CHAPITRE XIII
Le secret de M. Bignon ( suite ).
Devant la Cour des pairs, les défenseurs du maréchal Ney, MM. Berryer et Dupin, s'empressèrent d'argumenter de la sauvegarde résultant de l'article 12, et l'on a pu juger parles détails précédents, si ce moyen de défense n'était vraiment qu'une vaine subtilité de légiste, comme l'ont dit quelques écrivains français.
Conformément aux indications du gouvernement royal, le procureur général, M. Bellart, s'attacha au système d'interprétation restrictive déjà patronné par le duc de Wellington. Malgré l'insistance et les observations judicieuses des défenseurs, ce système prévalut devant la Cour, et une décision conforme aux conclusions du ministère public écarta des débats la convention, comme plus qu'étrangère au gouvernement de Sa Majesté *.
' Dans la discussion qui précéda la décision de la Cour, M. Dupin, entendant le ministère public qualifier la convention d'acte purement militaire, demanda à quel titre M. Bignon, agent politique du gouvernement existant, aurait pu figurer en première ligne dans un acte dont les stipulations n'auraient pas été politiques autant que militaires. Cette observation, faite d'instinct, est un nouveau témoignage de la sagacité si connue -du célèbre jurisconsulte. Le ministère public se dispensa d'y répondre en étouffant le débat.
Le maréchal Davoust et les trois commissaires français signataires de la capitulation avaient été assignés à la requête du maréchal, pour être entendus à sa décharge, et « notamment, portait la citation, sur les circonstances qui avaient précédé et «notivé la convention. » Davoust; MM. de Bondy et Guilleminot se présentèrent; mais la délibération qui écartait la convention des débats ôtait toute importance à leur témoignage, et on ne leiir laissa pas même expliquer dans quel sens ils avaient entendu l'article 12. M. Bignon ne vint pas; son absence, dans une circonstance si grave, a été remarquée par tous les historiens, mais aucun n'a su les circonstances qui expliquent cette absence, plus profondément regrettable qu'on ne pouvait le soupçonner.
M. Bignon était alors à sa campagne, éloignée de Paris d'environ vingt-cinq lieues. L'assignation qui le citait à comparaître à la séance du 4 décembre n'avait été remise que le 2 au soir à son domicile de Paris, et ne lui parvint que le 4 dans l'après-midi. Il se trouvait donc dans l'impossibilité matérielle d'arriver en temps utile. Il était de plus assez sérieusement indisposé; enfin, il savait que. MM. de Bondy et Guilleminot étaient à Paris, et, en interrogeant ses souvenirs, il ne retrouva rien d'abord que ses deux collègues ne pussent dire aussi bien que lui. Néanmoins, il voulut se mettre en règle en envoyant sa déposition écrite dans les formes prévues par la loi, et manda on conséquence le juge de paix de son canton, pour recevoir cette déposition, qui fut expédiée le 5 décembre au matin. Cette déposition relatait l'arrivée tardive de la citation, l'état de maladie du témoin, et s'expliquait en ces termes sur la convention du 3 juillet :
M. BignoQ a déclaré :
Que les circonstances de lui connues qui ont précédé et motivé la convention du 3 juillet ont été, comme il est notoire, d'abord le grand intérêt de sauver Paris; ensuite de faire cesser les malheurs résultant de Vétat de guerre pour la France en général, et en même temps, en faisant cesser cet état de gUerre, par un arrangement qui conduisît à la paix, d'obtenir des sûretés pour les personnes qui pourraient* être coupables aux yeux du gouvernement prêt à être rétabli ;
Que l'article 12 de ladite convention, proposé dans ce dernier but par les commissaires français, fut adopté sans objection, par MM. les commandants en chef des armées anglaise et prussienne;
Que Tesprit dans lequel fut proposé cet article était que )a garantie qu'il exprimait aurait son effet à l'égard de toutes les puissances en général, et par conséquent aussi à Tégard de l'autorité qui allait être rétablie en France, puisque c'était de la part de cette autorité, bien plus que de la part des autorités étrangères, que les individus pour Tintérêt desquels cette garantie était stipulée, auraient pu avoir à craindre des poursuites relativement à leur conduite et à leurs opinions politiques;
Que, si la rédaction de l'article n'a pas été plus détaillée et plus précise, c'est que la convention elle-même étant un arrangement militaire, les parties contractantes ne crurent pas devoir toucher d'une manière explicite et formelle la question du gouvernement auquel les autorités temporaires, qui existaient alors à Paris, allaient faire place.
