CHAPITRE lY
BflTorts de la Rtuisle, défi le «elslèiiie slèdet pour s^onirrlr la Baltique et le elieinte de l'Europe par la Uiroitle.
L*Europe de tous côtés fermée aux Russes, au seizième siècle.
Si les Ivans, ces glorieux destructeurs de la domination mongole, ces libérateurs de leur pays, ces énergiques restaurateurs de Findépendance nationale, de l'unité politique et du pouvoir central ; si ces tzars, toujours à la recherche des Européens et actifs propagateurs de leur civilisation dans la Russie depuis que le croissant dominait dans l'ancienne Tzaragra*; enfin si ces princes, héritiers prétendus de l'empire d'Orient et même de l'Occident, attiraient naturellement sur eux les regards étonnés de l'Europe , ils lui inspiraient d'un autre côté presque de la frayeur, en s'avançant, le fer à la main, jusque sur ses frontières ou vers les mers qui lui étaient communes avec leur vaste État. La ruine des Tartares de Saraï, de Kazan, d'Astrakan, et enfin de Sibir en Sibérie, avait agrandi la Russie de tout le bassin du
Volga; elle lui avait ouvert la mer Caspienne, et, du côté de l'Asie supérieure, lui avait même fait dépasser ses limites naturelles , les monts Ourals. La réunion des républiques indépendantes de Novogorod, de Pseoff et de Khlynoff, et celle des principautés féodales de Riaizan et de Sévérie, avaient rendu la Russie plus compacte. Mais, du côté de l'Europe, elle n'allait pas, après toutes ces diverses acquisitions, au delà du Dnieper ; et même sur le cours du Dnieper, un peuple, rival des Moscovites et plus slave qu'eux, les Lithuaniens, lui avait enlevé l'antique résidence des premiers grands-ducs, Kieff, et, vers les sources de ce fleuve, Smolensk, qui n'était qu'à une trentaine de lieues de Moscou. Ainsi, pas moyen de percer le centre de l'Europe : le grand-duché de Lithuanie leur en défendait jusqu'à l'accès même, et cet obstacle devint bien plus fort, lorsqu'en 1501, Alexandre, grandduc de Lithuanie, succéda en Pologne à Jean-Albert Jaghellon, son frère, et réunit la Lithuanie à la Pologne. Dès lors c'est le royaume de Pologne, ainsi accru, qui fut cçt obstacle aux progrès des Russes vers l'Europe centrale. Sur la Baltique, même barrière. Les Ivans avaient repris Novogorod-la-Grande, près du lac Ilmen, et Pscofi*, près du lac Peypus; mais ils n'allaient guère plus loin que ces deux villes. Là se trouvait un autre Etat slave, mais fondé au treizième siècle par des Allemands , l'Ordre Teutonique, qui, outre la Prusse, possédait la Livonie, la Courlande, la Carélie, l'ingrie et l'Esthonie, c'est-àdire tout le littoral russe de la Baltique, ainsi que le petit port de Narva, depuis si célèbre par une des
plus grandes batailles qu'aient livrée les Russes dans l'Esthonie. Il est vrai que ce petit empire manquait un peu d'unité. De la Courlande à la Neva dominait l'ordre des chevaliers Porte-glaives ou de Livonie, qui avait des statuts particuliers quoique dépendant de l'Ordre Teutonique et recevant du grand-maitre de cet ordre un maître provincial pour les gouverner (1), De plus, les archevêques de Riga ne reconnaissaient pas de supériorité territoriale dans toute l'étendue de leur diocèse métropolitain. Quoiqu'il en soit, ils formaient une barrière assez forte pour empêcher la Russie d'arriver jusqu'à la Baltique, et l'enfermer, l'enchaîner bon gré malgré dans le territoire du grand-duché de Moscovie, sans avoir par cette mer au€un point de contact avec les Européens. Enfin, vers le sud, se trouvait la horde, non exterminée encore, des Tartares de la Crimée, qui défendaient aux Russes l'entrée de la mer Noire. De quelque côté que la Russie se tournât, toutes les issues lui étaient donc fermées : véritable état d'em «prisonnement dont elle ne pouvait pas ne pas chercher à sortir. C'est pour cela que par dessus la Lithuanie et la Pologne, par dessus l'Ordre Teutonique et celui des chevaliers Porte-glaives, elle tendait la main aux Européens de toute profession, de tout métier, de tout talent; c'est pour cela qu'Ivan III et, après lui, Ivan IV, essayèrent de percer du côté de la Livonie. L'acquisition de cette province et des pro-
(1) Heeren, p. 129. Koch, për. vi, p. 392; 2« édition de 1825, revue par Schœll.
