CHAPITRE XIV
Conclusion.
En terminant cette étude, nous résumons, pour l'intelli-^ gence des événements de l'interrègne, les négociations que nous venons d'exposer en détail.
Napoléon, au retour de Waterloo, vient à Paris pour se concerter avec les représentants. Pris entre deux feux par leur défection, il se détermine à céder plutôt que de prolonger la lutte par des moyens révolutionnaires. 11 abdique en faveur de son fils, et va attendre à la Malmaison qu'on organise honorablement son départ, si la paix peut se conclure ainsi, ou qu'on vienne le rechercher, en cas de persistance hostile des alliés.
De son côté, la commission de gouvernement nommée par les Chambres agit conformément à l'esprit qui les anime. On veut tirer parti de l'abdication pour obtenir la paix la plus prompte et la moins désastreuse. Les plénipotentiaires qu'on envoie rencontrent l'ennemi à trente lieues de Paris; car l'invasion de notre territoire, la désorganisation de la défense, ont été les conséquences immédiates de cette abdication dont on se promettait tant de bien. Les plénipotentiaires ne peuvent rien obtenir des généraux anglais et prussiens en marche sur Paris, et s'en
vont bien loin de là, auprès des souverains, se heurter contre une fin de non-recevoir. Leur mission n'a servi qu'à donner d'avance au gouvernement de fausses indications sur les intentions des alliés.
Cependant la situation s'éclaircit de moment en moment d'une lueur sinistre. La France ne peut résister aux alliés sans Napoléon; elle est à leur merci, et, malgré les répugnances de l'armée, de la majorité des Chambres, d'une partie de la population, le rétablissement forcé de Louis XVIU apparaît déjà comme plus que probable. Aucun général de quelque renom n'ose prendre sur lui la responsabilité d'une résistance sérieuse aux alliés du Roi ; car l'énergie patriotique d'aujourd'hui peut être flétrie demain du nom de trahison. Aussi l'armée française estelle ramenée sans combattre jusque sous les murs de Paris, où l'ennemi la suit de près. La question se serre et se complique, entre les alliés, qui refusent même de suspendre les hostilités tant que Napoléon sera à Paris et en liberté, et Napoléon, que l'abandon des droits de son fils relèverait légalement de son abdication. Mais on ne l'a pas contraint à abdiquer pour revenir à lui, et l'Empereur luimême est aussi las de l'ingratitude des hommes que des caprices du sort.
Le 27 juin, le duc d'Otrante essaie d'en finir avec ces inextricables difficultés, en combinant l'éloignement de Napoléon avec une proposition pour le rappel de Louis XVIIL Les renseignements inexacts, transmis par les plénipotentiaires, font avorter cette combinaison ; on en revient à espérer que le rétablissement de la branche aînée n'est pas inévitable, que Napoléon II ou le duc d'Orléans sont encore possibles. Sous cette impression nouvelle, on ajourne d'abord le départ de Napoléon, comme pour le garder
en otage I Deux jours plus tard, on se décide à faire cesser cette situation pénible, et d'ailleurs dangereuse sous plus d'un rapport. On en revient à l'exécution du projet de départ surveillé jusqu'à l'embarquement; mais ces deux jours ont rendu l'évasion par mer impossible, et c'est la captivité et le martyre que l'Empereur va chercher, pour prix de son généreux sacrifice. Ce martyre, pour lui, ce n'est pas tant l'indigne traitement dont il est l'objet, ce n'est pas tant l'hospitalité meurtrière des Anglais, que les souffrances et l'abaissement de la France !
L'Empereur s'éloigne, et toutes les chances d'une so- ' lution honorable pour nous disparaissent avec lui. Les conséquences de son départ se pressent, s'accumulent en peu d'heures avec une rapidité effrayante. Le gouvernement provisoire a envoyé des commissaires aux généraux alliés pour traiter d'un armistice, et tout d'abord les Prussiens leur demandent Paris ! On s'adresse à Wellington, plus conciliant de formes, non moins inflexible au fond. Les généraux alliés traînent la négociation en longueur pour se donner le temps de développer tous les avantages militaires que leur donnent l'abdication et le départ de l'Empereur, et déjà leur avant-garde menace, attaque les abords de la capitale!
