A MONSIEUR LE GÉNÉRAL COMMANDANT LES AVANT-POSTES DES ARMÉES ALLIÉES
Monsieur le général ,
Les plénipotentiaires soussignés prient M. le général commandant les avant-postes des armées des puissances alliées, de faire passer le plus promptement possible les deux lettres ci-incluses à MM. les généraux en chef duc de Wellington et prince Blùcher, et d'agréer l'assurance de leur considération très-distinguée.
Laon, le 25 juin, à cinq heures du soir. A MONSIEUR LE BARON BIGNON.
Monsieur le baron,
Notre courrier devait partir à midi, mais l'arrivée d'un parlementaire prussien porteur de la réponse à la lettre du général Morand, pour demander un armistice, nous en a fait retarder l'envoi afin de pouvoir vous la faire connaître (cette lettre a été citée ci-dessus in extenso). Elle ne comporte aucune espèce de réflexion. Nous n'en avons pas moins envoyé par ce parlementaire notre note aux généraux Blùcher et Wellington, qui nous a été renvoyée par la méprise de roffi-
cier prussien qui commande le premier poste; nous attendrons sa réponse jusqu'à demain.
Le quartier général de Blùcher est à Sains, ce qui fait présumer qu'il veut entreprendre quelque chose sur la ville de la Fère, et qu'il marchera à la fois par les directions de Craone et de Saint-Quentin.
Nous ajouterons que le parlementaire nous a donné lieu d'espérer que nous obtiendrions des passe-ports et l'indication du quartier général des souverains. Dans ce cas nous nous hâterons de nous y rendre. Nous déplorons les retards et les incertitudes attachés à notre position.
Wellington est, dit-on, à la droite de Blùcher, et marche de Bavai sur Péronne ; il est urgent de réunir promptement le plus de forces que l'on peut derrière l'Aisne pour couvrir Paris.
Agréez, monsieur le baron, notre haute considération.
Baron Sébastiani, Lafayette, Benjamin Constant, conseiller d'État, d'Argenson et le comte de Laforest.
P. S. M. le comte de Pontécoulant ne nous a pas encore rejoints.
A Laon, le 26 juin 1815, à dix heures du soir.
Monsieur le baron,
Nous avons reçu la lettre que vous nous avez fait l'honneur de nous écrire hier 25, au sujet de l'intention où est l'Empereur de se rendre avec ses frères aux États-Unis de l'Amérique.
Nous venons de recevoir enfin nos passe-ports pour nous rendre au quartier général des souverains alliés, qui doit se trouver à Heidelberg ou à Manheim. Le prince de Schœnburgh, aide de camp du maréchal Bliicher, nous accompagne ; la route de Metz est celle que nous allons suivre. Notre départ aura lieu dans une heure.
Le maréchal Bliicher nous a fait déclarer par le prince de Schœnburgh et le comte de Nostitz, plus spécialement chargé de ses pouvoirs, que la France ne serait en aucune manière gênée dans le choix de son' gouvernement; mais dans l'armistice qu'il proposait, il demandait, pour sûreté de son armée, les places de Metz, de Thionville, de Mézières, de Maubeuge, de Saint-Louis et autres II part du principe qu'il doit être nanti contre les efforts que pourrait tenter le parti qu'il suppose à l'Empereur. Nous avons combattu par des raisons victorieuses toute cette argumentation sans parvenir à gagner du terrain. Vous sentez, monsieur le baron, qu'il nous était impossible d'accéder à de pareilles demandes.
Nous avons fait tout ce qui dépendait de nous pour obtenir l'armistice à des conditions modérées, et il nous a été impossible d'arriver à une conclusion ; parce que, dit le prince, il n'est pas autorisé à en faire un et que d'immenses avantages peuvent seuls l'y décider aussi longtemps que le but principal n'est pas atteint.
