‹ Histoire de la dernière capitulation de ParisChapitre 8 sur 39 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Le goaveraement proyisoire se décide à traiter directement avec le général en chef prussien ; motif dé cette résolution. — Les trois projets de convention. — Envoi du colonel Macirone à Wellington, et de M. de Tromelin au quartier général prussien. — Rapport confidentiel de M. de Tromelin. — Nomination de MM. Bignon, de Bondy et GuiUemînot pour traiter de la reddition de Paris. — Attitude de Davonst. — Le général Zieten. — Les commissaires français à Saint-Glond.

Nous avons indiqué déjà que la résolution d'accepter, pour condition d'une suspension d'armes, l'occupation de Paris par les troupes alliées, fut définitivement arrêtée à la suite d'un conseil de guerre tenu à la Villette dans la soirée du !•' juillet. Après une longue et pénible discussion, il *fut reconnu et constaté par la majorité des généraux présents, qu'il était impossible d'employer indéfiniment l'armée à couvrir la capitale, sous peine de s'exposer à manquer de vivres et à perdre toute ligne de retraite ; et que même, en cas d'attaque immédiate, personne ne pouvait répondre que l'ennemi ne réussirait pas à percer sur quelque point la ligne de défense, et à pénétrer dans Paris. La situation militaire, ainsi définie, éclairait d'un triste jour la situation politique. Depuis le départ de Napoléon, nulle autorité n'était en mesure de provoquer l'élan de la ipajorité de la nation, et de l'empêcher de subir la loi du vainqueur ; une plus longue résistance ne pouvait que tout empirer, sinon tout perdre. Personne, d'ailleurs, n'eût osé

prendre la responsabilité d'une telle résistance, nécessairement criminelle au regard d'un prince dont le rétablissement semblait inévitable. Toutes les déclamations rétrospectives des écrivain? révolutionnaires à cet égard ne peuvent rien contre cette inexorable nécessité.

Nous allons maintenant suivre en détail les dernières péripéties de ce cruel événement, en rétablissant soigneusement daas leur ordre réel les faits et Içs influences. Rien n -est plus important, car aucun épisode de notre histoire n'a été plus embrouillé par des dates inexactes.

Dans la nuit du 1" juillet, le gouvernement provisoire avait eu connaissance 4^ l'avisi du con^il de guerre. Le péril imminent qui planait sur Paris et sur la France ne permettait plus d'hésiter; il fallait adresser le plus promptement possible aux alliés des propositions ayant quelque chance d'être acceptées. Gomme nous l'avons dit, le gouvernement provisoire se détermina à diriger ses nouvelles tentatives par deux voies différentes: d'un côté, en donnant suite à la négociation entamée avec Wellington par les commissaires ; de l'autre, en tentant de faire parvenir des ouvertures directes au général en chef prussien. Une considération de la nature la plus grave forçait le gouvernement à user de ce double moyen. Si vers le 25 ou le 26 juin il y avait en effet, conarae lea commissaires l'avaient formellement énoncé dans leur première dépêche, entente complète entre Blûcheret Wellington sur le parti à prendre au sujet d'une proposition d'armistice, et même déférence marquée delà part du général prussien à l' encontre de son collègue, divers indices trop significatifs autorisaient à penser que cette déférence était singulièrement modifiée depuis l'arrivée de Blùcher sous les murs de Paris. Les Prussiens avaient été froissés de voir la mission des corn-

CAPITOLAtlON DE PARIS. 68

missaires français accaparée en quelque sorte par Wellington. Ce sentiment de mauvaise humeur s'était manifesté d'une façon non équivoque, par la manière incivile et même hostile dont étaient traités les courriers du gouvernement provisoire et des commissaires/ obligés de traverser toujours les lignes prussiennes pour se rendre au quartier anglais. Les Prussiens s'irritaient, non sans raison peut-être, qu'on ne s'adressât pas directement à eux, quand ils étaient en première ligne pour agir. D'ailleurs, les instructions des ministres de la coalition, conçues dans le sens de l'agression la plus vive, fortifiaient la tendance de Blûcher vers les résolutions extrêmes. Wellington lui-même, dans sa correspondance et dans son langage, le 80 juin et le 1" juillet, avait paru admettre cette sensible modification en faveur du général en chef prussien, en se refusant absolument à traiter de suspension d'armes ni d'armistice sans le consentement de Blûcher, quil serait obligé d'appuyer, disait-il, en vertu des derniers ordres reçus^ s'il persévérait^ même malgré lui, dans jon projet d'attaque. Cette transition, dont aucun écrivain n'a tenu compte avant nous, est rigoureusement déduite de l'examen détaillé des pièces authentiques que nous avons sous les yeux. Elle est, de plus, importante à la décharge des membres du gouvernement provisoire. On a cru les accabler par l'exhumation d'une dépêche de Wellington, dans laquelle il engageait Blûcher à se désister de ses projets d'assaut, en acceptant un armistice qui laissait Paris neutre, c'est-à-dire en se contentant d'avantages moindres que ceux qui furent accordés quelqties heures plus tard par les autorités françaises. Il ne faut pas perdre de vue que la situation était, depuis deux jours, modifiée ou plutôt retournée; les instructions belliqueuses et inflexi-