Wellington avait décliné d'abord toute suspension d'armes tant que Napoléon serait à Paris et en liberté; les commissaires lui annoncent vainement que Napoléon va partir, ensuite qu'il est parti. On se rejette alors sur la nécessité de se concerter avec Blûcher, qui attaque déjà les abords de Paris. . En même temps le général anglais s'exprime en termes non équivoques sur le rétablissement prochain, inévitable de Louis XVUI, la seule solution que la coalition puisse et veuille accepter, la seule qui puisse
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garantir la France d'un démembrement. Le gouvernement oppose à cette solution les antipathies de Tarmée, des Chambres, de la nation, et tente encore vainement de séparer la question militaire de la question politique.
Enfin une nécessité pressante, inexorable, précipite le dénoûment de cette crise. Malgré Tinsistance des commissaires auprès de Wellington, Blûcher, soutenu par les instructions belliqueuses de la coalition, poursuit ses progrès, et force est bien d'ouvrir directement avec lui la négociation. Pour prix d'une suspension d'armes, il exige et il obtiendra la remise de Paris. Comment résister encore, quand personne n'ose prendre la responsabilité de la lutte, quand il est presque avéré qu'une victoire même ne serait qu'un acheminement à des désastres plus grands, irréparables peut-être? On capitule donc; c'est le seul parti raisonnable, le seul possible dans cette situation désespérée. Dans la discussion même de cette capitulation, on est entraîné à sacrifier les dernières réserves qu'on aurait voulu faire sur la question de gouvernement En traitant avec les généraux alliés, on admet implicitement le dénoûment qu'ils imposent, on traite ipso facto avec le gouvernement royal qu'ils ont l'ordre de rétablir. Vis-à-vis de Louis XVIII et de l'Europe qui le veut, on se réduit à une stipulation d'amnistie politique. Cette concession était bien la moindre qu'on pût obtenir; elle coûtait assez cher à la majorité de la nation pour être du moins respectée ! Enfin, les armées étrangères entrent dans Paris, le Roi y rentre à leur suite; et, tandis qu'on élabore déjà à Londres la distinction sophistique qui détruira la sauvegarde résultant de la convention du 3 juillet, le gouvernement royal, dominé par une nécessité impérieuse, invoque un des articles de cette convention contre le vandalisme outrageant des vain-
queurs. Il sauve, au mois de juillet 1815, un monument public dont la destruction compromettait ses alliés et luimême ; il le sauve en se prévalant de cette même convention qu'il laissera violer bientôt après par la spoliation de nos musées, qu'il repoussera lui-même dans l'intérêt de sa vengeance.
Les événements dont nous n'avons pas craint d'évoquer le souvenir ont été, pendant plus d'un quart de siècle, le sujet d'amers regrets, de ressentiments légitimes et profonds. Les prospérités de la Restauration et du gouvernement de Juillet ne suffisaient pas h consoler les hommes de cœur, tous ceux qui n'acceptent pas pour la patrie ce qu'ils refuseraient pour eux-mêmes, des compensations matérielles pour l'honneur outragé! Parmi ses splendeurs pacifiques, sous sa robe de fête, la France garda longtemps cette blessure non cicatrisée! Cette situation est enfin changée; ils commencent à respirer enfin, ceux-là qui se souvenaient toujours de 1815, et que je nommerais volontiers, sans distinction de parti ni de caste, Vélite de la nation!
Au reste, si notre revanche n'est pas encore complète, si certaines parties d'un règlement du droit public européen, fait en haine de la France, attendent encore une révision désormais inévitable, bien des événements d'une date récente suffisaient déjà pour adoucir l'amertume de nos ressentiments. La France a survécu à cette crise terrible; elle s'est relevée plus puissante, plus redoutable que jamais, en dépit de ses propres fautes et de l'animosité de ses vainqueurs d'un jour. Deux révolutions successives ont condamné la dynastie imposée en 1815, puis celle qui l'avait remplacée, et l'Europe, mieux inspirée, s'est résignée deux fois à respecter les faits accomplis, à laisser la France
maîtresse et responsable de ses destinées. Enfin, des événements au-dessus de toute prévision humaine ont relevé la dynastie napoléonienne proscrite en 1815 par l'Europe conjurée ; et aujourd'hui, nous pouvons nous écrier à notre tour : « Victoire d'un jour si chèrement achetée, violences faites à la volonté et aux véritables affections d'un grand peuple, représailles injustes et impitoyables, a quoi ayezvous SERVI ? »
mon pays, à l'heure des combats, c'est peine perdue d'implorer pour toi la Gloire : elle ne te fit jamais défaut, cette compagne, cette sœur immortelle! Je crois donc et j'applaudis d'avance à tes succès ! D'avance aussi je veux croire, j'applaudis à un triomphe non moins beau, plus difficile peut-être, celui de la modération dans la victoire !