Nous avons offert une suspension d'armes au moins pour cinq jours; le refus a été aussi positif et par les mêmes raisons. Le comte de Nostitz a offert, au nom du prince Blûcher, de recevoir à son quartier général et à celui du duc de Wellington, des commissaires que vous leur enverriez, et qui seraient exclusivement occupés des négociations nécessaires pour arrêter la marche des armées et empêcher l'effusion du sang. Il est urgent que ces commissaires partent demain même et qu'ils prennent la route de Noyon où des ordres seront donnés par le maréchal Bliicher pour les recevoir; Noyon va être son quartier général. Ils ne peuvent trop redire que l'Empereur n'a pas un grand parti en France, qu'il a profité des fautes des Bourbons plutôt que de dispositions existantes en sa faveur, et qu'il ne pourrait fixer l'attention nationale, qu'autant que les alliés manqueraient à leurs déclarations.
Nous avons l'espérance de voir prendre un cours heureux à une négociation dont nous ne nous dissimulons cependant pas les difficultés. Le seul moyen d'empêcher que des événements de la guerre ne la fassent échouer, est de parvenir absolument à une trêve de quelques jours. Le choix des négociateurs pourra y influer, et nous le répétons, il n'y a pas un moment à perdre pour les diriger sur les armées anglaise et prussienne.
Les deux aides de camp du prince Blûcher ont déclaré itérativement que les alliés ne tenaient en aucune manière au rétablissement des Bourbons ; mais il nous est démontré qu'ils tendent à s'approcher le plus possible de Paris, et ils pourraient alors user de prétextes pour changer de langage.
Tout cela ne doit que presser davantage les mesures pour la réorganisation de l'armée et surtout pour la défense de Paris , objet qui paraît les occuper essentiellement.
Des conversations que nous avons eues avec les deux aides de camp, il résulte en définitif, et nous avons le regret de le répéter, qu'une des grandes difficultés sera la personne de l'Empereur. Ils pensent que les puissances exigeront des garanties et des précautions, afin qu'il ne puisse jamais reparaître sur la scène du monde. Ils prétendent que leurs peuples mêmes demandent sûreté contre ses entreprises. Il est de notre devoir d'observer que nous pensons que son évasion avant
l'issue des négociations serait regardée comme une mauvaise foi de notre part, et pourrait compromettre essentiellement le salut de la France. Nous avons d'ailleurs l'espérance que cette affaire pourra se terminer aussi à la satisfaction de l'Empereur, puisqu'ils ont fait peu d'objections à son séjour et à celui de ses frères en Angleterre, ce qu'ils ont paru préférer au projet de retraite en Amérique.
Il n'a été question dans aucune conversation du prince impérial; nous ne devions pas aborder cette question à laquelle ils ne se sont pas livrés.
Agréez, monsieur le baron, l'assurance de notre considération.
Horace Sébastiani, le comte de Pontécoulant, Lafayette, d'Argenson, le comte de Laforest et Benjamin Constant.
DÉPÊCHES DU GOUVERNEMENT PROVISOIRE AUX PLÉNIPOTENTIAIRES. — RÉSULTAT DE LEUR MISSION.
Paris, 26 juin 181S.
À LL. EXC MESSIEURS LES PLÉNIPOTENTIAIRES DE LA COMMISSION DE GOUVERNEMENT AUPRÈS DES PUISSANCES ALLIÉES.
Messieurs,
Il vous était connu au moment de votre départ que, pour ne laisser aucun doute sur la nature de son abdication, l'Empereur était prêt à quitter sans délai le territoire français. Afin de faire disparaître toute ombre d'inquiétude sur la sincérité de sa résolution, il a témoigné depuis qu'il désirait se rendre aux États-Unis d'Amérique. J'ai été chargé en conséquence de demander à la cour de Londres tous les sauf-conduits nécessaires pour la sûreté de l'Empereur, de ses frères et de sa suite. Il m'a été prescrit en même temps d'en instruire M. le duc de Wellington, afin qu'il pût en faire part aux autres puissances.
Cette nouvelle démarche du gouvernement français est une considé^ ration de plus que Vos Excellences pourront faire valoir pour démontrer aux souverains alliés qu'il n'existe, du coté du gouvernement français, aucune circonstance dans laquelle ils soient fondés h voir le moindre obstacle au rétablissement de la paix. J'ai l'honneur de vous envoyer copie des lettres que j'ai écrites sur cet objet à lord Castelreagh
et au duc de Wellington.
Le baron Bignon.