bles de MM. de Metternich et de Nesselrode faisaient en réalité Blûcher l'arbitre de la situation. Or, ses intentions n'étaient que trop ouvertement manifestées par sa lettre à Davoust du 1" juillet : il voulait obstinément l'occupation de Paris pour prix d'un armistice, et toutes les instances de Wellington ne l'auraient pas fait reculer.

En résumé, du moment où la prédominance passait du côté de Blûcher, la négociation des premiers commissaires, concentrée exclusivement près de son collègue, se trouvait mal engagée, ou du moins insuflBsante. Si elle ne pouvait être rompue sans inconvénient, elle ne pouvait demeurer unique sans péril, car, de l'aveu de Wellington lui-même, la persévérance de Blûcher à attaquer pouvait, d'un moment à l'autre, le forcer, malgré son opinion personnelle, à rompre sur toute proposition. Il fallait donc essayer d'arrêter Blûcher par des ouvertures directes qu'on ferait néanmoins parvenir simultanément à son collègue, afin d'éviter tout froissement.

Les exigences de cette situation devenaient plus impérieuses encore par suite de la décision du conseil de guerre. Le ministre des affaires étrangères fut donc immédiatement chargé de rédiger trois projets de convention, destinés à être proposés tour à tour aux alliés. J'ai là, sous les yeux, les croquis de ces trois projets, écrits et raturés de différentes mains. Le trouble, le découragement, la douleur ont laissé leur empreinte visible sur les monuments de ces heures d'angoisses.

Le premier de ces brouillons est en entier de la main du duc de Vicence. Il est ainsi conçu : « 1* La ville de Paris sera déclarée neutre. Le gouvernement et les Chambres y resteront jusqu'à ce qu'on connaisse le résultat des ' négociations entamées avec les alliés. (On attendait tou-

jours d*heure en heure des nouvelles de M. de Lafayette et de ses collègues, qui n'avaient pas donné signe de vie depuis la fameuse dépêche de Laon, du 26 juin.) 2" L'armée anglaise et prussienne restera sur la rive droite de la Seine, et l'armée française se retirera sur la rive gauche. L'une et Tautre armée prendrait une ligne à quinze lieues de la capitale, jusqu'à la fin de la négociation. Pour la ligne de Tarmée alliée, on indiquera une ligne du midi au nord, qu'elle ne dépasserait pas, de manière à conserver la communication de Normandie. »

Après les exigences manifestées par Blûcher, ce pre« mier projet avait peu de chances d'être accepté. On jugea néanmoins qu'il était bpn à être mis en première ligne, pour faire valoir les concessions plus étendues auxquelles il faudrait bien se résigner. En cas du rejet très-probable de cette proposition, on convint donc de demander en second lieu c l'armistice jusqu'à la paix définitive, la ligne de la Seine formant la délimitation des armées, et la neutralité de Paris réservée. Enfin, comme il fallait bien prévoir la nécessité d'un sacrifice plus grand encore, on résolut, si les deux premières combinaisons échouaient, d'en venir à celle d'un armistice qui aurait pour objet de porter l'armée française sur la rive gauche de la Seine et d'accorder l'entrée des puissances étrangères dans Paris, après le retour d'un plénipotentiaire envoyé au congrès avec un sauf-conduit* j en ménageant toutes les réserves et garanties pour le gouvernement, les Chambres et autres autorités, la conservation de nos monuments, etc. » Gomme il semblait probable que cette dernière combinaison avait

