‹ Histoire de la dernière capitulation de Paris, rédigéee [!] sur des documents officiels et inéditsChapitre 21 sur 63 · HISTOIRE DE LA DERRIÈRE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE LA DERRIÈRE

était déjà fixé. Cette cruelle certitude impressionna fortement M. Bignon, et il passa toute la nuit à interroger ses souvenirs sur toutes les circonstances relatives à la capitulation, cherchant à faire jaillir de sa mémoire quelque considération décisive propre à sauver le maréchal. Esprit gouvernemental par réflexion comme par instinct, M. Bignon faisait bon marché de sa fortune politique, sombrée dans le grand naufrage de l'Empire; il eût sacrifié volontiers à l'intérêt de la France, ses regrets et ses sympathies personnelles. Mais il craignait avec raison que l'esprit de réaction violente qui prédominait dans les conseils de la royauté ne ramenât des bouleversements; il était aussi alarmé qu'affligé de ces rigueurs implacables, par lesquelles le gouvernement royal, en croyant ne venger que ses propres injures, semblait se faire le complice des représailles de l'étranger. De toutes ces vengeances, la plus cruelle, la plus impolitique, était bien celle qu'on s'apprêtait à exercer sur le héros de la campagne de Russie. C'était peut-être sauver les Bourbons eux-mêmes, que de les con traindre à épargner le maréchal Ney.

M. Bignon était absorbé dans ces tristes préoccupations, dans cette recherche fiévreuse, incessante, d'un moyen de salut, quand tout à coup l'incident du pont d'Iéna lui revint en mémoire. Ce fut pour lui un trait de lumière, et oubliant soudain l'abattement de la maladie, les embarras de sa propre position, il partit de suite, pour aller soumettre au zèle de la défense, à l'équité des juges et de l'accusateur lui-même, cette révélation qui pouvait changer le dénouement du procès.

Mais, à cette époque, un voyage de vingt-cinq lieues prenait encore une journée presque entière, aussi M. Bignon n'amva-t-il que le 6 novembre au soir. Il courut de

suite à la Chambre des pairs... Hélas! les débats étaient clos, la délibération fatale dont sortit l'arrêt de mort était commencée! Désespéré, M. Bignon courut chez M. Berryer père, et lui dit son secret tout entier. L'avocat du maréchal fut profondément impressionné de cette révélation dont il comprit la portée, et regretta amèrement qu'elle n'eût pas été produite aux débats. Il engagea M. Bignon à faire un dernier effort auprès du chancelier (M. Dambray), pour obtenir d'être entendu avant la fin de la délibération. N'ayant pu arriver jusqu'au chancelier, M. Bignon lui écrivit pour réclamer d'une façon pressante et même suppliante l'autorisation d'être entendu, nonobstant la clôture des débats '. M. Dambray lui répondit le lendemain matin seulement, que le jugement était rendu, qu'au surplus M. Bignon n'avait guère à regretter de n'avoir pu donner sa déclaration, puisqu'elle ne pouvait porter que sur la convention, que la Cour des pairs n'avait pas jugé convenable de laisser lire. Tout espoir de sauver juridiquement le maréchal était perdu; mais la famille du maréchal, ses amis, plusieurs même des juges qui l'avaient condamné, comptaient sur sa grâce ! Ce dernier espoir fut cruellement déçu ; à cette heure suprême, la clémence fit défaut, comme avait fait la justice. Quelques heures plus tard, tout était consommé.

La surexcitation politique était si vive dans ces jours malheureux, qu'il est bien difficile de se prononcer d'une façon positive sur les conséquences qu'aurait pu avoir la révélation du secret de M. Bignon , même faite en temps utile. M. de Talleyrand , qui avait approuvé et signé la note relative au pont d'Iéna, était démissionnaire et presque

1 Voir cette lettre aux pièces justificatives.

disgracié à l'époque da procès. Évidemment le Roi n'avait pas eu personnellement connaissance de ce fait, ou du moinsn'en avait pas compris la portée. La résolution défaire un grand exemple était assez fortement concertée autour du trône pour triompher des plus puissants obstacles. Peutêtre n'aurait-on réussi qu'à compromettre tout à fait M. de Talleyrand, qui malgré ses services était devenu suspect et odieux.

Toutefois, il est impossible de méconnaître que le fait prouvé de la reconnaissance de la convention du 3 juillet, par le premier ministre de Louis XVIII, sapait par la base tout le système de l'accusation. Il eût été difficile que la révélation d'un fait semblable ne produisît pas une profonde impression sur la conscience des juges: plus d'un se serait abstenu, ou bien aurait voté l'exil au lieu de la mort ! Dans tous les cas, un tel moyen de défense offrait donc plus d'une chance favorable, au moins pour l'adoucissement de la sentence, et M. Bignon regretta amèrement toute sa vie le fatal retard qui avait rendu son intervention impossible. Mais n'ayant pu faire à temps sa déclaration dans une circonstance aussi exceptionnellement grave que celle-là , M. Bignon se renferma dans un silence absolu. Aucun intérêt privé ne lui parut assez considérable pour compenser le tort qu'une semblable révélation pouvait faire, non pas seulement au gouvernement royal, mais à la France elle-même, qui avait surtout besoin alors de résignation et d'apaisement. Ces sacrifices généreux au véritable intérêt public sont malheureusement rares en France. Nous avons vu, depuis, certaines coteries politiques rechercher avidement toutes les choses pénibles ou honteuses, s'armer sans scrupule de tous les scandales contre les pouvoirs établis. Nous sommes heureux de constater ici que M. Bignon, dans le rôle politique qu'il remplit

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avec autant d'honorabilité que d'éclat, de 1815 à 1830, ne fut jamais un homme d'opposition systématique et à outrance, et conserva, en dépit de toutes les provocations, cette mesure, cette réserve gouvernementale, condition vitale du régime parlementaire.

