CHAPITRE XXXVI
Fig. 1U8. — Armes de la compagnie des fabricants de bas au métier au dix-septième siècle. § \. TULLE ANGLAIS.
Une esquisse de l'histoire de la dentelle serait incomplète, si nous n'y ajoutions quelques mots sur le tulle et la dentelle faits à la mécanique, industrie devenue très-importante en France aussi bien qu'en Angleterre , et qui a mis la dentelle à la portée de toutes les classes. Cette industrie a eu diverses étapes. En 4768, on fait le premier tulle à Paide d'un métier à bas; en 18.09 , invention de la machine à tulle proprement dite ; en 1 837, le système Jacquard est appliqué à la machine à tulle pour faire de la dentelle.
L'invention de 1768 est attribuée à Hammond, fabricant de bas au métier, à Nottingham. En examinant attentivement le
bonnet de dentelle de sa femme , l'idée lui vint qu'il pourrait avec son métier faire quelque chose d'approchant. Il essaya, et réussit à produire, non de la dentelle \ mais une sorte de réseau ressemblant assez à ce qu'on appela depuis fond de Bruxelles. Le métier à bas fut approprié à ses nouvelles fonctions, ses produits s'améliorèrent, mais c'était toujours, en définitive, une sorte de tricot qui se défaisait d'un bout à l'autre dès qu'une maille s'échappait.
Pendant quarante ans on chercha des perfectionnements sans réussir, mais sans se décourager; enfin un autre fabricant de bas, John Heathcoat, fils d'un fermier du comté de Leicester, et établi à Nottingham , inventa la machine à tuile. Dans le réseau qu'elle produit, les fils ne sont pas entrelacés, comme par le métier à tricot, mais tordus, comme par les fuseaux (1). Heathcoat commença par faire des bandes de tulle à peine larges de 3 centimètres (2) : ensuite il en fit qui en avait 80 ; aujourd'hui, il y a des machines qui font du tulle de 3 mètres de largeur.
En 1811, des ouvriers, surexcités par une société appelée les Luddites , entrèrent dans la manufacture de Heathcoat et détruisirent vingt-sept machines valant 8,000 1. (200,000 fr.) Indigné d'une telle conduite , il quitta le pays et alla s'établir à Tiverton, dans le comté de Devon (3) .
L'année 1823 est mémorable dans l'histoire du tulle. Le brevet
(1) En anglais, ce tulle s'appelle bobbin net, à cause des bobines sur lesquelles le fil est enroulé ; on fait souvent usage en France, dans le commerce, de l'expression de tulle bobin.
(2) Les premières machines de Heathcoat exigeaient 60 mouvements pour former une maille , ce qu'on obtient aujourd'hui avec 12; elles produisaient 1,000 mailles en une minute, résultat qui semblait merveilleux, les fuseaux n'en faisant que 5 ou 6 dans le même temps. Une bonne machine circulaire en produit maintenant 30,000 par minute. La qualité du tulle bobiu dépend de la petitesse des mailles, de leur égalité et de la régularité des hexagones.
(3) Ce fabricant représenta Tiverton de 1834 à 1859 dans la chambre des communes.
de Heathcoat expirait, et tout Nottingham fut saisi de vertiges ; chacun voulut faire du tulle ; des membres du clergé , des hommes de loi , des médecins risquèrent à Fenvi leurs capitaux dans une si séduisante spéculation. Les prix baissèrent avec l'accroissement de la production, mais la demande était immense et Nottingham presque seul se trouvait chargé de Fapprovisionnement général, son tulle uni rivalisant avec les plus beaux produits de la France et des Pays-Bas. Il n'était pas rare de voir des artisans quitter le métier qu'ils avaient fait jusqu'alors, acheter en commun une machine et se mettre à faire du tulle; ils gagnaient chacun 20, 30 et même 40 shillings par jour. Ces gros gains firent tourner toutes les têtes ; une manie épidémique régna à Nottingham et dans ses environs. Malheureusement tous ne s'y prirent pas de manière à réussir et plusieurs, dans le nombre, devinrent fous ou se suicidèrent (1).