EMPIRE DU NORD PAR LES DANOIS
IJiil^ift 4Le Calmar* — tM99.
Sous le titre pompeux et consacré dç Saint-Empire romain, et à la condition de servir d'égide et d'instrument au pouvoir religieux, le nouvel empire d'Occident avait porté, depuis l'an 800 et pendant toute la durée du moyen âge, le sceptre prépondérant du monde ; et si la France, rameau détaché de ce vaste tronc et constamment menacée d'y être de jQouveau reliée, n'eût vaillamment secondé la prévoyante ardeur de François I" et d'Henri II, et celle des fidèles exécuteurs des plans d'Henrî-le-Grand,
nul doute que ce qui n'avait été, jusque-là, qu'un
voisinage dangereux, une puissante suprématie, ne se fût transformé, même dans les temps modernes, sous des hommes tels que Charles-Quint et Ferdinand II, avec l'alliance insensée de l'Angleteri'e accordée au premier de ces empereurs, et avec des généraux comme Antonio de Leyva et Walstein, eu une inébranlable domination. Le salut de la France fut le salut de l'Europe, et sa gloire, une gloire humanitaire.
Grandes vues du Danemarck sous Waldémar III et sous Marguerite.
Qu'avait fait le Nord, pendant que l'aigle germanique étendait ses larges ailes au loin, et qu'alléché tous les jours par l'abondance du butin, il guettait quelque nouvelle proie pour la mettre aussi en lambeaux? Çà et là, Slaves et Northmans, ceux-ci plus particulièrement par mer et par les grands cours d'eau qui portaient leurs bandes avides dans le cœur des États, ceux-là par terre, par le continent même, dont aucune mer ne les séparait au nord-est de l'Europe, avaient mille fois assailli le colosse germanique : mais ils avaient cherché à faire une trouée dans l'immense réseau de son domaine ou à s'établir sur ses flancs, plutôt qu'à le renverser. Ils l'avaient harcelé, insulté, atteint même parfois de leurs traits épars; ils ne l'avaient pas attaqué corps à corps, ils ne s'étaient pas mesurés avec lui. Trop fortement constitué, sous le rapport militaire et religieux, par
Charlemagne, et après lui par Othon-le- Grand, restaurateur de son œuvre, d'un pied indifférent le géant de la Germanie les avait écartés de sa voie, comme il avait fait des Polonais et des Prussiens, ou les avait absorbés dans son sein, comme il y avait englouti les Slaves de la Bohême et de la Poméranie, les Northmans du Sleswick et du Holstein. Le monde slave s'était arrêté devant son invincible bras; et forcé de vivre dans Fisolement de sa vie propre et de laisser aux Germains la conduite temporelle des peuples modernes, il avait dû attendre que du fond de la Sarmatie d'ambitieux et opiniâtres souverains, subjuguant ses membres divers, lui ouvrissent, mais à son profit et sous son nom, de plus larges horizons dans les destinées européennes.
Quant au monde Scandinave ou northman, après avoir lancé sur la Grande-Bretagne, sur la France, sur le sud de l'Italie, quelques-uns de ses plus intrépides enfants, qui, bientôt mêlés avec les vaincus, oublièrent vite leur première patrie, il se concentra aussi en lui-même ; mais, plus rapproché du mouvement européen, en ayant sondé le théâtre sur mille points, et voyant bien qu'aux masses compactes de l'empire germanique, qui en était le cœur, il fallait opposer non une invasion éparpillée comme celle des premiers Northmans, mais l'attaque simultanée d'un imposant corps de nation, il tenta presque aussitôt la réalisation de ce plan préparatoire d'influence et peut-être de conquête européenne, par la réunion en redoutable faisceau de toutes les branches restées encore attachées à l'arbre Scandinave, Danois, Norwé-
gien, Suédois. Au milieu du quatorzième siècle, une femme de génie parut, fille d'un roi et déjà reine elle-même d'un des trois États Scandinaves, Marguerite, fille du roi de Dauemarck Waldémar III, épouse d'Haquin VII, roi de Norwège, et surnommée la Sémiramis du Nord. Appartenant au Danemarck, qu'une civilisation supérieure, les péages lucratifs du Sund, la possession de la Scanie qui les lui garantissait en mettant en ses seules mains les clés de la Baltique, et enfin de glorieux souvenirs, remontant à Canut-le-Grand, conquérant de l'Angleterre, rendaient depuis longtemps l'arWtre de la Scandinavie, ayant vécu dans un pays dont la position élevée et l'histoire brillante entretenaient parmi ses souverains une hauteur habituelle d'esprit et de vues, convaincue d'ailleurs que la direction suprême des États Scandinaves devait être naturellement l'apanage de celui d'entre eux qui leur ouvrait la route continentale du centre de l'Europe, et pouvait mieux, par ce précieux chemin, raviver leur gloire passée, cette princesse fameuse n'eut d'autre pensée, dès qu'au prestige de la naissance et du rang elle put joindre l'exercice ou le partage du pouvoir, que d'amener, par l'élément danois, l'unité politique du monde Scandinave. Elle se conformait, en cela, aux desseins et aux actes de son père, Waldémar III, ou plutôt elle en était Texécutrice fidèle et n'en voulait pas perdre le bénéfice important.