vinces adjacentes était d'autant plus à désirer, qu'elles étaient le grenier du nord, et qu'on peut dire que la prépondérance chez les Slaves et même chez les Scandinaves, était attachée à leur possession. Si l'on pense donc que la Russie rompait en outre par là les chaînes qui la liaient à l'extrémité du monde européen, sans communication directe et pour ainsi dire territoriale avec l'Europe civilisée, quel immense avantage ne devait pas résulter pour elle, dans le nord, de la conquête de ces belles provinces !
Tentative pour y pénétrer par la Baltique en conquérant la Lironie.
Ivan m envahit le premier la Livonie, en 1502. Mais les chevaliers Porte-glaives étaient commandés par un maître provincial doué des plus grands talents militaires et qui se nommait Walter de Plettenberg. Seul il eût pu tenir tête aux Russes, dont l'artillerie, malgré les efforts d'Aristoteli de Bologne, était récente, peu considérable encore et pas aussi perfectionnée que la sienne. 11 ajouta pourtant à ses ressources personnelles celles d'un allié voisin, d'Aloxandre, grand-duc de Lithuanie, qui, l'année même oii commença la guerre, devint roi de Pologne. C'était donc s'allier avec la Pologne.
Motifs (ju'avait la Pologne pour s'allier atec les chevaliers de Livonie.
Or, le nouveau roi de Pologne avait ses raisons,
comme chef des Polonais, pour s'allier avec les chevaliers attaqués ainsi par les Russes.
1" Traité de Thorn, 1466.
En 1/^66, Casimir lY Jaghellon, après une guerre de treize ans contre TOrdre Teutonique, avait complètement vaincu, s'appuyant sur les Slaves du pays opprimés par les chevaliers, le grand-mattre Louis d'Erlichausen, et lui avait imposé la paix de Thorn (1), dont Rodolphe, évèque de Lavante et légat du pape Paul II, avait été le médiateur. Par cette paix, l'Ordre Teutonique avait cédé à la Pologne la Prusse occidentale, c'est-à-dire la Pomérellie, y compris la ville de Dantzig; plus les districts de Culm etdeMichelau, la Warmie, Marienbourg et Elbing, renfermant en tout dix-huit commanderies. Il ne conserva que la Prusse orientale, c'est-à-dire la Sambie, la Natangie et la Poméranie ; encore fut-il obligé de déclarer qu'il tenait cette portion de la Prusse en fief du roi et de la république de Pologne. Par suite de cet article, chaque grand-maître devait, dans les six premiers mois après son élection, prêter hommagelige au roi de Pologne, et l'Ordre devait lui fournir des troupes dans toutes ses guerres. A l'avenir, la moitié des chevaliers et des dignitaires devait être composée de Polonais. Enfin, si les chevaliers conservaient le droit d'élire leur grand-maître, ils perdaient celui de le déposer. On en voit la raison, c'est qu'ils auraient pu en faire usage contre les
(1) Schœll, t. XXII, cil. XX, xlvi, p 59.
Polonais qui allaieut avoir plus de chances que les autres d'obtenir cette dignité. Pour tout dédommagement, le grand-maître fut nommé sénateur et on lui assigna une place d'honneur à la gauche du roi. Ce traité de Thorn, en 1466, n'avait pas atteint l'ordre de Livonie, qui, malgré sa dépendance politique vis-à-vis de l'Ordre Teutonique, avait une sorte de nationalité à part. Pour disposer les chevaliers de Livonie à se tourner vers la Pologne plutôt que vers l'Ordre Teutonique, et montrer aussi qu'on n'avait vaincu la Prusse teutonique que pour protéger ceux qui étaient unis à cet Ordre par des affinités quelconques, Alexandre, comme roi de Pologne, ne manquait donc pas de raisons pour s'allier avec les Porte-glaives de Livonie.
2<> Paix de Moscou, l/i94.
