CHAPITRE V
Ctfort» de la Rawite poar A'eavrtr la Baltique IMr l^Estlioiile et la CTarélle.
Avec le caractère russe point do paix assurée pour personne.
Avec un Etat qui, vainca et désirant la paix, se voulait Béannoins réserver des droits snr ce qu'il cédait, en recherchait artificieusement et par des clauses perfides tsiur ce qu'il ne pouvait céder faute de l'avoir jamais eu, et, dans tous les cas, n'entendait faire qu'un traité décennal, c'est-à-dire une simple trêve; qui, enfin, du sein de ses défaites, élevait des prétentions même sur l'occident et qui disposait à son gré d'une population militaire intarissable pour soutenir toutes ces ambitions ; avec un Etat, qui, comme Rome ancienne, ne concluait de paix définitive qu'avec des vaincus, et semUait, cœnme elle aus£ft,se ccoire préàcstiBé à la conquête de l'orient et de l'ocddent, à la conquête du monde, avec un tel Etat il n'y avait pour fersonne de repos assuré. La Pologne conserva la Livoœe, tjothard Kettler, vassal des Polcm^, son
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duché héréditaire de Courlande, Magnus l'île d'QEsel et Pilten; et tous ensemble, appuyés sur un traité, et, ce qui valait mieux encore, sur le vainqueur d'Ivan IV, Etienne Bathori, fermaient de ce côté la Livonie aux Russes. Mais dans TEsthonie, qui avait appelé les Suédois en 1560, et particulièrement dans ringrie et la Carélie, qui, depuis Ja chute des Porteglaives, étaient au premier occupant, ne pouvait-on pas s'ouvrir une issue pour arriver à celte limite si enviée de la Baltique ? Ne pouvait-on pas, là, faire valoir le droit du plus fort ? C'est ce que tenta, non pas Ivan IV, qui ne survécut que trois ans à la paix de Kiverova-Horka et qui, d'ailleurs, depuis la mort d'Anastasie Romanow, qu'il aimait tant, se conduisait avec l'extravagance capricieusement cruelle d'un fou furieux, mais sous son fils et successeur Féodor Ivanowitz, sous lequel gouvernait un bonune ambitieux, mais brave, d'un esprit élevé, ardent ami de la civilisation européenne, Boris GodounoiT, 158/U
Vaste empire de la Suède dans le nord au seizième siècle. Les Russes cherchent à le démembrer pour avoir la frontière de la Baltique.
A cette époque, la Suède s'était agrandie beaucoup dans ces contrées, et sa vaillainte population, commandée par Ponce de la Gardie, semblait déjà vouloir fonder, comme autrefois le Danemarck, un empire du Nord- En 1570, époque du traité de Stettin, reconnue indépendante par les Danois, ses anciens do-
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minateurs, elle ne s'était pas contentée de cet avantage , eUe avait en outre demandé au roi de Danemarck Frédéric II, que les possessions auxquelles prétendait Magnus du côté de la Livonie, fussent divisées. Magnus n'avait conservé que File d'Œsel et la ville de Pilten ; toute la partie continentale de révêché d'Œsel, c'est-à-dire Hapsal, Pernau, Leal et Lode, plus Revel, le couvent de Padis et la commanderie de Sonnenbourg, étaient abandonnés au roi de Suède Jean III. Il est vrai qu'il était dit dans le même traité, que ces villes et ces propriétés ecclésiastiques, si Ton payait aux Suédois les frais de la guerre, seraient remises par eux aux mains de l'empereur, qui, suzerain depuis l'époque du mattre-provincial Walter de Pletteûberg, en investirait le Danemarck. Mais les frais de la guerre ne furent pas remboursés et la Suède conserva ces domaines divers qu'elle ajouta à l'Esthonie.