Pendant le règne de ce prince attentif et bien avisé, le Danemarck, en face de ses deux voisins Scandinaves, s'était trouvé dans le même état que
l'Angleterre en présence des autres États britanniques, et que la Castillc devant les autres royaumes de l'Espagne. Sous l'empire de la même situation, les procédés d'union furent les mômes dans ces trois pays annexionistes : chacun d'eux recourut à un mariage, et ce furent Charles-Quint en Espagne, et Jacques I" dans la Grande-Bretagne, qui en recueillirent le fruit; dans le monde Scandinave, ce fui Marguerite de Waldémar. Les circonstances se prêtèrent admirablement à l'emploi de ce moyen et servirent même à le suggérer.
En 1318, la dynastie des Inglingiens, qui régnait en Norwège, étant venue à s'éteindre, les Norwégiens donnèrent la couronne à Magnus II, roi de Suède, de la race des Folkungiens. Magnus II réunit donc la couronne de Norwège à celle de Suède, et il la garda jusqu'en 1343, époque à laquelle ses nouveaux sujets, mécontents de son administration, ou peut-être revenant, sous une génération nouvelle, à leur instinct d'indépendance et d'autonomie, voulurent pour roi son fils Haquin, qui était le second de ce nom pour la Suède et le septième pour la Norwège. Séparation momentanée, du reste ; car Magnus II n'ayant pas su conserver non plus le trône de Suède et étant tombé sous l'attaque d'une aristocratie républicaine^ Haquin rétablit, en 1362, la réunion des deux couronnes sur une même tête, et les Norwégiens ne le virent pas avec peine, puisqu'ils semblaient eux-mêmes donner un roi à la Suède, sinon par l'origine de ce prince, du moins par la priorité de leur choix. Quel beau parti pour une princesse qu'un roi jeune et qui pou-
yait lui donner, en présent du matin, un double diadème; mais surtout quelle belle occasion s'otTrait à Waldémar III pour arriver, à l'aide du mariage de sa fille aînée Marguerite, à cette unité Scandinave qu'il rêvait, sous l'hégémonie du Danemarck! Le mariage de Marguerite avec Haquin fut aussitôt négocié, et comme il souriait à l'amour-propre de l'un autant qu'aux vues ambitieuses de l'autre, il fut conclu, et un fils du nom d'Olatts ne tarda pas à venir consolider, par sa naissance, les hautes espérances fondées sur cette union.
Waldémar contemplait déjà, dans l'avenir, cet empire Scandinave, cet empire du nord qui devait en résulter, et qui, nécessairement placé sous la prépondérance du Danemarck, ne serait, au fond, que l'empire danois, et perpétuerait la gloire de sa prévoyante politique et de son nom. Mais les Suédois et les Danois étaient aussi antipathiques les uns aux autres, qu'en Espagne les Aragonais et les Castillans. Plus mélangée de tudesque^ la langue danoise se rapprochait davantage de l'idiome germain, et, sous ce rapport, les Danois se présentaient à l'esprit des Suédois comme une branche abâtardie et trop germanisée de la race Scandinave, plus autochtone et moins défigurée chez eux. A cette fierté d'un sang plus originaire et plus pur se joignait la perspective, effrayante pour eux, de dépendre un jour d'un roi commun, qui se tiendrait naturellement dans le Danemarck, l'État prépondérant, comme au seizième siècle les successeurs de l'Aragonais Ferdînand-le- Catbolique, résidèrent en Castille et devinrent même