Comme grand-duc de Lithuanie, il en avait aussi pour se déclarer contre la Russie. Il voulait revenir sur la paix de Moscou (1) , que après une guerre malheureuse, il avait été obligé de signer en 1494 avec le tzar Ivan III. Par cette paix humiliante et désastreuse, plusieurs villes dont les Lithuaniens s'étaient emparés soit pendant la servitude des Russes sous les Mongols, soit à la faveur du démembrement du grand-duché de Moscovie en principautés féodales ou en républiques indépendantes, étaient rendues à la Russie : c'étaient Viazma, Alexin, Tiechiloff, Roslawl, Veneff, Mitislaw, Toroussa, Obolensk, Ko-
(1) Schœll, t. XXI, cb. xix.
selsk, Sereusk, Novossily, Odsîeff, Vorotynsk, Premysl, Breleff, Metschero. Alexandre n'avait guère conservé que Kieff et Smolensk, qui commandaient le cours du Dnieper. Ce n'est pas tout : il savait que déjà, en i&90, par son ambassadeur Delator, Maximilieu I" d'Autriche, avant son avènement à l'empire, s'était allié avec Ivan III, et que ce traité d'alliance, proposé par le prince autrichien et qui signala la première introduction de la Russie dans la politique de l'Europe orientale, avait été ratifié à Nuremberç en 1491. Par ce traité, Ivan III devait soutenir Maximilien dans ses prétentions sur la Hongrie^ et ton sait que la Russie^ jusqrià nos jours, n'a jamais oublié cet engagement d'Ivan III; (le son côté Maximilien, qui n'aimait pas les Jaghellons de Pologne et de Lithuanie pas plus que ne les aimait la Russie, s'engageait à aider Ivan III à reprendre Kiefi* sur les Lithuaniens. Rien ne déplaisait tant à Alexandre que cette alliance ; mais il y en avait une autre qui Tincommodait encore davantage, c'était celle d'Ivan III avec Etienne I"le Grand, prince de Moldavie, dont la fille avait épousé un fils du tzar. La Russie, dès cette époque, tendait la main aux Moldaves, à ce qu'on appelle aujourd'hui les provinces danubiennes, contre l'Autriche, du reste, aussi bien que contre la Turquie.
Guerre de Livonie sous Ivan lU.
Voilà toutes les raisons qui dé terminaient Alexandre
t2& LIVRE SECOND.
à promettre au besoin son secours aux chevaliers de Livonie. Comptant donc sur cet appui, Plettenberg réunit quatorze mille honmies de troupes, et, à Maholm, dans une première rencontre, il défit quatre mille Russes. A un second engagement il eut un succès plus éclatant encore et plus décisif : devant Plescoff, en 1502, avec un égal nombre de troupes, il battit dix mille Moscovites. Aussitôt une trêve de six ans, qui fut ensuite renouvelée pour cinquante, obligea Ivan III à ajourner ses projets sur la Livonie. Ainsi les Busses, heureux du côté de l'Europe centrale grâce à Talliance autrichienne, au moyen de laquelle ils mettaient la Pologne entre deux feux, ne Tétaient pas du côté de la Livonie qui savait se défendre elle-même avec succès.
Les Russes et les Polonais.
Sous Basile IV il ne fut pas question de la Livonie, que protégeait d'ailleurs la trêve de six et puis de cinquante ans ; on s'occupa des Polonais, ou plutôt des Lithuaniens, qu'il s'agissait d'éloigner à tout prix de Moscou. Mais si l'on avait été heureux contre ia Lithuanie, alors qu'on n'avait eu affaire qu'à elle seule, pouvait-on espérer le même succès maintenant qu'elle était réunie à la Pologne, qui, depuis cette réunion et depuis l'acquisition de la Prusse occidentale, surpassait en superficie la France et l'Espagne réunies (1), touchait à deux mers, la Baltique et la
(1) Scliœll, t. XXII, liv. VI, ch. mit, p. 120.