^ Ces mots sont rajoutés de la main du due de Vicence sur le brouiUon original.

seule la chance d'être acceptée, le ministre des affaireci étrangères rédigea d'avance un projet détaillé, conforme aux bases ci-dessus indiquées* Nous citerons tout à Theure in extenso ce projet, tel qu'il fut discuté et approuvé dan» la nuit du 2 au 3 juillet par le gouvernement provisoire. Cette pièce, dont la publication pourra rectifier bien des al* légations erronées, était demeurée jusqu'ici complètement inconnue à tous les historiens des Cent Jours. La minute qui fait partie de notre dossier est celle-là même qui servit quelques heures plus tarda la discussion et à la rédaction du texte définit if de la convention, aussi est-elle couverte de corrections au crayon de la main de Wellington lui-môme. Après avoir rédigé ce projet, M. Blgnon avait, d'après les ordres du gouvernement, adressé aux commissaires de l'armistice la dépêche n* 9, déjà mentionnée, par laquelle ils étaient autorisés, de leur côté, à présenter successivement à Wellington les trois projets. Cette démarche, quoique indispensable, était, comme nous l'avons dit, insuffisante en présence des progrès et de l'attitude perse véramment offensive des Prussiens, qui auraient pu attaquer Paris avant que rien n'eût été convenu au quartier général anglais. On envoya donc, dans cette même soirée du 2 juillet, directement à Blûcher et à Wellington, deux nouveaux parlementaires, chargés de s'enquérir d'une façon plus positive et plus pressante des bases sur lesquelles il était possible de s'entendre pour suspendre immédiatement les hostilités. On ne saurait équitablement taxer le gouvernement provisoire d'aveuglement à cet égard ; il ne faut pas oublier qu'on n'avait alors encore aucune nouvelle de M. de Lafayette et de ses collègues (les plénipotentiaires). Rien, par conséquent, n'était encore venu de leur part contredire les assurances de leur dépêche de Laon, et si Welling-

ton avait exprimé aux commissaires une opinion positive en faveur de Louis XVIII, cette opinion, tout anglaise, pouvait n'être pas partagée ou irrévocablement arrêtée par les puissances continentales. Dans de telles circonstances, on a pu croire que plus on se montrerait jaloux et empressé d'arrêter reffusion du sang, mieux on disposerait les alliés à la modération ^ et que la remise de Paris, outre l'avantage de soustraire cette capitale aux terribles éventualités d'un assaut, présentait encore celui de sauvegarder au moins quelque chose de l'indépendance nationale, dans le choix définitif du nouveau souverain. Voilà ce qu'on peut alléguer de plus plausible en faveur de cette détermination^ et, tout bien considéré, en tenant un compte rigoureux de la situation qui était faite au gouvernement provisoire, îl lui eût été difficile d'agir autrement.

Le colonel Macirone, envoyé près de Wellington pour lui parler dans ce sens, fut retenu un jour entier par les Prussiens^ et ne parvint au quartier général anglais qilé le k au matin, alors que tout était fini. M. de Tromelin, expédié directement à Blûcher, fut plus heureux, si quelque chose dans tout ceci peut s'appeler du bonheur ! Le compte rendu de sa mission, qu'il remit dans la matinée du 3 au duc de Vicence, a exercé une influence décisive sur l'événement, aussi croyons-nous nécessaire de transcrire en entier ce curieux document, complètement inédit.

J'ai l'honneur de rendre compte à Son Excellence qu'ayant éprouvé des retards aux avant-postes ennemis où je suis arrivé vers minuit (au pont de Chatou) , je suis parvenu à y être admis à travers quelques coups de fusil. Arrivé à Saint- Germain, je fus informé que le maréchal Blûcher s'était établi à Versailles, où j'ai été le rejoindre.

J'ai été reçu d'abord par M. le comte de Nostiz, son aide de camp de confiance, qui a ouvert les dépêches de Votre Excellence, et, après

les avoir communiquées au prince, m'a renyoyé,|70t^ les explications^ à M. le comte de Gneisenau, son chef d'état-major.

