêmes furent à peine ornés de quelques passements d'or. Divers édits défendirent sous ce règne la somptuosité inutile » dans le costume des hommes (1) ; il n'était permis qu'aux nobles et aux magistrats de porter de minces passements d'or ou d'argent, et encore fallait-il, d'après l'édit de 1621 , qu'ils fussent d'origine écossaise. C'est la première allusion aux passements fabriqués en Ecosse.

(1) Ces édits atteignaient les femmes et même la reine; de là l'extrême pénurie de sa toilette lorsqu'elle partit pour Londres.

Les hommes de loi des cours écossaises avaient adopté, au dix-septième siècle, un bonnet de velours prenant la forme de la tête et orné d'une dentelle. La fig. 146 est le portrait d'un président de cour d'assises coiffé d'un de ces bonnets.

En 1674, Charles II apprenant que les lois restrictives causaient un grand préjudice aux fabriques de dentelle en Ecosse et par là privaient un grand nombre d'ouvriers de leurs moyens d'existence, déclara que désormais, il serait permis à tous

Fig. IkQ. — Portrait d'Alexandre Gibson, lord Durie, mort en IGUU.

de porter de la dentelle blanche comme les personnes privilégiées; puis, trouvant qu'on ne faisait aucun compte des exclusions, il permit à tous ses sujets écossais de porter toute espèce de dentelle, étrangère comme indigène. Cependant la pauvreté, les puritains et le départ de la cour avaient presque anéanti le peu de luxe qui existait à Édimbourg. 11 n'y avait plus guère que les montagnards (highlanders) qui portassent des collets ra-

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battus et des manchettes de guipure ou de dentelle de Flandre. Les femmes pauvres des classes supérieures filaient du cœur de lin en fil à dentelle, le blanchissaient et en faisaient de la dentelle ensuite , et ces travaux n'étaient pas sans valeur.

Les choses restèrent en cet état jusqu'à ce que les partisans des Stuart , allant à Saint-Germain et en revenant , rapportassent les modes françaises et un luxe que n'avait jamais connu l'aristocratie en Ecosse. Ce fut au point que les portes et les étroits escaliers des modestes habitations des nobles écossais ne pouvaient livrer passage aux paniers que portaient les dames , selon la mode de Paris; elles étaient obligées de relever leurs robes, ce qui les mit dans la nécessité de beaucoup orner leurs jupons que recouvraient les plus belles dentelles , et leurs jarretières , à ce qu'il paraît , en étaient garnies avec un luxe merveilleux. Les dentelles de France , alors prohibées plus que jamais , trouvaient facilement le moyen de pénétrer en Ecosse , et Ton dit que certains paquets envoyés de Saint-Germain , ont plus d'une fois contribué à augmenter le nombre des amis du Prétendant. On raconte qu'un jour, un paquet fut secrètement porté au duc de Devonshire , par suite d'une erreur d'adresse : il contenait une grande quantité de dentelle , enveloppant un portrait du Prétendant enrichi d'une monture de gros diamants. Le vrai destinataire était un lord occupant un haut emploi et l'un des plus zélés dans ses protestations de dévouement à la nouvelle dynastie (1).

(I) Le portrait que fait Walter Scott de lady Lovât, femme d'un célèbre jacobite, est une charmante peinture de la femme noble écossaise au siècle dernier. « Chez elle, dit-il , elle est vêtue d'une robe de soie cerise avec des manches à grands plis et des manchettes formées de garnitures, son bonnet de dentelle à papillons est retenu par une fanchon qui descend sur ses joues. Ses cheveux sont relevés et poudrés ; elle a un fichu de dentelle autour du col et sur la poitrine et un tablier blanc garni de dentelle. Elle est si proprette , si soignée, si fraîche qu'on dirait, à la voir ainsi sur sa chaise, une reine de cire à mettre sous verre. »

Les droits établis sous les règnes de Georges Ier et de Georges II semblèrent à TÉcosse une atteinte portée à ses franchises , et la contrebande se pratiqua sur une large échelle. Elle parut légitime aux Écossais, qui s'y livrèrent sans scrupule, et devint bientôt générale. Les troubles de 1736 s'ensuivirent. Walter Scott, selon sa coutume , en a tracé un tableau vrai et animé dans le roman de la Prison d'Edimbourg .

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