Deux ans après, 1572, quand Ivau IV, ayec son protégé Magnus, envahit si terriblement la Livonie, et que, profitant de l'anarchie de Pologne à la suite de l'extinction des Jaghellons arrivée cette année-là même, il y mit tout à feu et à sang, Ponce de la Gardie étendit encore davantage les possessions des Suédois sur la Baltique. Vainqueur des Russes, qui n'entendaient pas la guerre aussi bien que lui, il s'empara de la Carélie, de Tlngrie et de la ville de Narva^ petit port assez actif dans cette dernière province. A la vérité, les choses changèrent un instant de face bientôt après. En Suède, le roi Jean III ne s'était élevé au trône, en 1570, que par la déchéance de son frère
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Anarchie eii Russie.
Malheureusement, à la mort de Féodor Ivanowitz, en 1598, Tannée du traité de Vervins, de Tédit de Nantes et de la mort de Philippe II d'Espagne dans roccident, s'éteignit la dynastie de Rurick; et les fiusses, ne sachant qui élire tzar, ou un Boris ou un Romanow, parent de l'illustre Anastasie, furent livrés à tous les tiraillements des ambitions rivales et des gouvernements électifs. Us eurent successivement pour tzars, mais toujours au milieu des plus grands troubles, Boris Godounoff et son fils Borissowitz, puis Chouskoï, puis un roi de Pologne, Wladislas, fils de ce Sigismond III dont nous avons parlé ; et, de plus, trois ou quatre faux Démétrius, qui se faisaient passer ' pour un frère de Féodor Ivanowitz assassiné par l'ambitieux Godounofif et qui se nommait Démétrius, vinrent compliquer encore les embarras de la situation. Pendant quelque temps, à la vérité, cet état d'anarchie ne fit rien perdre aux Russes de leurs récentes acquisitions, car la Suède avait aussi ses troubles, je veux dire la querelle entre Charles de Sudermanie et Sigismond III.
Charles de Sudermanie s' étant fait proclamer roi en 1600, la rivalité entre deux personnes se changea en une guerre internationale. Ce prince, outre les considérations religieuses, avait fait valoir aux Suédois que la Suède serait sacrifiée à la
Pologne, alors F Etat prépondérant dans le nord, comme autrefois elle avait été sacrifiée au Danemarck; et qu'ainsi, avec Sigismond III, on s* exposait à perdre tous les fruits des glorieux et pénibles efforts du grand Gustave Wasa , tout ce qui avait coûté à leurs pères tant de sang et de travaux. Et ces appréhensions, que son adroite ambition avait su inspirer et exploiter, semblaient s*èlre justifiées, puisque Sigismond III, irrité de T élection de Charles de Sudermanie, avait non pas occupé TEsthouie en son nom en attendant d'avoir tout le reste, mais réuni cette importante province à son royaume de Pologne. La Pologne se portait pour héritière de Tordre des Porte-glaives de Livonie, et Sigismond III, plus Polonais que Suédois, soutenait ses prétentions. Ce fut là une nouvelle cause de guerre. Mais Charles de Sudermanie, que nous appellerons Charles IX, triompha de Sigismond et pour le trône de Suède et pour la possession de FEsthouie, et, assez tranquille du côté de la Pologne, il se tourna contre la Russie pour tâcher de faire changer la paix désavantageuse de Tentàû ou de Narva. Une circonstance favorable à ses vues sui^t alors en Russie et le dispensa de se donner beaucoup de peine pour les accomplir. La maison de Godounoff ayant fini avec Borissowitz en 1605, les Russes élirent, non sans de grandes difficultés, surtout de la part des Romanow, un boyard nommé Cbouskoï. Celui-ci ne voulant pas, aux difficultés intérieures qui entravaient son gouvernement, joindre les embarras d'une guerre extérieure, cherchant même à se faire des amis au dehors, alla jusqu'à de-
mander à Charles IX son alliance. Charles IX ne refusa pas; mais se prévalant de la position embarrassée de ce tzar, élu et non héréditaire, il la lui vendit.
Paix de Wibopg, en 1609.