mer Noire, et, grâce à la transmission régulière de la couronne sous les Jaghellons, était tranquille, puissante, prépondérante dans le monde slave? On n'aurait pu l'espérer sans deux circonstances favorables : la première, c'est que l'empereur Maximilien P' envoya son ambassadeur Scbnitzenpamer à Moscou, non plus, cette fois, au sujet de la Hongrie, mais pour la Prusse polonaise, pour Dantzig, qui lui faisait envie ; et il promettait toujours de seconder les Russes pour reprendre Kieff sur les Lithuaniens ou bien sur la Pologne; la seconde circonstance, c'est que, sous Sigismond P', frère et successeur d'Alexandre II, Michel Glinski, grand général polonais, qui avait battu naguère les Tartares, bien qu'il fût Tartare lui-même, perdit tout son crédit, fut en butte à la jalousie des courtisans, se dégoûta de servir la Pologne et passa au service des Russes. Basile IV pouvait donc entreprendre une guerre contre les Polonais divisés. Avec l'aide d'un tel transfuge, il s'empara de Smolensk, en 1514, sur Sigismond I", et cette conquête précieuse il l'affermit en recherchant l'alliance de tous les États qui avaient peur ou étaient jaloux de la Pologne. En 1517, il conclut une alliance avec le roi de Danemarck, le fameux Christian II, s'engageant, de son côté, à le soutenir contre les Suédois pour le rétablissement de l'Union de Calmar. La même année, il forma une ligue contre la Pologne, avec Albert de Brandebourg, grand-maître de l'Ordre Teutonique, et qui, luthérien caché, aspirait à convertir en sa faveur la Prusse teutonique en une principauté héréditaire, c'est-à-dire à la sécula-
riser et même à s'y rendre indépendant. Cela ne pouvait se faire sans l'agrément du roi de Pologne, suzerain de l'Ordre depuis le traité de Thom ; et c'est pour emporter ce consentement autant que pour faire les affaires des Russes, qu'Albert de Brandebourg s'entendit avec le tzar Basile IV, et qu'il lui promit même de marcher sur Cracovie. Albert de Brandeboui^, en effet, ne voulant en aucune façon faire acte de vassalité envers la Pologne, fit la guerre à Sigismond 1" et le tint occupé de 1519 à 1525, époque à laquelle il signa avec ce roi, le 8 avril, le traité de Cracovie (1).
Traité de Cracovie, 1525.
Albert de Brandebourg, malgi*é quelques succès, dut y prendre l'engagement de prêter foi et hommage à la couronne de Pologne, obligation féodale dont il avait cherché à s'affranchir. En retour, le roi Sigîsmond, qui était un frère de sa mère, lui accorda la Prusse teutonique à titre de duché et de fief héréditaire et indivisible, tant pour lui et ses descendants mâles que pour ses frères de la branche de Brandebourg en Franconie, et leurs héritiers féodaux. Seulement, au cas oii la descendance mâle de ces princes viendrait à manquer, la Prusse, devenue ducale et n'étant plus teutonique, devait revenir à la Pologne comme fief masculin. L'Ordre Teutonique perdait
(1) Kech, p. 390, l. I, série vi.
ainsi la Prusse, après l'avoir possédée pendant près de trois siècles. Réduit aloi^s à ses possessions en Allemagne, il établit son chef-lieu à Mei^entheim en Franconie, et y procéda à l'élection d'un nouveau grand-mattre, dans la personne de Walter Cronberg. Albert de Brandebourg fit aussitôt profession publique de luthéranisme, épousa une princesse danoise, fille de Frédéric I«r, successeur luthérien de Christian II, et tout fut fini. Les Polonais n'étaient pas mécontents de ces arrangements : ils étaient toujours suzerains de la Prusse, et ils avaient de moins sur les bras l'Ordre Teutonique. Ils ne savaient pas à quelle destinée était réservé le nouveau petit État, et quel mal il leur ferait un jour (1) !
Guerre de Livonie sous Ivan IV.
Ces démêlés entre Albert de Brandebourg et la Pologne eurent pour la Livonie des conséquences qui firent que les Polonais, tout entiers tournés de ce côté, ne songèrent guère à la ville de Smolensk que les Russes voulaient ravoir.