Castillans. Que gagneraient-ils au triomphe de cette combinaison profonde et politique du vieux roi Waldémar? Le Danemarck reculerait-il pour cela jusqu'aux Belts, et par l'abandon de la Scanie rendraitil à la Suède un pied sur le Sund en même temps» qu'une plus complète possession de ses frontières naturelles ? Non. La Suède se trouverait sans roi, par rabsence probablement continuelle des successeurs de Marguerite et d'Haquin, devenus de véritables Danois, et, loin de bénéficier à la réunion de toutes ces couronnes Scandinaves, elle serait elle-même découronnée et moralement diminuée. Les instigations d'une puissance maritime très-considérable et trèsredoutée dans le nord, la Hanse-Teutonique, venaient encore envenimer tous ces motifs d'opposition, afin de faire échouer les plans alarmants d'un État dont la tyrannie douanière sur le Sund pourrait devenir inébranlable et s'aggraver peut-être par son accroissement Sous l'impulsion de toutes ces considérations personnelles ou étrangères, les Suédois se soulevèrent contre Haquin, l'année même de son inquiétant et odieux mariage, le détrônèrent comme ils avaient détrôné son père Magnus, et le réduisirent à sa couronne de Norwège, oii le principe d'hérédité, base de la constitution norwégienne, le mettait plus à l'abri du coup qu'il venait de subir dans une monarchie élective. C'est là que Marguerite et lui vinrent recueillir les débris des espérances paternelles, et qu'ils purent commencer à penser que la pierre d'achoppement pour leurs grands et ambitieux desseins ne serait ni dans la Norwège, restée fidèle malgré l'exem-
pie dangereux de la révolution suédoise, ni en Danemarck, où Fintérêt national devait tempérer les susceptibilités plus vives des citoyens dans un État également électif, mais en Suède, où rien dans la constitution, rien dans les satisfactions de F amourpropre ne contenait Timpatiente ardeur d'indépendante nationalité.
Le vieux Waldémar dut faire aussi la même réflexion, tandis que les Suédois, pressés de se reconstruire une plus entière autonomie, et trop dominés peut-être par ce désir, ne craignaient pas d'aller oflfHr le sceptre de leur pays à un Allemand même, Albert de Mecklembourg, qui ne tenait à la Suède et au sang Scandinave que par sa mère. Euphémie, sœur du roi Magnus si maltraité par eux, et qui était étranger partout le reste, par la langue, le costume, les mœurs, qui, de plus, s'entourerait surtout de gens de sa nation, plus faits pour le comprendre, et, au milieu d'un peuple moins avancé que les Germains, pourrait bien aflecter à leur égard les airs dédaigneux d'une orgueilleuse supériorité.
Leur oflfre ne fut pas vaine, et ainsi, en 1363, l'unité Scandinave était remise en question. Chaque État avait son roi : la Suède, Albert de Mecklembourg; laNorwège, Haquin; leDanemarck, Waldémar, l'auteur de l'édifice dont un coup de vent de Suède avait dispersé les ouvriers et arrêté les travaux. Mais les fondements, c'est-à-dire le mariage de Marguerite avec Haquin, ce mariage qui avait produit Olatts, un prince tout à fait Scandinave, l'espoir des Norwégiens qui relevaient comme leur futur roi, et dans
lequel les Suédois, plus encore que les Danois, ne pouvaient se refuser à voir un enfant du pays, n'ayaient pu être atteints par la tempête et restaient debout, donnant de moins prochaines, mais toujours ^ales espérances.
Une autre chose que les Suédois n'avaient pu détruire non plus, c'était le génie actif, vigilant, politique et plein d'énergie de Marguerite, ce génie qui, à défaut de son père, dont l'âge avancé ne promettait plus de longs jours, ne devait négliger aucune occasion de faire valoir les droits de sa naissance ou de son union, saurait les faire triompher, et sans trembler devant une épée, les maintenir au besoin par les armes. On le vit bien en 1375, à la mort de Waldémar, quoiqu'elle n'eût encore que vingt-trois ans. Dès qu'elle apprend cette nouvelle, que la politique attendait, sinon la piété filiale, elle accourt en Danemarck avec son fils, et, dans un pays qui partageait l'ambition de ses chefs, elle n'a pas de peine à procurer à l'héritier présomptif de la couronne norwégienne les suflrages de la nation. Cinq ans après, 1380, par la mort d'Haquin, Norwège et Danemarck n'eurent plus qu'un même roi, un roi enfant, mais protégé et gouverné par sa mère.
Politique de Marguerite de Waldémar en face de la Suède. Sa rivalité
avec Albert de Mocklcm bourg.