Par le traité de Wiborg, en 1609, Charles IX obtint non-seulement que Chouskoï renonçât à la Livonie, fort enviée aux Polonais par les Suédois, mais encore quMl cédât à la Suède Kexholm et la Carélie, et qu'il donnât des subsides à cinq mille soldats que commandait Jacques de la Gardie, fils du célèbre général de ce nom (1) . Ainsi la Russie, livrée, en Tabsence d'une nouvelle maison héréditaire, à toutes les variations d'une politique personnelle, égoïste et rarement nationale, perdait, sans même y être contrainte par les chances de la guerre, la plupart des avantages qu'elle avait conquis par la paix de Tensin. De toutes ses acquisitions il ne lui restait que Tlngrie.
Nouvelle anarchie en Russie.
Quelque nuisible que fût à ses intérêts cette expérience qu'elle faisait depuis dix ans du pouvoir électif, la Russie, à la mort de Chouskoï, en 1610, nede-
'(i) ôeyer, Hist. de Suéde, 1 vol. in 4<», Règne de Charles IX (pQntk. Ail (.) . Puffendorf, introd , t. VI, p. 195 à 201.
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irint pas plus sage. Fomenté particulièrement par la Pologne, qui aurait voulu propager partout son régime électif et trop aristocratique, Tesprit de faction remporta encore. Le parti de Téligibilité, qu'on pouvait appeler le parti polonais, élut tzar, non plus un Russe, mais un Polonais même, Wladislas, fils de Sigismond III et roi de Pologne. La Russie sMnféodait à la Pologne. Les Polonais venaient s'introniser à Moscou, occuper de nouveau Smolensk, siéger au Kremlin, susciter des disputes sanglantes par leur seule présence, et incendier, pour se défendre contre rantipatbie des Russes, la capitale vénérée de la Moscovie. Pour plus de malheur , les Suédois , pendant ce temps, sous le commandement de Jacques de la Gardie, faisaient aux Russes, dans Tlngrie, une guerre toujours marquée par des succès.
ÀYéhement des Romanow en 1613.
Dans cette confusion extrême, quatre patriotes dont r histoire a enregistré le^ noms à côté de ceux qui, par d'énergiques et promptes mesures, ont sauvé leur pays ou de la ruine dans Tanarchie ou de Ta^ néantissement dans la conquête, se réunirent pour chasser les étrangers et élever au trône grand-ducal, non pas, comme précédemment, quelqu'un qui ne représentât que lui-même et mourût tout entier, mais un homme qui représentât un principe, qui fût une dynastie. Ces quatre grands citoyens, qu'on peut comparer aux seigneurs persans qui , dans une circonstance
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analogue, élirent autrefois Darius fils d'Hystaspe, furent (1) : 1° Zacharie Lîppenoff, négociant de Mjnî- Novogorod et ancien soldat , 2^ Tchérémétîeff, 3' le prince Dimîtri Michaïlowitz Pokbarskoî, 4'* le prince Sergeï Timofewitz Troùbetskoï. Ils assiégèrent fes Polonais dans le Kremlin, les forcèrent à capituler, et ensuite élirent, en Tabsence de Nikitisch, siMi père, alors métropolitain de Rostoff, Michel Féodorowitz Romanow, qui en 1613 fut le fondateur de la grande maison des Romanow.
La Russie allait donc rentrer dans son état normal. Mais après quinze ans d'anarchie elle ne poutait pas immédiatement retrouver une forte assiette. 11 fallut du temps pour que le calme intérieur se fît sentir sur les événements du dehors. Aussi Jacques de la Gardie, même sous le règne plus tranquille du nouveau tzar, ne cessa-t-il pas d'être heureux contre les Russes. 11 les défit à Brônitz , à Staraia-Russia, et un nouvel auxiliaire, le valeureux fils de Charles IX, Gustave-Adolphe, roi de Suède depuis 1611 , venant montrer en Russie ses précoces talents militaires, assiégea la grande ville de Pscoff. Les Suédois étaient maîtres de toute Tïngrie, la seule province qui restât aux Russes, et de plusieurs villes faisant partie du grand-duché de Môscovie. Parmi celles-ci se trouvait la ville même de Novogorod-la-Grande, qui en 1611, plutôt que de reconnaître pour tzar Wladislas, un Polonais, avait mieux aimé se donner aux Suédois. Michel Rotnanow
(1) Lëvesque, 1. 111, qui va jusqu*à rannde 1613, et PuffeQdorf, introd., etc., t. VI, p. 220.