Dans le moment où M. Bignon rédigeait et signait cette déclaration, il était préoccupé uniquement de préciser le sens de l'article 12, et Tintention qui l'avait dictée ; il avait complètement oublié l'incident du pont d'Iéna. Ce défaut de mémoire est assurément fort concevable, après les épreuves pénibles et multipliées que M. Bignon venait de subir. Mais il vit dans les journaux du 5 qu'on refusait de laisser lire et invoquer la convention devant la Cour des pairs. Une lettre confidentielle, qu'il reçut le même jour, lui apprenait ce qui se disait partout à Paris, que Ney était condamné d'avance, et que le jour de son exécution
152 HISTOIRE DE LA DERiSIÈRE
était déjà fixé. Cette cruelle certitude impressionna fortement M. Bignon, et il passa toute la nuit à interroger ses souvenirs sur toutes les circonstances relatives à la capitulation, cherchant à faire jaillir de sa mémoire quelque considération décisive propre à sauver le maréchal. Esprit gouvernemental par réflexion comme par instinct, M. Bignon faisait bon marché de sa fortune politique, sombrée dans le grand naufrage de l'Empire; il' eût sacrifié volontiers à l'intérêt de la France, ses regrets et ses sympathies personnelles. Mais il craignait avec raison que l'esprit de réaction violente qui prédominait dans les conseils de la royauté ne ramenât des bouleversements; il était aussi alarmé qu'affligé de ces rigueurs implacables, par lesquelles le gouvernement royal, en croyant ne venger que ses propres injures, semblait se faire le complice des représailles de l'étranger. De toutes ces vengeances, la plus cruelle, la plus impolitique, était bien celle qu'on s'apprêtait à exercer sur le héros de la campagne de Bussie. C'était peut-être sauver les Bourbons eux-mêmes, que de les contraindre à épargner le maréchal Ney.
M. Bignon était absorbé dans ces tristes préoccupations, dans cette recherche fiévreuse, incessante, d'un moyen de salut, quand tout à coup l'incident du pont d'Iéna lui revint en mémoire. Ce fut pour lui un trait de lumière, et oubliant soudain l'abattement de la maladie, les embarras de sa propre position, il partit de suite, pour aller soumettre au zèle de la défense, à l'équité des juges et de l'accusateur lui-même, cette révélation qui pouvait changer le dénouement du procès.
Mais, à cette époque, un voyage de vingt-cinq lieues prenait encore une journée presque entière, aussi M. Bignon n'arriva-t-il que le 6 novembre au soir. Il courut de
suite à la Chambre des pairs... Hélas! les débats étaient clos, la délibération fatale dont sortit Tarrét de mort était commencée ! Désespéré, M. Bignon courut chez M. Berryer père, et lui dit son secret tout entier. L'avocat du maréchal fut profondément impressionné de cette révélation dont il comprit la portée, et regretta amèrement qu'elle n'eût pas été produite aux débats. 11 engagea M. Bignon à faire un dernier effort auprès du chancelier (M. Dambray), pour obtenir d'être entendu avant la fin de la délibération. W'ayant pu arriver jusqu'au chancelier, M. Bignon lui écrivit pour réclamer d'une façon pressante et même suppliante l'autorisation d'être entendu, nonobstant la clôture des débats*. M. Dambray lui répondit le lendemain matin seulement^ que le jugement était rendu, qu'au surplus M. Bignon n'avait guère à regretter de n'avoir pu donner sa déclaration, puisqu'elle ne pouvait porter que sur la convention, que la Cour des pairs n'avait pas jugé convenable de laisser lire. Tout espoir de sauver juridiquement le maréchal était perdu; mais la famille du maréchal, ses amis, plusieurs même des juges qui l'avaient condamné, comptaient sur sa grâce I Ce dernier espoir fut cruellement déçu ; à cette heure suprême, la clémence fit défaut, comme avait fait la justice. Quelques heures plus tard, tout était consommé.
