G0 HISTOIRE DE LA DERNIÈRE
.'> septembre.
Lord Castelreagh a parlé pour nos intérêts et ceux de nos
églises avec art et éloquence. 11 n'y a donc encore que le comte de Nesselrode, c'est-à-dire le cher empereur Alexandre, qui est notre adversaire! J'ai engagé M. Robert Fagel d'employer des paroles de persuasion et d'amitié auprès de ce comte.
7 septembre.
Sir Charles m'apprend, au sujet des tableaux, que les Russes veulent seulement ne pas se départir de leurs principes, et qu'ils se bornent à leur protestation. Ils n'empêchent pas les autres de passer outre. Forts de cette notion, nous allons prendre de vive force...
Paris, ce 18 septembre 1815.
Monsieur le baron,
Dans l'affaire des tableaux chacun a poussé à la roue. Aux heures du départ de ces messieurs, ils n'ont pas trouvé le duc de Wellington, que j'ai rencontré deux fois le même jour chez lordCastelreagh. Son Altesse d"abord m'a prévenu que si l'affaire se décidait dans la journée, après le départ de M. R. Fagel, elle me préviendrait. Le soir, chez ladyCastelreagh, elle n'en a plus fait mention, et par discrétion je ne l'ai pas obsédée.
Ce n'est qu'aujourd'hui, d'assez grand matin, qu'il m'a envoyé le lieutenant-colonel Percy, son aide de camp, qui cependant ne m'a plus trouvé. Alors il m'a écrit la lettre ci-jointe. Sur-le-champ on a réuni les principaux acteurs chez M. de Reede, et à l'heure indiquée, un peu in fiocchi, nous nous sommes rendus chez le duc, auquel j'ai présenté MM. Bruggeman, Aposto, Oudeware et Stiers1.
Le duc nous a fait entrer dans son cabinet, M. de Reede et moi, et s'est mis à écrire uue lettre à M. de Mùffling, gouverneur de Paris, avec lequel il disait avoir concerté l'opération. Munis de cette lettre, et accompagnés de M. Campbell, aide de camp du duc, ces messieurs se sont transportés chez M. de Mufîling et de là au Muséum, qu'ils ont trouvé fermé. Je suis instruit que M. le comte de Reede donnera de plus amples détails sur ce qui s'est passé ensuite, et je m'y réfère. Après que lord Wellington a dit: A, rien ne pourra probablement l'empêcher de dire le : B. J'y comprends le cabinet d'histoire naturelle, qui est un peu en retard.
C'est une mauvaise manière en politique de faire marcher de pair les grandes choses et les petites. On embrouille, on embarrasse et on se perd. Je serais très-consolé si nous avions quelques rhinocéros, singes et colibris de moins.
1 Commissaires hollandais spécialement délégués pour ces diverses reprises de tableaux, d'estampes, d'objets d'art et d'histoire naturelie;
2o2 HISTOIRE DE LA DERNIÈRE
Paris, 21 septembre 1815. •
L'enlèvement des tableaux royaux et autres est en pleine activité et pourra être terminé demain. Il a commencé avant-hier matin.
Nos députés avaient cru entendre que M. Denon y assisterait, et avaient donné l'heure de six du matin. Comme il ne paraissait pas, j'ai tâché d'avoir un officier prussien, servant de témoin, et comme on a décliné, j'ai fait appeler un notaire, à l'aide de M. le consul général Thuret, pour régulariser cette reprise.
Réunis au Louvre, j'ai dit à ces messieurs à peu près ces paroles :
« Nous nous trouvons au milieu des souvenirs et trophées de l'injustice et de la rapine. J'avais désiré et proposé que S. M. T. C. veuille de son propre mouvement rendre à chacun ce qui lui appartient. Comme elle n'a pu s'y résoudre, il ne nous restait que d'employer des moyens plus violents. Nous nous saisirons de la propriété du Roi et de l'État (Hollandais), et je suis disposé à y porter la première main.
De suite on s'est mis à l'œuvre, en commençant par un Rubens. Le Louvre était encore fermé à d'autres personnes; vers midi on a ouvert. Dans l'exécution nous avons cependant rencontré bien des embarras. On nous a refusé les ouvriers accoutumés de l'établissement, les grandes échelles étaient enlevées; même les tapissiers témoignèrent de la répugnance de porter secours. Il fallait détacher et abandonner les cadres; les grandes pièces sont très pesantes. Mais enfin on a vaincu tous les obstacles, et, dès le premier jour, une cinquantaine de tableaux petits et moyens a été transférée à l'hôtel du cardinal Fesch, qu'habitaient les princes, fils du Roi.
Comme on m'a annoncé le soir que le Potter1 avait excité des murmures et des paroles menaçantes ; qu'on aurait dû plutôt détruire!
i II s'agit du fameux taureau de Paul Potter, l'un des chefs-d'œuvre de l'école hollandaise.
j'en ai prévenu le duc de Wellington et M. de Mùffling, et depuis hier la galerie est occupée par un fort détachement de troupes anglaises.
Quand j'ai sollicité le duc de Wellington de faire la même opération pour les estampes, livres et le cabinet d'histoire naturelle, il m'a conseillé de lui écrire, en se servant de mots très-expressifs : « Tout ce qui appartient an Roi, il doit l'avoir... » Nous poursuivrons donc les bonnes dispositions, quoique l'affaire soit bien moins simple que celle des tableaux.
Les murmures sont grands à Paris, et surtout dirigés contre le duc de Wellington. Lord Castelreagh me disait en riant : « Nous sommes plus en horreur que les Prussiens ! » Heureusement, le premier mot lâché, on ne se rétracte plus.
22 septembre.
Ce soir notre enlèvement de tableaux sera achevé. De suite nous en viendrons à la Bibliothèque, où les ordres sont déjà donnés1. Les Parisiens, et surtout les Parisiennes, continuent de jurer et de pester contre le duc de Wellington.
1 Voyez à ce sujet la note à la fin du ch. xi ci-dessus. Voir aussi, dans le n° du 5 mars 1859 de la Correspondance littéraire, le récit curieux et triste d'un véritable vol, à main armée, de cartes et de plans, commis en juillet 1815 à la b bliothèque de l'Arsenal, par des officiers prussiens qui, pour accomplir ce méfait, enfoncèrent des portes, et mirent le sabre à la main contre des employés désarmés.