Ce dernier, en présence d'un autre général de son état-major et du comte de Nostiz, m'a répondu que, pour aujourd'hui seulement, il s'engageait à faire cesser toute attaque, à la condition qu'il ne serait pas lui-même inquiété dans ses positions, dont la droite s'étend jusqu'à la petite rivière de Bièvre, et occupe les hauteurs de Meudon et même Issy;

Que, de son côté, il laisserait la route d'Orléans par Ârpajon et Fontainebleau libre pour notre mouvement vers la Loire ; qu'il désirait qu'on n'insistât pas pour conserver la grande route directe d'Orléans, parce qu'elle traversait la Bièvre, ruisseau où venait s'appuyer sa droite ; mais je crois qu'on ne tiendrait pas à rigueur sur ce point.

M. le comte Gneisenau m'a ajouté : « Au surplus, cet arrangement est en effet même contraire aux dernières instructions que nous avons reçues en réponse d'une demande d'armistice faite par le général Rapp, et qui a été refusée; celle accordée parle comte de Bubna (au duc d'Albuféra) tient à d'autres causes. » Il m'a ensuite permis de prendre lecture d'une note adressée à lord Wellington, de Munich i, en date du 26 juin, signée Nesselrode et Mettemich, de laquelle il suit que les hautes puissances ne veulent accorder aucune trêve avant le départ de Napoléon, et veulent que rien n'arrête la marche des opérations; qu'elles ne traiteront ni avec lui, ni avec aucun de sa famille, et que, ne voulant pas même reconnaître une autorité créée par lui, elles ne peuvent pas même reconnaître des députés nommés par des Chambres dont l'existence appartient entièrement à Napoléon, En conséquence, les députés nommés par les Chambres seront arrêtés par les généraux des avant-postes, qui leur demanderont leurs dépêches, et d'après leur contenu et leurs instructions communiquées, on verra plus tard à les entendre, s'il y a lieu; car les puissances ne traiteront avec aucun de la famille Napoléon, et ne veulent pas même reconnaître le droit qu'il s* est arrogé de se démettre en faveur de qui qvs ce soit.

Quant au gouvernement que voudra se donner la France, on remet plus tard à juger de ce que l'on peut appeler la volonté et le désir national en faveur de tel ou tel individu, tant il est difficile de juger maintenant du véritable vœu de la majorité de la nation.

J'ai relu cette note trois fois, et voilà, à peu de chose près, le sens de son contenu.

Pour conclure, les Prussiens feront tout arrangement qui leur lais-

1 C'est une erreur évidente. II faut lire Matnnheim,

sera la libre entrée de Paris ; nos troupes pourront se retirer librement sur la Loire ; mais il importe d'arrêter toute attaque inutile, dont les chances peuvent amener des événements qu'il serait difficile d'arrêter ensuite, vu la jactance des Prussiens, grandement gonflée par leur dernier succès. Ils croient leur position militaire excellente et hors de toute attaque sérieuse; tandis qu'en restant dans cette position, ils croient plus tard, après l'arrivée des Bavarois, ou autres, nous forcer à nous rendre prisonniers de guerre.

Les Prussiens se disposent à quitter la position au Pecq sous Saint- Germain, ainsi que le pont de Ghatou qu'ils ont rétabli. Ils devaient céder aujourd'hui ces positions aux Anglais.

Ce rapport donnait enfin des renseignements plus positifs que tous ceux qu'on avait pu recueillir jusque-là. Le gouvernement provisoire connaissait déjà, par une dépêche des commissaires, reçue la veille, l'existence de la note du 26 juin ; mais le duc de Wellington ne leur en avait lu que le passage relatif à la question militaire. Si menaçante que fut cette note pour les autorités existantes, il était à remarquer que le nom de Louis XVIII n'y était pas prononcé. Le contraste de cette réserve avec l'insistance marquée du duc de Wellington permettait d'espérer qu'il subsistait encore quelque dissentiment sur ce point entre l'Angleterre et les puissances continentales. D'ailleurs, en admettant même le rétablissement des Bourbons comme inévitable, c'était toujours servir la France, c'était servir le futur gouvernement, quel qu'il fût, que de préserver Paris des chances d'un assaut. On se décida donc à traiter sur cette base; c'était cruel, mais nécessaire.