Une seule fois , pendant ces quinze années , M. Bignon se laissa entraîner à faire allusion au dangereux secret qu'il possédait. Ce fut à l'occasion d'une pétition présentée à la Chambre des députés, en 1819, pour demander le rappel des exilés de 1815. Cette pétition excita une émotion assez vive; c'était l'un des premiers indices du réveil des vrais sentiments nationaux, dans un pays à peine délivré du fléau de l'occupation étrangère. M. Bignon, qui avait fortement appuyé cette pétition, fit imprimer son discours avec quelques additions. Après avoir indiqué et résumé toutes les considérations patentes de justice et d'humanité qui plaidaient en faveur des proscrits, il ajoutait « qu'on aurait pu présenter en leur faveur un dernier argument , plus décisif encore, et dont une déplorable fatalité l'avait jadis empêché de faire usage. »

Cette insinuation irrita et intrigua fort les ministres, qui n'étaient plus ceux de 1815, mais qui acceptaient la responsabilité du système de rigueur adopté alors, et ne voulaient pas s'en départir. Aucun, si ce n'est peutêtre M. Decazes, ne soupçonnait quelle pouvait être la nature de la révélation indiquée, et tous crurent pouvoir la braver impunément. En conséquence, le ministre de l'intérieur, M. de Serres, somma M. Bignon de s'expliquer catégoriquement. Malgré cette provocation, réitérée avec une insistance presque injurieuse, l'ancien ministre des affaires étrangères refusa de s'expliquer, se bornant à déclarer que, par son silence, il servait le gouvernement

malgré lui-même. Cette réserve fut commentée d'une façon malveillante par la presse ministérielle , dont le langage agressif mit la patience de M. Bignon à une rude épreuve. Un mot aurait suffi pour faire justice de ces bravades , et faire repentir amèrement le ministre de son imprudence. Ce mot, M. Bignon eut la sagesse et le courage de ne pas le prononcer. Ce ne fut pas toutefois sans une pénible hésitation qu'il fit à l'intérêt général ce dernier sacrifice de ses affections et de ses ressentiments personnels. Il écrivit même ab irato un mémoire adressé à ses commettants, celui-là même auquel nous avons emprunté la plupart des détails qui précèdent, puis, toute réflexion faite, il ajourna indéfiniment la publication de ce mémoire , et se borna à déclarer qu'il persistait à se taire , nonobstant toutes les injures et toutes les calomnies ; que son silence tenait à des considérations gouvernementales d'une haute portée , et qu'il en acceptait la responsabilité devant la France'. A ses amis politiques trop ardents , qui auraient voulu , eux aussi, le faire parler, M. Bignon répondait sagement : « Les armes de cette nature sont dangereuses pour ceux qui s'en servent. La crainte de nuire au gouvernement aura toujours un fort empire sur mon esprit. Les souffrances des individus passent; les atteintes portées à la considération des gouvernements sont un long malheur, et laissent des traces profondes. »

La révolution de Juillet ayant rouvert la France aux derniers bannis, M. Bignon jugea qu'il était moins utile et

1 Cette déclaration, aussi remarquable par la forme que par la pensée, fut publiée dans la Minerve, recueil politique publié et rédigé par les sommités de l'opposition parlementaire. Nous la reproduisons plus loin aux pièces justificatives.

moins convenable que jamais de revenir sur des faits accomplis, et de lancer une accusation posthume contre un gouvernement tombé. Cette réserve lui était d'ailleurs imposée par une considération particulière : plusieurs des juges de Ney siégeaient encore à la Chambre des pairs et dans les conseils du nouveau Roi, et l'on sait quels obstacles insurmontables rencontrèrent alors les pieuses démarches de la famille du maréchal pour obtenir la révision de son procès. Si cette révision avait eu lieu, M. Bignon l'aurait soutenue de l'irrécusable autorité de son témoignage , il aurait déclaré et prouvé que le jugement et l'exécution de Ney avaient été non pas seulement une faute, mais un attentat politique , accompli au mépris d'une convention que le gouvernement royal était d'autant plus tenu de respecter qu'il l'avait reconnue, qu'il en avait invoqué l'exécution. Cependant tout en gardant le silence , M. Bignon dut prendre, dans l'intérêt de son honneur et de l'histoire, toutes les précautions nécessaires pour la conservation d'un fait dont il ne fallait pas laisser abolir la mémoire, car un jour devait venir où la révélation de ce fait deviendrait nécessaire peut-être, et, dans tous les cas, intéressante. Aujourd'hui, en effet, les motifs qui en commandaient l'ajournement ont cessé. Tout ceci, grâce à Dieu, n'est plus que de l'histoire, et la révélation du secret de M. Bignon n'est plus une excitation ni une insulte pour personne. On peut néanmoins encore, ce me semble , en tirer un enseignement salutaire et profond. Elle est la ratification solennelle, irréfragable, du sentiment populaire qui, tout d'abord, condamna à leur tour les accusateurs et les juges du maréchal Ney, et justifie ainsi les généreux instincts de la conscience publique.

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