La surexcitation politique était si vive dans ces jours malheureux, qu'il est bien difficile de se prononcer d'une façon positive sur les conséquences qu'aurait pu avoir la révélation du secret de M. Bignon , même faite en temps utile. M. de Talleyrand , qui avait approuvé et signé la note relative au pont d'Iéna, était démissionnaire et presque
' Voir cette lettre aux pièces justificatives.
disgracié à l'époque du procès. Évidemment le Roi n* avait pas eu personnellement connaissance de ce fait , ou du moinsn'en avait pascomprisla portée, La résolution défaire un grand exemple était assez fortement concertée autour du trône pour triompher des plus puissants obstacles. Peutêtre n'aurait-on réussi qu'à compromettre tout à fait M. de Talleyrand, qui malgré ses services était devenu suspect et odieux.
Toutefois, il est impossible de méconnaître que le fait prouvé de la reconnaissance de la convention du 3 juillet, par le premier ministre de Louis XVIII, sapait par la base tout le système de l'accusation. Il eût été difficile que la révélation d'un fait semblable ne produisît pas une profonde impression sur la conscience des juges :' plus d'un se serait abstenu, ou bien aurait voté l'exil au lieu de la mort I Dans tous les cas, un tel moyen de défense offrait donc plus d'une chance favorable, au moins pour l'adoucissement de la sentence, et M. Bignon regretta amèrement toute sa vie le fatal retard qui avait rendu son intervention impossible. Mais n'ayant pu faire à temps sa déclaration dans une circonstance aussi exceptionnellement grave que celle-là , M. Bignon se renferma dans un silence absolu. Aucun intérêt privé ne lui parut assez considérable pour compenser le tort qu'une semblable révélation pouvait faire, non pas seulement au gouvernement royal, mais à la France elle-même, qui avait surtout besoin alors de résignation et d'apaisement. Ces sacrifices généreux au véritable intérêt public sont malheureusement rares en France. Nous avons vu, depuis, certaines coteries politiques rechercher avidement toutes les choses pénibles ou honteuses, s'armer sans scrupule de tous les scandales contre les pouvoirs établis. Nous sommes heureux «de constater ici que M. Bignon, dans le rôle politique qu'il remplit
CAPITULATION DK PARIS. 155
avec autant d'honorabilité que d'éclat, de 1815 à 1880, ne fut jamais un honrinne d'opposition systématique et à outrance, et conserva, en dépit de toutes les provocations, cette mesure , cette réserve gouvernementale , condition vitale du régime parlementaire.