En Livonie , chez les chevaliers Porte-glaives , se trouvait encore, en qualité de grand-maître, le vainqueur de Plescofi*, Walter de Plettenberg. En 1525, le 15 janvier, par conséquent avant le traité de Cracovie, qui est du 8 avril, il avait été déclaré que les^ rapports entre les chevaliers de Livonie et l'Ordre
(1) Hist. des Traités de paix, de Schœll et Koch, t. XIK
Teutonique resteraient les mêmes, c'est-à-dîre qu'ils continueraient de regarder le grand-maître comme leur véritable chef et de lui rendre hommage et obéissance, à la seule condition qu'ils auraient le droit d'élire un chef parmi eux (1). Les Porte-glaives visaient à rindépendance. Quelques mois après, ils furent satisfaits. Albert de Brandebourg ayant sécularisé la Prusse et embrassé le luthéranisme , tous les liens entre les Teutoniques et eux furent dès lors regardés comme rompus, et personne, à ce qu'il parait, ne contesta la chose. Mais il ne s'en tinrent pas là; l'exemple d'Albert de Brandebourg était trop tentant : profitant de l'introduction du luthéranisme de la Prusse en Livonie, Plettenberg se fit reconnaître souverain de la Livonie et des États adjacents, malgré l'opposition des évêques qui étaient seigneurs dans leurs villes. Cela eut lieu l'année même 1525. Toutefois l'ordre des Porte-glaives subsista encore, et, après Plettenberg , ils élirent grand-maître (2) , et non plus maître provincial, Gothard Kettler ; mais, on le conçoit, il y eut à ce sujet des discussions, des troubles considérables qui attirèrent sur les affaires de la Livonie l'attention de la Pologne. Qui sait si la Pologne ne parviendrait pas à placer aussi l'ordre des Porte-glaives sous sa dépendance, à le scinder, à le démembrer, comme elle l'avait fait pour l'Ordre Teutonique, et à mettre le pied dans la fertile Li-
(1) Koch, p. 393, 1. 1. Voir aussi Fouvrage du comte de Bray sur la Livonie.
(•i) Koch, 1. 1, p. 39 i Heeren, p. 129. Schœll, t. XXII, pages 102, 141.
vonie? C'est précisément ce qui arriva. Ivan IV, successeur de Basile IV, désirait, comme ses prédécesseurs, s'ouvrir la Baltique par l'acquisition de la Livonîe, et il se flattait que les troubles religieux de ce pays, comme aussi ceux de la Pologne, où le luthéranisme avait naturellement vite pénétré, lui permettraient d'accomplir ses desseins, et même, le père Possevin nous l'a dit, lui fraieraient le chemin vers la conquête de tout l'Occident. Dès l'année 1534, ii nt donc une invasion en Livonie. Mais il n'avait pas encore ses strélitz : il ne réussit point. Quand il les eut créés, en 1545, et qu'il les eut bien organisés, bien dressés, bien disciplinés, en 1 558, il fondit de nouveau avec cette infanterie imiqense et équipée à l'européenne, sur la Livonie, gagna la victoire d'Ermès et y fit ensuite une guerre d'extermination. Son invasion terrible détermina dans les Etats des Porte-glaives trois événements importants : 1** Walter de Plettenberg, à l'époque où il rompit tout lien avec l'Ordre Teutonique sécularisé, s'était étroitement uni avec Charles- Quint, qui Tavait déclaré prince d'empire, ayant voix et séance à la Diète. En conséquence, lorsqu'Ivan IV, en 1558, envahit la Livonie, Gothard Kettler, pour faire face à un ennemi si redoutable, implora d'abord l'assistance du corps germanique, dont il était membre. Il n'en tira, nous dit Koch sans en donner la raison (1), que des promesses vagues; mais la raison est indiquée dans le passage que nous avons cité du P. Possevin : c'est que Ferdinand, alors
(t) Koch, t. I, p. 394-95.
130 LIVRE SEOOND.
empereur d'Allemagne, fidèle à la politique de ses prédécesseurs, entretenait des liaisons avec Ivan IV, en vue de raffaiblissement de la Pologne. Dans cette situation il s'adressa, dès Tan 1560, à Sigismond- Augusle, roi des Polonais et successeur de Sigismond I, et il le fit de concert avec l'archevêque de Riga, le premier des prélats du pays (1).
Traité de Wilna, 1561.
Par le traité de Wilna, qu'il conclut en 1561 avec ce prince, la Livonie et ses dépendances furent cédées à ]a Pologne en toute souveraineté, à deux conditions seulement : la première, que la religion luthérienne, dans laquelle les évêques eux-mêmes, par ambition et par cupidité, avaient fini par se jeter, y serait tolérée ; la deuxième, que la Courlande et la Sémigalle formeraient pour le grand-maître Gothard Kettler un duché héréditaire, de mâle en mâle, et tenu, comme la Prusse sécularisée, en fief de la république de Pologne. Comme Albert de Brandebourg, Gothard Kettler, renonça à ses vœux de chevalier et épousa Anne, fille du duc de Mecklembourg-Schwérin.
Ainsi la Livonie devenait une province polonaise et le reste était inféodé à la Pologne pour avoir droit à sa protection. Le traité de Vilna était le pendant du traité de Thorn et du traité de Cracovie. Sous
(1) Schœll, p. 105. t. XXïl.
rinflueDce de la Réforme , tous les ordres de chevalerie avaient disparu sur les côtes de la Baltique; les États de Livonie étaient divisés, mais ils étaient sous la garantie de la Pologne, et les conquérir devenait pour la Russie chose plus difficile.