A cette époque, le prêtre et docteur anglais Wiclcff tonnait contre les propriétés occlésiastiques : toute
ià LIVRE PREMIËU.
r Église s'en était émue, et dans la Scandinavie, oii avait pu retentir Técho bruyant de ses prédications, le clergé tremblant cherchait partout un soutien contre l'esprit rationaliste, dont ce professeur ardent et considéré avait fièrement relevé le drapeau. Marguerite offrit cet appui nécessaire, et, par un contraste adroit avec les idées des novateurs, non-seulement elle maintint F Église des deux royaumes unis, Norwège et Danemarck, dans ses droits politiques et dans ses biens, mais elle renchérit sur ce qui existait, et fit bénir, pour ainsi dire, aux membres du clergé, les vains dangers qu'on leur suscitait, puisqu'ils amenaient pour eux de la part de l'État un surcroît inattendu de richesse et d'honneur. Elle pouvait en retour fonder sur leur juste et reconnaissante influence le succès désiré de ses plans de force pour la Scandinavie et de grandeui* pour le Danemarck : car en Suède même, où elle n'avait point d'action, mais où le maladroit Albert de Mecklembourg, trop livré aux conseils d'une noblesse jalouse du corps sacerdotal, ne s'inspirait pas autant d'un intérêt pourtant identique, il n'y avait pas un évoque qui ne souhaitât en secret de vivre de nouveau sous un gouvernement plus fermement protecteur. Mais, ô malheur! le prince dans la personne duquel devaient se réaliser tous ces grands projets, fut moissonné en 1387 à la fleur de son âge, et toutes les espérances qui reposaient sur sa tête, semblèrent s'évanouir avec lui. Marguerite en fut accablée, et comme mère et comme reine. Cette mort, en effet, la laissait seule en Norw^e et en
Danemarck. Dans chacun de ces pays, sa position politique pai*aissait uniquement tenir à Texistence de son mari ou à celle de son enfant : incertaine de Ty conserver, comment penser qu'elle pourrait l'étendre à la Suéde elle-même, où elle était moins influente et plus étrangère ? Elle Fespéra pourtant : un salutaire sentiment de confiance en elle-même et dans sa politique, là soutint au milieu de l'abandon apparent de toutes ses chances, et lui fit croire encore à la possibilité du succès. N'avait-elle pas cherché, pendant la maladie de son fils, à tout prévoir, à tout lier à elle, à tout disposer en sa faveur? N'avait-elle pas d'abord tenu sa mort secrète, jusqu'à ce que la majeure partie des suflrages lui fût assurée en Norwège et en Danemarck, «t ne savait-elle pas quelles sympathies elle excitait en Suède, parmi une classe puissante par son caractère et par ses biens, et dont sa disparition pourrait compromettre au plus haut point la sécurité? Enfin, l'idée de l'unité Scandinave n'avait-elle pas un peu fait fortune, et ceux qui en étaient partisans ne regardaient-ils pas Marguerite comme la personnification même de ce système, comme l'indispensable instrument de sa réalisation? Aussi, à peine eut-elle dévoilé la fin prématurée d'Olatis, que les états de Scanie, dont les principaux députés lui étaient dévoués, par une heureuse initiative, la proclamèrent à Lund, près de Malmoé, régente du Danemarck, et, ajoutant à cet honneur une marque plus significative et inouïe de sympathie et de confiance, ils décidèrent qu'on n'élirait un roi que sur sa demande expresse, et que le pouvoir serait inamo-
vible entre ses mains. Avec la communauté de pensées et de désirs qui unissait les Danois et Marguerite, les suffrages du Danemarck n'étaient pas douteux. On ne se préoccupait que des dispositions de la Scanie, province libre quoique conquise, importante par son étendue et par sa situation, et toute d'origine suédoise. La décision de l'assemblée scanienne une fois connue, celle du Danemarck ne se fit pas attendre : elle remettait aussi à Marguerite le sceptre de Waldémar, avec le soin d'accomplir ses vues.
Forte de ce premier succès et pouvant se présenter avec le prestige de reine déclarée du principal État Scandinave, Marguerite retourna chez les Norwégiens pour avancer d'un pas de plus l'ouvrage si heureusement repris. Soit habitude, soit raison, soit torpeur stationnaire d'esprit, assez ordinaire aux peuples pauvres, les Norwégiens n'aimaient pas changer de maître ; ils restaient là oîi on les avait placés. Marguerite les avait gouvernés jusquelà pendant la minorité d'Olatts ; ils lui continuèrent les mêmes pouvoirs, avec le même privilège et la même durée qu'en Scanie. Organe anticipé de la nation, le sénat n'eut qu'à parler ; son décret favorable fut celui des états assemblés. Ainsi la mort d'Olatts n'avait rien détruit ; la dualité, prélude de l'entière réunion des couronnes Scandinaves, était maintenue.