La commission du gouvernement avait d'abord désigné pour cette négociation le duc de Trévise, le comte de Valmy et M. Dupont (de l'Eure) ; aucun d'eux ne voulut accepter. Alors on nomma le général Guilleminot, chef d'état-major du prince d'Eckmùhl, le comte de Bondy,

préfet du département de la Seine, et enfin le ministre même des affaires étrangères, M. Bignon, rédacteur du projet de convention qu'il s'agissait d'aller soumettre aux généraux ennemis. Tout cela se passait dans la nuit du 2 au 3 juillet. « Je cherchai, dit M. Bignon dans ses notes, différents prétextes pour me faire excuser ; cette commission me paraissait être la plus fatale^ et surtout la plus pénible dont puisse être chargé un homme qui aime son pays, rhonneur de son pays ! Mais il né s'agissait plus de gloire, il s'agissait de sauver Paris, que de plus longs retards pouvaient compromettre*

» On repoussa mes refus; j'obéis 1 »

Au moment où MM. Bignon et de Bpndy partaient pour le quartier général du prince d'Eckmuhl, où ils devaient retrouver son chef d'état*major, le général Guilleminot^ qui leur était adjoint comme négociateur, on leur remit le rapport de M. de Troraelin, qui venait de rentrer à Paris; ils avaient de plus une lettre de la commission de gouver^ nement pour le maréchal. Les commissaires devaient lui communiquer le projet de convention préparé par M. Bignon, et recevoir de lui toutes les facilités nécessaires à l'exercice de leur mission *\

JLa conduite de Davoust dans cette crise a donné lieu à des récriminations amères et exagérées. Tout ne fut pas irréprochable, sans doute, dans la conduite du général qui avait si bien défendu Hambourg, et qui défendit si peu Paris. 11 faut surtout oublier, pour son honneur, quelques précautions injurieuses, quelques paroles emportées contre

^ J'ai sous les yeux roriginal de cette lettre, signée des cinq membres du gouvernement. La main leur tremblait visiblement dans ce moment; les signatures de Fouché, de Cauiaincourt, celle même de Carnot, si ferme au bas des arrêtés de 1794^ sont à peine lisibles.

le grand homme auquel il devait sa fortune. Mais il est juste de tenir compte des difficultés exceptionnelles de sa position.

Pendant les quelques jours de son commandement^ le prince d'Eckmûhl, plutôt homme de guerre que politique, avait subi coup sur coup Fimpulsion de tendances absolument opposées. Après avoir prêté une oreille complaisante aux insinuations royalistes; avoir même commencé, le 27 juin, à proposer ouvertement le rappel de Louis XVIII, on l'avait vu, effrayé du mauvais effet produit sur Tarmée par les proclamations royales, apposer sa signature, quoiqu'à contre*cœur, à une adresse militaire hostile aux Bourbons. Depuis ce moment, Davoust n'avait cessé d'être en butte aux tiraillements les plus pénibles: si d'un côté la jactance des Prussiens, la correspondance personnellement insolente de Blûcher, la témérité de ses manœuvres pour investir Paris, donnaient à chaque instant au prince d'Eckmûhl la tentation de livrer, lui aussi,' sa bataille de Toulouse, de châtier coûte que coûte la présomption de DOS vainqueurs d'un jour, de l'autre il était retenu cens* tamment sur la pente d'une résolution extrême, par des considérations dont les Français les plus jaloux de la gloire de leur pays ne sauraient méconnaître la gravité. Sa réputation de courage était trop bien établie pour qu'on pût taxer de faiblesse son insensibilité apparente aux provocations de Blûcher; il a fallu, à quarante ans de distance, la vue perçante des politiques du National pour découvrir ce fait vraiment inédit dans l'histoire, la Iftcheté du prince d'Eckmûhl I 11 n'y a ni bonne foi ni bon sens à méconnaître tout ce qu'avait de redoutable et d'accablant la responsabilité qui pesait alors sur le commandant de cette année, suprême ressource de la France; de cette armée

dont rimmense majorité regrettait et rappelait hautement l'Empereur, mais n'aurait voulu combattre que pour lui, qu'avec lui! Tant que Napoléon fut à sa portée, lui seul aurait pu donner à la défense de Paris une impulsion suffisamment énergique, mais il ne voulait reparaître dans l'arène que par suite d'une invitation légale qui lui fit défaut, ou d'une révolution militaire dont il ne voulut pas. Sans Napoléon, il n'y avait plus ni chance de succès, ni possibilité même de combattre. Puis, quand on sut qu'il était parti, que c'était bien fini, il se fit comme un grand écroulement dans les âmes les plus vaillantes. Ceux-là même de ses lieutenants dont l'adversité avait lassé le dévouement se sentirent accablés, amoindris par cette catastrophe. L'Empereur emportait dans son exil tout ce qu'il y avait eu de grand et d'héroïque dans ses vieux compagnons de gloire ; il ne laissait derrière lui que des ombres !