2* Les deux autres événements, provoqués par l'invasion russe, ne donnèrent pas plus de chances de succès à Ivan IV. La noblesse d'Esthonie et la ville de Revel, pas assez bien défendues par Gothard Kettler, qui, au lieu de combattre, s'en allait traiter dans son intérêt personnel avec la Pologne, se soumirent à Eric XIV, roi de Suède, qui venait de succéder à son père Gustave Wasa. Il y eut un traité à cet égard, signé les ft et 6 juin^iseï, et Eric XIV envoya aussitôt dans TEsthonie un général des plus distingués , un ancien Français languedocien, Ponce de la Gardie, qui en fit la conquête et même s'avança dans ringrie et la Carélie qu'il convoitait. Eric XIV prétendit aussi avoir été appelé par l'archevêque de Riga, Guillaume de Brandebourg, en Livonie.
3° Enfin, Jean de Munchausen, évêque d'Œsel ou de Wieck, et de Courlande ou de Pilten, dès Tannée 1559, sachant bien que, déjà à cette époque, Gothard Kettler songeait à séculariser les Etats de l'ordre des Porte-glaives, et d'ailleurs, ayant envie lui-onême de se marier, vendit ses é vêchés au roi nouveau de Danemarck, Frédéric II, qui se hâta de les confiera son frère Magnus , afin de pouvoir rentrer en possession du Holstein qu'il lui coûtait de lui abandonner.
Voilà ce qu'amena l'invasion russe, jointe à l'ambition égoïste du dernier grand-maître Gothard Ket-
tler devenu luthérien. Qu'allait faire leczar Ivan IV, ayant à lutter et contre le Suédois Ponce de la Gardie, et contre le nouveau duc de Courlande Gothard Kettler, et contre le roi de Pologne Sigismond-Âuguste, suzerain de Gothard et possesseur de la Livonîe? Il s'allia avec le Danemarck; il appuya Magnus, il le maria avec sa nièce, et il lui donna des soldats pour lui former un royaume en Livonie. En effet, Magnus s'établit en Livonie et y prit le titre de roi (!)• Sigismond-Auguste, occupé dans ses Etats de la question protestante, ne fit rien contre lui. L'extinction des Jaghellons, à la mort de ce prince, en 1552, vint favoriser encore plus Ivan IV et son protégé. La couronne redevint toat à fait élective en Pologne ; chacun, au dehors et au dedans, put en vouloir et y prétendre. Ivan IV se mit sur les rangs pour l'obtenir. Mais les Polonais, en voyant la maison d'Autriche donner la main à la Russie, par une politique analogue se tournèrent vers la France, ennemie de cette maison, et ils préférèrent à Ivan IV Henri d'Anjou, frère du roi de France Charles IX. Cela traîna jusqu'en 1573; mais à peine le nouveau roi était-il installé à Cracovie, que la mort de Charles IX, en 1574, lui fit précipitamment quitter le trône de Pologne, et il partit, laissant là les Polonais et leur royauté trop limitée. Tous ces embarras arrangèrent parfaitement les affaires d'Ivan IV en Livonie. Mais, après le départ ou plutôt la fuite d'Henri d'Anjou,
(i) Schœll, t. XXIÏ; t. XXI, lîv. vi, ch. m, Russie, eiViede Ponce de laGardie^ en latin, par Glaud. OErohielm, p. 91 à 153.