Une seule fois , pendant ces quinze années , M. Bignon se laissa entraîner à faire allusion au dangereux secret qu'il possédait. Ge fat à l'occasion d'une pétition présentée à la Chambre des députés, en 1819, pour demander le rappel des exilés de 1815. Cette pétition excita une émotion ass^z vive; c'était l'un des premiers indices du réveil des vrais sentiments nationaux, dans un pays à peine délivré du fléau de l'occupation étrangère. M. Bignon, qui avait fortement appuyé cette pétition, fit imprimer son discours avec quelques additions. Après avoir indiqué et résumé toutes les considérations patentes de justice et d'humanité qui plaidaient en faveur des proscrits , il ajoutait « qu'on aurait pu présenter en leur faveur un dernier argument , plus décisif encore, et dont une déplorable fatalité l'avait jadis empêché de faire usage. »
Cette insinuation irrita et intrigua fort les ministres, qui n'étaient plus ceux de 1815, mais qui acceptaient la responsabilité du système de rigueur adopté alors, et ne voulaient pas s'en départir. Aucun, si ce n'est petitêtre M. Decazes, ne soupçonnait quelle pouvait être la nature de la révélation indiquée, et tous crurent pouvoir la braver impunément. En conséquence, le ministre de l'intérieur, M. de Serres, somma M. Bignon de s'expliquer catégoriquement. Malgré cette provocation, réitérée avec une insistance presque injurieuse, l'ancien ministre des affaires étrangères refusa de s'expliquer, se bornant à déclarer que, par son silence, il servait le gouvernement
malgré lui-même. Cette réserve fut commentée d'une façon malveillante par la presse ministérielle , dont le langage agressif mit la patience de M. Bignon à une rude épreuve. Un mot aurait suffi pour faire justice de ces bravades, et faire repentir amèrement le ministre de son imprudence. Ce mot, M. Bignon eut la sagesse et le courage de ne pas le prononcer. Ce ne fut pas toutefois sans une pénible hésitation qu'il fit à l'intérêt général ce dernier sacrifice de ses affections et de ses ressentiments personnels. Il écrivit même ab irato un mémoire adressé à ses commettants, celui-là même auquel nous avons emprunté la plupart des détails qui précèdent, puis, toute réflexion faite, il ajourna indéfiniment la publication de ce mémoire , et se borna à déclarer qu'il persistait à se taire , nonobstant toutes les injures et toutes les calomnies ; que son silence tenait à des considérations gouvernementales d'une haute portée , et qu'il en acceptait la responsabilité devant la France*. A ses amis politiques trop ardents , qui auraient voulu , eux aussi, le faire parler, M. Bignon répondait sagement : « Les armes de cette nature sont dangereuses pour ceux qui s'en servent. La crainte de nuire au gouvernement aura toujours un fort empire sur mon esprit. Les souffrances des individus passent; les atteintes portées à la considération des gouvernements sont un long malheur, et laissent des traces profondes. »
La révolution de Juillet ayant rouvert la France aux derniers bannis, M. Bignon jugea qu'il était moins utile et
1 Cette déclaration, aussi remarquable par la forme que par la pensée, fut publiée dans la Minerve^ recueil politique publié et rédigé par les sommités de ropposition parlementaire. Nous la reproduisons plus loin aux pièces justificatives.
moins convenable que jamais de revenir sur des faits accomplis, et de lancer une accusation posthume contre un gouvernement tombé. Cette réserve lui était d'ailleurs imposée par une considération particulière : plusieurs des juges de Ney siégeaient encore »^ la Chambre des pairs et dans les conseils du nouveau Roi, et l'on sait quels obstacles insurmontables rencontrèrent alors les pieuses démarches de la famille du maréchal pour obtenir la révision de son procès. Si cette révision avait eu lieu, M. Bignon l'aurait soutenue de l'irrécusable autorité de son témoignage, il aurait déclaré et prouvé que le jugement et l'exécution de Ney avaient été non pas seulement une faute, mais un attentat politique^ accompli au mépris d'une convention que le gouvernement royal était d'autant plus tenu de respecter qu'il l'avait reconnue, qu'il en avait invoqué l'exécution. Cependant tout en gardant le silence , M. Bignon dut prendre, dans l'intérêt de son honneur et de l'histoire, toutes les précautions nécessaires pour la conservation d'un fait dont il ne fallait pas laisser abolir la mémoire, car un jour devait venir où la révélation de ce fait deviendrait nécessaire peut-être, et, dans tous les cas, intéressante. Aujourd'hui, en effet, les motifs qui en commandaient l'ajournement ont cessé. Tout ceci, grâce à Dieu, n'est plus que de l'histoire, et la révélation du secret de M. Bignon n'est plus une excitation ni une insulte pour personne. On peut néanmoins encore, ce me semble , en tirer un enseignement salutaire et profond. Elle est la ratification solennelle, irréfragable, du sentiment populaire qui, tout d'abord, condamna à leur tour les accusateurs et les juges du maréchal Ney, et justifie ainsi les généreux instincts de la conscience publique.
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