DÉCLAPATION DE MONSIEUR BIGNON
Moniteur du 12 Juillet 1819.
Au moment où la session des Chambres arrive à son terme, où je ne dois plus craindre de fournir à l'imprudence des passions un prétexte pour exciter de nouveaux orages, je dois au département qui m'a honoré de son choix, je dois à la France, sur le passage si odieusement interprété de mon opinion imprimée au sujet des pétitions pour le rappel bes bannis, non une explication qui ne me paraît ni convenable ni utile de donner encore, mais une indication de la gravité des motifs qui m'ont empêché de répondre aux interpellations que m'ont adressées les ministres dans la Chambre des députés. Quoique le langage impérieux et offensant dans lequel étaient exprimées ces sommations, eût pu seul m'empêcher d'y satisfaire, ce n'est point cette considération qui m'a arrêté. C'est surtout dans l'intérêt du gouvernement que j'ai cru devoir garder le silence, et il n'y a là, quoi qu'en disent les ministres, ni calomnie ni présomption de calomnie. Le ministère actuel, en admettant qu'il soit infaillible, peut-il couvrir de cette infaillibilité tous les actes des ministres précédents? Comment ne pas comprendre, ou plutôt comment affecter de ne pas comprendre que, dans le cours des temps, dans le mouvement naturel des choses et, à plus forte raison, dans la succession violente et forcée d'événements extraordinaires,
il est des questions, des époques, des circonstances, qu'une politique éclairée commande de ne toucher qu'avec une extrême retenue? Et c'est sur des questions, sur des époques, des circonstances de cette nature que le ministre est venu, en pleine séance, me sommer d'entrer dans des détails qui devaient nécessairement réveiller des souvenirs délicats et amener de dangereuses discussions. Si le ministère ne voyait pas cet inconvénient, il était bien aveugle, s'il le voyait et n'en tenait pas compte , il était bien imprudent ou il me donnait une haute preuve d'estime en comptant sur la persévérance de mes refus. En vain par ses défis, il a témoigné qu'il me dispensait de toute réserve; l'indiscrétion d'une telle dispense, que ne m'eussent pas accordée de véritables hommes d'État, n'a pas du m'affranchir de ce que ma conscience me présentait comme un devoir.
Un reproche s'est élevé contre moi. On objecte que j'aurais dû m'abstenir d'annoncer une déclaration que je ne croyais pas pouvoir faire à l'instant même; mais lorsque, contre toute attente, par un brusque changement, changement dont la nature est inexplicable , nous avons entendu la malédiction sortir de la même bouche d'où devaient couler des paroles d'espérance, n'est-il pas natiïrel que j'aie cédé au besoin de faire connaître que tous les arguments en faveur des bannis n'étaient pas épuisés, et qu'il en existe d'autres encore dont il pourra ultérieurement être fait usage? N'est-il pas naturel que j'aie cédé au besoin de dire à la colère aveugle qui prononçait une proscription nouvelle, que ses arrêts ne sont pas irrévocables, de dire à l'infortune une seconde fois proscrite, que ses souffrances auront un terme? Le bruit qui a eu lieu à cette occasion, ce sont les ministres qui l'ont fait, ce sont eux qui ont voulu'le faire. Si les ministres n'eussent eu en vue que les véritables intérêts de l'État, est-ce en séance publique, au risque de faire naître d'orageux débats, qu'ils devaient me demander des explications ? Sans leurs sommations inconvenantes, sommations tardives, qui, jetées à l'improviste au milieu d'une question à laquelle elles n'avaient aucun rapport, semblent n'avoir eu pour but que de détourner l'attention de la Chambre des abus compris dans l'emploi du domaine extraordinaire, sans cette sortie déplacée des ministres et sans les violentes invectives des journaux à leurs ordres, qu'eussent
signifié les absurdes et ridicules commentaires des journaux d'un autre parti? Tout l'éclat qu'a eu cette affaire, tout le scandale, s'il y a eu du scandale, est l'ouvrage des ministres; le tort n'en doit retomber que sur eux. La France, en comparant leur conduite et la mienne, jugera de quel côté a été la sagesse ou l'irréflexion. Elle jugera qui a le mieux servi son pays, qui a eu un plus juste sentiment des devoirs de sa position, ou du ministère exposant un député à nuire aux intérêts du gouvernement pour sauver son amour-propre personnel, ou du député sacrifiant son amour-propre personnel pour sauver un intérêt du gouvernement. Lorsque je parlerai, je veux le faire avec une telle forme et avec une telle mesure que, loin d'être réputé ni V ennemi du gouvernement ni son calomniateur, on reconnaisse surtout en moi le patriote qui craint de lui porter le moindre préjudice. Les injures, même ministérielles, sont bien peu puissantes, puisqu'elles ne sauraient ôter à un honnête homme la faculté d'empreindre dans tous ses actes son caractère de bon citoyen.
Parmi les méprisables insultes que me prodiguent certains journaux et certaines correspondances, il est une insinuation d'une profonde perfidie à laquelle dès à présent je ne puis rester insensible. On a cherché à faire entendre que, si j'avais eu en effet quelques raisons d'un grand poids à faire valoir en faveur des hommes frappés par les mesures de proscription, je serais coupable de ne pas les avoir fait connaître dans un temps où leur révélation eût pu sauver mes amis. En annonçant, dans mon opinion imprimée, qu'il existe un argument puissant qui n'a pas été employé encore, j'ajoute qu'une déplorable fatalité m'a seule empêché de le produire en une grande conjoncture. Ce moment était le seul où je pusse parler. Des preuves irrécusables, des pièces authentiques constateront que j'ai, dans cette grande conjoncture, fait tous les efforts possibles pour être entendu. Je borne là les explications préliminaires que je crois pouvoir donner aujourd'hui.
J'ai accepté la responsabilité de mon silence. J'en porte le poids avec une résignation dont je suis fier. Déjà j'ai subi deux mois d'injures sans me plaindre. Je ne plains que ceux qui les commandent ou qui les payent. Le vain succès que l'on croit obtenir par de semblables moyens n'est qu'un triomphe peu honorable et de courte durée. La
vie des hommes qui ont part aux affaires, dans un gouvernement représentatif, ne se compose pas d'une heure, d'un jour, d'un mois. La France m'a vu et elle me verra constamment demander l'observation de la Charte, réclamer les lois de l'humanité, invoquer les droits de l'éternelle justice. On m'a menacé du jugement de la France; c'est ce jugement que j'appelle ; c'est là que je place mon espoir ; c'est là que j'attends ma récompense.
Signé : Bignon, député de l'Eure.