‹ Histoire de la dentelleChapitre 86 sur 108 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

IRLANDE

On ne sait presque rien de Fétat de l'industrie en Irlande au moyen-âge, sinon que le travail à l'aiguille était fort estimé. Il s'y fabriquait des manteaux ornés d'ouvrage à l'aiguille, dont le prix se payait en un jeune taureau. Ces manteaux, qui avaient un capuchon, étaient composés de divers morceaux d'étoffe arrangés en carrés par l'aiguille; peut-être était-ce une espèce de point coupé.

Les Irlandais qui parurent à la cour d'Elisabeth avaient des chemises de teinte jaunâtre (1) ; c'est donc aux habitants d'Érin que revient l'honneur de cette invention. Ces chemises, déplus, étaient composées d'une énorme quantité de toile ; le gouvernement prescrivit qu'on n'y employât plus que six aunes. Elles coûtaient de façon 18 pence, et si elles étaient ornées de soie et de point coupé, on ajoutait 9 pence par chaque once de soie employée dans la broderie. Les chemises de fabrication irlandaise brodées d'or et de soie étaient fort en renom et figuraient dans la garde-robe des rois.

La rébellion du dix-septième siècle apaisée , des relations amicales s'établirent entre les Anglais et les Irlandais, du moins en ce qui concerne la mode. Les fraises en dentelle symétrique,

(1) Ce n'était ni avec du safran ni avec du café que les chemises étaient teintes, mais avec un lichen recueilli sur les rochers.

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les cols rabattus, les cravates en dentelle de Flandre se succédèrent en leur temps comme en Angleterre. Au commencement du dix-huitième siècle , mus par les mêmes sentiments patriotiques , les Irlandais fondèrent une société pareille à la Société anti-française. En 1743, les enfants des maisons de travail de Dublin, ayant produit pour 164 liv. st. de dentelle au fuseau, la société leur accorda une récompense de 34 livres que lady Arabelle Denny fut chargée de leur distribuer. L'industrie de la dentelle fît en Irlande des progrès très-rapides et les Irlandaises montrèrent une aptitude évidente (1) à la reproduction des points de Belgique et de Saxe. Le fil qu'elles employaient venait de Hambourg. En Tannée 1755 les jeunes gens, membres de la Société de Dublin, convinrent unanimement de refuser toute marque d'attention à une femme qui porterait de la dentelle de France ou toute autre parure venant de l'étranger (2) .

Lady Arabelle Denny n'était pas la seule patronesse de l'industrie dentellière; lady Bingham avait fondé à Castlebar une manufacture de dentelle dont les produits étaient d'une finesse et d'une élégance remarquables. La Société auti-gallicane envoya à lady Bingham, avec ses remercîments , la somme de 25 livres, pour qu'elle la distribuât entre ses ouvrières. La grande quantité de dentelle fabriquée et le grand nombre des objets méritant d'être récompensés, obligèrent même la Société, en 1773, à restreindre le nombre de ses prix (3). Depuis ce moment , on n'entend plus

(1) Rapport du jury de V Exposition internationale de 1862.

(2) A la fin de ce siècle vivait à Creaden, près de Waterford, une dame du nom de Power, qui descendait des rois de Munster. Elle ne portait jamais que l'ancien costume irlandais. Sa coiffe était bordée du point de Bruxelles d'Irlande le plus fin ; sa jaquette, de drap brun , était garnie de dentelle d'or, et une large dentelle de même espèce bordait son jupon du plus beau drap rouge. Tout dans ce costume était, il va sans dire, de fabrication irlandaise.

(3) Le droit de cité de la ville de Dublin fut conféré à lady A. Denny, comme témoignage d'estime et de gratitude pour son dévouement et sa cha-

parler de la Société de Dublin , et les annales dentellières de Tirlande sont complètement muettes pendant une cinquantaine d'années.

En 1829 la fabrique de dentelle de Limerick se fonde. On n'y fait pas de la dentelle proprement dite , on y brode au tambour le tulle de Nottingham , qu'on appelle en France et en Belgique tulle de Bruxelles. Cette broderie fut apportée à Limerick par l'anglais Walker du comté d'Oxford. Lady Normanby, femme du vice-roi, patronna cette fabrique, qui en 1855 comptait 1,500 ouvrières. Il n'en reste aujourd'hui que 500, un très-grand nombre de jeunes Irlandaises ayant émigré en Amérique et aux colonies anglaises.

L'année de la grande famine (1846), alors que des milliers d'enfants restèrent orphelins, les dames irlandaises cherchèrent le moyen de les mettre à même de gagner leur vie. Lady de Vere enseigna elle-même à une maîtresse d'école à faire l'application de Bruxelles et donna pour modèles ses propres points. Le travail devint bien vite si remarquable que la reine des Belges , Louise d'Orléans, en acheta une robe qu'elle emporta à Bruxelles. La fabrique est aujourd'hui très-florissante ; ses produits sont connus sous le nom de point irlandais ou point de Curragh (1).

De nombreuses écoles sont aujourd'hui établies dans toutes les parties de l'Irlande. Celle de Belfast envoya à l'Exposition de 1851 des guipures et de belles imitations de vieux point d'Espagne et d'Italie. Le Bruxelles irlandais se fait particulièrement à Clones; la guipure d'Irlande à Carrickmacross , et la plus belle

rité envers les enfants trouvés de la ville. Le diplôme lui en fut présenté, dans une boîte d'argent, avec toutes les formalités d'usage. Lady Arabelle était la seconde fille de Th. Fitzmaurice, comte de Kerry ; elle mourut en 1792, âgée de 85 ans.

(1) Du nom de la résidence de lady de Vere, dans le comté de Limerick.

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valenciennes (1) dans l'école de la comtesse d'Erne, à Lishnakea. Il y a aussi une école d'apprentissage à Tallow , dirigée par les religieuses d'un couvent. Celle de la famille Saint-Georges à Headford , celle de miss Latouche à Killmaule et quelques autres sont autant de centres , d'où la fabrication de la dentelle s'étend par toute l'Irlande.

Le lacet irlandais est aussi un beau travail. Il est fait de fil de lin; le fond est en crochet; on y introduit des fleurs et autres dessins remplis de points à jour admirablement exécutés. Les objets envoyés à l'Exposition de 1 862 faisaient honneur à l'Irlande. On dit cependant que le commerce de la dentelle y souffre beaucoup en ce moment. La cause de cette crise est probablement la grande quantité de dentelles communes et à bas prix qui encombrent les marchés anglais. C'est regrettable ; car les guipures d'Irlande conviendraient fort bien pour garnir des toilettes, des rideaux, des dessus de lit, et remplaceraient heureusement pour cet emploi les mauvaises dentelles dites torchon , qu'on paye bien au-dessus de leur valeur.

(1) Nous avons vu une pièce de cette valenciennes qui approche beaucoup de celle d'Ypres (voy. fig. 62).

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