les choses chaDgèrent : les Polonais proclamèreDt roi un guerrier des plus distingués , Etienne Bathori ; de plus, Magnus fit soulever par ses agents secrets les villes livouiennes que le tzar, en lui donnant le titre de roi de Livonie, avaitretenues pour lui-même, pour conmiuniquer directement enfin avec la Baltique, et il les poussa à se déclarer pour lui seul. Il se révolta donc contre Ivan IV, dont les bienfaits calculés semblaient faire de ce soulèvement un acte d'ingratitude et un crime. Magnus n'avait mesuré ses forces que des yeux d'une ambition téméraire : Ivan IV eut bon marché de ce client qui se cabrait ainsi contre son patron, qui brisait ses chaînes par une usurpation contraire aux conventions, au lieu de le faire par Tabandon de la Livonie et de se borner à rentrer dans les villes qui, les premières, l'avaient appelé pour se donner à lui. Il fut pris et enfermé dans un cachot, d'où il ne tarda pas à s'échapper pour se sauver dans la Courlande, où il mourut en 1583. Mais Etienne Bathori était un autre homme que Magnus, et il était autrement puissant. C'était en outre un prince plus civilisé, moins cruel, et que les villes livouiennes, à défaut j^ Magnus, préféraient à Ivan IV. Il vint, réclamant la Livonie en venu du traité de Wilna de 1561. Il mit en fuite le tzar dans presque toutes les rencontres ; il le chassa de la Livonie, et enfin, dans le grand-duché de Moscovie, il lui enleva, entre Polotsk, Kbolm et PscofT, près de soixante à quatre-vingts lieues de pays. De son côté. Ponce de la Gardie, qui s'entendait avec Bathori, faisait
dans le territoire de Novogorod le plus grand mal
aux Russes (1). Vaincu, exténué, n'en pouyant plus, mais ne voulant pas faire une paix trop ruineuse, Ivan lY berça aussitôt le pape Grégoire XIII de Fespoir qu'il pourrait bien adhérer à T Union de Florence, si l'Eglise romaine, qui était influente dans la Pologne restée catholique, voulait l'aider dans cette circonstance. C'est dans ce but, comme nous l'avons dit ailleurs, que le saint Siège fit accepter à Etienne Bathori la médiation d'un Jésuite, du P. Possevin.
Congrès de Kiverova-Horka, 1581.
. Un congrès pour la paix entre la Pologne et la Russie fut indiqué à Kiverova-Horka en Livonie ; il commença ses travaux, le 13 septembre 1581, dans la maison même oh s'était logé ce Jésuite médiateur, et ne les termina que le 15 janvier 1582. C'est le premier congrès en forme auquel ait pris part la fiussie avec une puissance européenne (2). Les plénipotentiaires polonais étaient Janus Zbaraski, palatin de Braclaw, Albert Radzivi], grand-maréchal de la Lithuanie, et Michel Araburd. Du côté des Russes^ c'étaient Dmitri Pétrowitz-Ieletzi et Romain Wassiliewitz Oflferieff, garde des sceaux, avec les secrétaires Nikita Basonka et Zacharie Suiaseva. Le P. Possevîn
(1) Schœlf, t. XXI, p. 317. Po&sevin, et hist. citée de Ponce de]aGardie,p. 140-150.
(2) Traités de paix refondus par Schœll^ I. XII.
avait fait admettre un autre négociateur, Christophe Warsawritï, qui était catholique, et qu'il avait l'intention d'envoyer ensuite en Suède pour régler en faveur de ce pays quelques diÇérends avec la Pologne et tâcher d'y rétablir le catholicisme avec le secours de Catherine Jaghellon épouse catholique du roi Jean III. Ainsi, en s'intéressant tantôt pour la Russie, tantôt pour la Suède, le saint Siège espérait gagner du terrain soit sur le schisme grec, soit sur le monde protestant»
Sur l'histoire de ce congrès, nous ne rapporterons que deux choses, la première concerne l'adresse de la diplomatie russe, la seconde fait connaître les prétentions et les tendances des souverains moscovites, et vient à l'appui de tout ce que nous avons dit à cet égard. C'est M. Schœll, dans l'analyse qu'il nous a donnée de ce congrès d'après le P. Possevin (1), que nous allons laisser parler. « 1° Toutes les difficultés paraissant aplanies ou écartées h partir du 6 janvier, les ambassadeurs russes en élevèrent deux qui faillirent rompre tout. Ils demandèrent qu'on mit au nombre des cessions faites par la JRussie à la Pologne, la Courlande et la ville de Riga. Conmie les Russes n'avaient jamais possédé ni cette ville ni ce duché, la demande inattendue des ambassadeurs paraissait cacher un motif secret. On pensait que le traité ne devant être conclu que pour dix aus, car ainsi l'avaient voulu les Russes, l'intention des ambassadeurs était de réserver
(1) Schffîll, t. XXI, p. 317.