Il faut le reconnaître, après la retraite définitive de Napoléon, le sacrifice de notre armée jusqu'au dernier homme, sous Paris, ne pouvait qu'empirer la situation. Eût-on même vengé momentanément le désastre de Waterloo sur les Prussiens, ce succès éphémère n'aurait fait que compromettre davantage la France. Et pourtant il était dur pour un général comme Davoust d'attacher son nom à un tel dénoûment de tant de glorieuses campagnes où il avait joué lui-même un rôle important. Enfin, si dans l'armée plus d'un courage avait failli en apprenant le départ de Napoléon, si d'autres se résignaient en frémissant , il ne manquait pas de têtes exaltées , ne voyant rien au delà d'une revanche d'un jour. Toutes ces passions en sens si divers expliquent les tergiversations de Davoust, son iramobilité en présence des mouvements téméraires de Blû-

cher sur la rive gauche, mouvements dont il eût été assez facile de tirer parti dans les premiers moments ; puis l'élan belliqueux qui lance, le 1" juillet au matin, Excelmans sur deux régiments prussiens , bientôt surpris et culbutés sur la route de Versailles, puis le nouveau revirement qui arrête la poursuite, et interrompt ce dangereux succès.

Davoust n'était pas encore au bout de ces incertitudes, quand MM. Bignon et de Bondy arrivèrent à Montrouge, où se trouvait alors le général en chef. « En ce moment, dit M. Bignon, le prince d'Eckmûhl montre quelque velléité de combattre, il croit être en bonne position et pouvoir obtenir un avantage marqué, en attaquant à l'instant les ennemis. Je lui témoigne que, s'il a d'heureuses et de grandes espérances, un sentiment français me porte à ne pas le presser dans un sens contraire, et que c'est à lui de juger ce qu'il doit faire. Ce n'était pas là son compte. Il sentait le besoin d'un arrangement , il le voulait ; mais pour ne pas compromettre sa popularité de la minute auprès de quelques têtes ardentes et de la foule à leurs ordres, il aurait désiré avoir la main forcée. Il monta à cheval, fit une tournée, puis, revenant au bout d'une heure, il nous dit qu'il avait envoyé un parlementaire. » Telles étaient les poignantes incertitudes des hommes de cœur mêlés à ces tristes événements, que malgré la volonté formelle et les instructions des membres du gouvernement, le ministre des affaires étrangères osait prendre sur lui de laisser un chef militaire libre d'agir dans un sens absolument opposé, d'opter entre la résignation aux plus douloureux sacrifices, ou l'élan d'une résistance désespérée. Personne assurément ne saurait blâmer cette honorable hésitation, mais personne aussi n'osera affirmer qu'effectivement il eût mieux valu combattre.

Ce fut le général Revest, chef d'état*major du général Vandamme, qui fut chargé d'annoncer aux Prussiens la mission des nouveaux commissaires français, et, par une singulière coïncidence, le général prussien auquel parvînt cette proposition était précisément ce môme Zieten, auquel avait été portée, huit jours auparavant, la première proposition d'armistice aux environs de Laon. Nous avons cité précédemment la réponse peu courtoise de Zieten à cette première démarche ; celle qu'il fit au chef d'état-major de Vandamme n'était guère plus favorable ni plus polie. La voici fidèlement transcrite sur l'original:

Monsieur le général,

M. le général Reyest m'a communiqué verbalement que vous demandiez une armistice pour traiter la reddition de la ville. En conséquence, je viens vous déclarer que je ne suis nullement autorisé d'accepter une armistice; je n'ose même point annoncer cette demande à Son Altesse le maréchal Blûcher. Mais, cependant, si les députés du gouvernement déclarent à mon aide de camp, le comte Westphalen, qu'ils veulent rendre encore aujourd'hui la ville et que l'armée française veut $e rendre, j'accepterai une suspension d'armes. J'en ferai part à Son Altesse le maréchal pour traiter sur les autres articles.

Je demande que les trois députés du gouvernement restent aax avant -postes friuiçais, et prie d'attendre la réponse du maréchal Blûcher \

Agréez, etc.

Le lieutenant général, de Zietbn.