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«vak assez à faire pouraffermirla dynastie dontil devait être le fondateur : il désirait donc la paix. Pour l'obtenir, il sollicita la médiation de deux puissances de Toccident, la Grande-Bretagne, alors gouvernée par Jacques I" Stuart, et les Sept-Provinces^Unies, qui avisent pour stathouder Maurice d'Orange ou de Nassau. Ces deux États voulant rendre service à la Russie en vue du commerce de la mer Blanche où Godounoff avait fondé Arcbangel, envoyèrent à Gustave-Adolphe, pour le disposer à la paix, l'un, le chevalier Jean Merick, l'autre, le Hollandais Jean Wolpert baron de Brederode.
Paix de Stolbova, en 1617, avec la Suède, et paix de Viazma, en 1618,
avec la Pologne.
C'est grâce aux actives démarches de ces deux médiateurs que Gustave- Adolphe consentit à la paix. Elle fût signée à Stolbova, près du lac Ladoga, en 1617, et elle en porte le nom. 1** Les Suédois rendirent aux Russes leurs conquêtes sur le territoire du grandduché de Moscovie, c'est-à-dire Novogorod, Staraîa- Russa, Porkhoff, Ladoga et Gdoff ; "ir le tzar Michel Romanow leur céda, en retour, toute l'Ingrie, c'est-à-dire les villes dé Ivangorod, lambourg, Koporie et Notebourg, avec leurs dépendances; S*" il «^engagea à payer aux Suédois 20,000 roubles; 4* il confirma la cession de Kexbolm et de la Carélîe, déjà faite par le traité de Wibourg, en 1609, aux mêmes Suédois.
L'année suivante, 1618, le même izar, toujours dans le but de s'occuper plus librement de ses affaires intérieures et personnelles, conclut avec la Pologne la trêve de Diwilina, qui, en 1634, devint la paix de Yiazma. Par cette paix, les Russes cédaient aux Polonais Smolensk, déjà occupé par la Pologne pendant que sous Wladislas elle régnait à Moscou même, et, déplus, Tchernîgoff, Novogorod, Severskoï et leurs dépendances, en un mot, toute la Sévérie (1).
Ainsi tout était, pour les Russes, à recommencer. Du côté de la Baltique, du côté du Niémen ou de la Lithuanie, les mêmes barrières s'étaient relevées. La Pologne vers le sud, la Suède vers le nord, les défendaient; la Pologne, État vieilli de bonne heure par les dissensions civiles qui sont les maladies intérieures du corps social et l'usent vite, mais encore puissante dans sa décadence ; la Suède, au contraire. État jeune encore, fier de s'appartenir à lui-même et brûlant du désir de compter pour quelque chose dans le monde européen : mais ces deux États étaient rivaux pour les possessions de la Baltique, et l'on voyait bien que la Suède aspirait à dominer non-seulement dans le nord Scandinave aux dépens des Danois, ses anciens maîtres, mais encore dans le monde slave à la place de la Pologne détrônée. Les Romanovr^ tout occupés de s'affermir et de relever le pouvoir, contempleront quelque temps ces divisions, en attendant
(f) Sehœll, t. XXIF, ch. xxiv. Lëvesque, l. IV. Dumont; Corps diplom,, l. VI.
d'en profiter ; ils laisseront la Suède travailler avec une infatigable activité et un incroyable bonheur à rédifice de tant de puissance; ils la laisseront faire de la Baltique un lac suédois et s'intituler la dominatrice de cette Méditerranée du nord, jusqu'à ce que le temps soit venu de se mesurer avec elle, de remettre la Russie sur la voie de ses vieilles tendances, de ses obstinés désirs, et, en renversant dans le nord la domination d'un seul, de conquérir la supériorité sur tous.