« ainsi à leur maître quelque droit sur la Livonie, en « se donnant l'air de n'y renoncer que pour ce laps « de temps. Les ministres de la république de Polo- « gne ayant hautement rejeté cette idée vraiment « extraordinaire, les ambassadeurs russes y renona cèrent ; mais alors ils demandèrent qu'en nommant « les villes et les châteaux que le tzar cédait, on ajou- « tât qu'il cédait ainsi une partie de ses domaines et «r qu'il pût garder le titre nominal de roi de Livonie. a Cette demande eut le sort de la première. » On voit quel esprit astucieux et rusé montrait déjà la diplomatie moscovite : elle aurait voulu acquérir implicitement des droits sur ce qu'elle ne cédait pas et s'en réserver sur ce qu'elle était obligée de céder. C'était d'autant plus étrange que, grâce à l'influence du P. Possevin, les plénipotentiaires polonais, quoique appartenant à la nation victorieuse, achetaient ces cesiàions par le sacrifice presque entier de leurs anciennes conquêtes sur le grand-duché de Moscovie. 2** Nous avons indiqué une autre chose à noter ; la voici. « Dans la nuit du 31 décembre 1581 au 1" jan- « vier 1582, les ambassadeurs russes eurent avec le « médiateur, dît toujours M. Schœll, une conversa- « tion remarquable. Ils le prièrent de faire en sorte « que, dans l'instrument du traité, on donnât à leur « maître le titre de tzar, auquel, disaient-ils, ce « prince attachait une plus grande importance qu^ à ta « possession des châteatix qu'il était question de ce- « der. Le médiateur leur expliqua alors la doctrine de « la cour de Rome^ d'après laquelle il n^ existait qu'un « seul empereur chrétien auquel le pape avait con-
firme ce titre; il leur dît ensuite que si leur mattre désirait être légitimement revêtu d'une dignité nouvelle, il fallait qu'il en traitât avec le souverainpontife^ ainsi qu'avaient coutume de le faire leâi autres princes chrétiens. Cette observation amena les ambassadeurs russes à raconter au P. Jésuite que les empereurs Honorius et Ârcadius avaient envoyé la couronne impériale à leur grand-duc Wladimir, et que le souverain-pontife lui avait confié le titre impérial par l'entremise d'un certain évêque nommé Cyprien. Possevin leur apprit que Honorius et Ârcadius avaient vécu cinq cents ans avant leur Wladimir, et il aurait pu ajouter que l'État russe n'existait pas encore ; mais la découverte de cet anachronisme ne les déconcerta pas : ils répliquèrent que ceux dont ils parlaient étaient deux autres empereurs contemporains de Wladimir. » Néanmoins ils ne réussirent pas. Ivan IV ne fut appelé que Magnus Moscoviœ dtix. Il n'est pas possible de douter, après cela, de l'importance qu'a- . vait le titre de tzar dans la pensée des Ivans et dans celle des puissances,, puisque des plénipotentiaires, dans un congrès solennel, refusent de le reconnaître. Après ces discussions et bien d'autres,^ la paix fut signée le 15 janvier 1582, et confirmée par un baiser de la croix, seloa l'usage des Russes; puis chaque partie en rédigea un exemplaire et le signa, et on en fit l'échange, au lieu de prendre de part et d'autre un même instrument revêtu des signatures de toutes les parties contractantes. -
Traité de Kivcrova-Horka, 1582.
Par ce Iraité, signé à Kîverova-Horka pour dix ans, l** lé tzar céda au roi de Pologne tout ce qu'il tenait en Livoiaîe, ainsi que Wîtepsk avec Wielîtsch sur la Dwina ; 2** le roi de Pologne restitua, de son côté, Weliki-Louki, Newel Sawoloczi, Kbolm et les endroits de la province de Pscoff dont il s'était emparé ; 3"" Polotsk ne fut pas nommé dans le traité. Cette ville, par conséquent^ resta aux Polonais, et remplaça Smolensk qu'ils avaient perdu sous Basile IV.
Ainsi les efforts d^Ivan IV, pas plus que ceux d'Ivan III, pour s*ouvrir la Baltique par la lîvonie et communiquer immédiatement avec l'Europe, n'avaient pu amener d*heureux résultats. Mais un avantage était obtenu, grâce aux soins nàalencentreux de la cou& romaine trompée par plus fin qu'elle : la Pologne était détachée de la Suède, Maintenant, comme le trait principal de la politique et du génie russes était une patience qui ne se rebutait pas, une persistance qui ne se démentait jamais, battus en Livonie, les tzars vont tenter d*arrîvér à la Baltique par l'Esthonie, dont les Suédois, moins redoutables par la défection des Polonais, sont encore maîtres : nous allons voir si, jusqu'à la maison de Romanow, ils obtiendront de ce côté un plus duràUe succès.