^ Tout ce dernier paragraphe, qui modifie et contredit même sensiblement le commencement, manque dans les anciennes reproductions de cette lettre, et par conséquent dans l'ouvrage de Vaulabelle (III, 270.) Cette omission a entraîné l'historien des Deiuc Resiawrations dans une erreur étrange. Il s'est imaginé que c était à la suite de cette lettre, qu'il suppose n'avoir été qu'une sommation pure et simple de

II semble, en lisant cette lettre aussi décousue qu'insolente, que le général prussien avait réfléchi et changé de résolution en récrivant, puisque après avoir annoncé d'abord qu'il ne cesserait les hostilités et n'en référerait au général en chef que si la ville et l'armée française se rendaient, il finissait par dire au contraire qu'il allait le prévenir de suite, et qu'il priait les députés français d'attendre sa ré* pense. En réfléchissant attentivement aux dates des évé*^ nements et aux distances des localités, on comprendra facilement que Zieten , qui commandait l'avant-garde prussienne, postée à Issy, sur la rive gauche de la Seine, n'avait pas connaissance encore, dans la matinée du S juillet, de la conférence que M, de Tromelin avait eue dans la nuit avec le chef d'état-mejor de Blûcher au pont de Chatou, c'estr-à-direà l'autre extrémité de Paris; que néan* moins, après avoir formulé son refus, il n'osa, toute réflexion faite, prendre sur lui la responsabilité d'une rupture dans une affaire aussi grave, et préféra référer immédia-* tement du tout au général en chef. Celui-ci, dont le parti était pris depuis plusieurs heures, s'empressa d'envoyer une réponse favorable, et Zieten écrivit de suite une lettre infiniment plus polie, annonçant que son général en chef l'autorisait d'accepter WA. lea députés du gouvernement pour traiter seulement la reddition de Paris, Il envoyait en conséquence un de ses aides de camp pour les prendre et les conduire h Siûat-Cloud pu la conférence devait avoir lieu.

meure bas les ^rmea, que M. de Tromelin jurait été envoyé auprès de Blûcher pour le supplier de modérer ses exigences. M. de Tromelin avait été envoyé à Blûcher le 2 juillet au soir, il était rentré à Paris le 3 de grand matin, et ne retourna pas au quartier général prussien après la lettre de Zieten.

c Pendant cet intervalle , dit M. Bignon , nous nous étions mis d'accord avec le prince d'Eckmûhl et le général Guilleminot sur quelques additions et modifications à faire au projet de convention dont j'étais porteur.

» Cependant il y avait dans l'armée française quelques esprits exaltés qui, trop confiants en eux-mêmes, ou trop peu attentifs aux intérêts de Paris , demandaient absolument la bataille , et repoussaient toute idée d'armistice. Flahaut, Excelmans et quelques autres s'emportaient contre nous ; ils me demandaient comment je voulais les déshonorer, moi qu'ils avaient toujours vu jaloux de la gloire nationale Nous tâchions de les calmer. L'estimable général Drouot , avec qui je m'entretins longtemps , était convaincu de la nécessité d'un accord, et son opinion m'affermit moi-même. ...

» Nous étions rendus à Saint-Cloud à trois heures de l'après-midi. La marche au milieu de ces troupes étrangères, maîtresses de notre territoire, et le spectacle de leur orgueil, doublé par le souvenir de douze ans d'humiliations, me déchiraient le cœur. Mes compagnons éprouvaient le même sentiment. Nous étions silencieux et les yeux baissés entre nous, mais prêts à reprendre le courage qui convient au malheur, et nous le reprîmes en effet, quand nous fûmes en présence de nos vainqueurs du moment.

» Nous ne trouvâmes en arrivant que le prince Blûcher, son chef d'état-major, le général Gneisenau, et le comte de Nostizson aide de camp.

» On commença les pourparlers, mais ils ne prirent une forme sérieuse qu'au moment où le duc de Wellington fut arrivé, ce qui eut lieu une demi-heure apfès. »

Les fenêtres du salon où la conférence avait lieu donnaient précisément sur la fameuse terrasse de l'Orangerie.

Une amère dérision du sort rassemblait ainsi au même lieu la fin de la Révolution et celle de l'Empire, le 18 brumaire et la reddition de Paris. Là aussi, par un revirement providentiel, devait succomber, quinze ans plus tard, la dynastie ramenée et imposée par l'étranger.

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