Restait la Suède à gagner, ou plutôt Albert de Mecklembourg à renverser. Pour cela il n'y avait qu'à favoriser le plus possible le développement des germes de mécontentement que ce prince avait apportés dans son origine et ses préjugés allemands. Il s'en fallait
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que, avant même son entrée en fonctions, il plût à tout le monde ; et cette antipathie de quelques-uns ne fit que s'étendre, quand on le vît traiter les Suédois d'ignorants, de grossiers, n'aimer que les Allemands, ne prendre conseil que de ceux-ci, et offenser à la fois l'amour-propre et les justes susceptibilités de la nation suédoise. L'aristocratie ecclésiastique surtout, moins en crédit auprès de lui que la noblesse, ne pouvait le souffrir et servait tout autre que lui parmi le peuple et les paysans. Le ridicule qu'il versait sur Marguerite en l'appelant la servante des moines et roi sans culotte^ en lui envoyant même, dit-on, une pierre pour afiiner ses aiguilles et aiguiser ses ciseaux, ne faisait qu'envenimer le mal parmi les prêtres, ne le guérissait point parmi les masses, et n'était qu'un indirect et imprudent défi jeté à une reine qui était capable de relever le gant et qui attendait seulement, pour en finir plus tôt, que Tinjurieux monarque eût comblé chez lui la mesure et s'offrît lui-même à ses coups. Il sut que Marguerite, pour toute réponse, intriguait auprès des Suédois de toutes les classes et de tous les rangs, et qu'elle préparait une guerre où le rôle spécieux de libératrice viendrait légitimer et consacrer en quelque sorte son ambition. Il voulut la prévenir pour n'avoir pas l'air de la craindre, et dans sa déclaration il prit le titre de roi de Norwège et de Danemarck, comme pour confisquer à son profit les grands desseins des Danois et intéresser à sa cause l'ambition de ses sujets. Excellente mesure, si, peu après, il n'avait commis une faute qui, en lui aliénant les chefs de la noblesse
suédoise , devait généraliser son impopularité, lui ôter en Suède son principal point d'appui, et rendre sa perte certaine.
L*ancien drost de Suède , Bô-Jonsson-Grip, et ses héritiers.
L'ancien roi Magnus s'était plu à élever un seigneur appelé Bô-Jonsson-Grip, qui, en toute circonstance, et principalement dans une guerre contre la régence de Lubeck au sujet des douanes du Sund, lui avait montré le plus inaltérable dévoûment. Durant cette lutte, qui se termina en 1370 par le traité de Stralsund, et qui procura pour quinze ans à la Hanse-Teutonique la possession de la Scanie, c'est-à-dire le partage de la domination du Sund, Bô avait prêté à Magnus des sommes considérables. Par reconnaissance et par délicatesse de loyal débiteur, Magnus lui avait donné en gage la Finlande, l'un des greniers de la Suède, plusieurs places fortes et la ville d'Upsal, domaines immenses et qui représentaient une valeur bien supérieure à l'argent emprunté. Lui ayant ainsi fourni le moyen de remplacer bientôt le capital prêté, sans pourtant en faire aucunement l'abandon, et d'en retirer même des intérêts énormes, il voulut en outre le combler d'honneurs. Au moment de sa déchéance il le nomma drost, ou lieutenant du roi en Suède, fonction éminente et qui en faisait comme un maire du palais.
Il û'y avait donc pas dans tout le royaume, de seigneur plus riche que Bô, il n'y en avait pas d'aussi puis-
sant. Albert l'avait ménagé, et, quand il déclara la guerre à Marguerite, c'est à lui qu'il donna le poste de confiance qu'après Magnus et pendant la courte durée de l'interrègne il avait déjà rempli. Ce n'est pas qu'il ' ne lui enviât le trop riche gage dont il était nanti, et qui, en portant un rude coup aux finances de l'État, mettait le roi dans la perpétuelle nécessité d'emprunter, même en temps de paix, sans avoir de qiioi répondre, sans avoir un suffisant crédit. Mais il n'osait se mesurer avec Bô, qui était un personnage trop considérable en Suède, et qui de plus était aimé de la noblesse, dont il défendait, à la faveur de son titre de drost, comme autrefois les maires du palais chez les premiers Francs, les privilèges et les droits. Bô étant venu à mourir en 1386, avant le commencement de la guerre, il crut que la position de ses héritiers, quelque nombreux et importants qu'ils fussent, ne lui commandait pas les mêmes ménagements, et pressé d'ailleurs par les besoins de la lutte prochaine, il révoqua tous les domaines aliénés par ses prédécesseurs. S'il n'avait fait que reprendre les terres ou villes que Magnus avait engagées à Bô, beaucoup de seigneurs, jaloux de la fortune de ce favori, auraient vu sans peine cette mesure ; mais annoncer qu'on allait faire main basse purement et simplement sur toutes les aliénations domaniales des règnes précédents, c'était attaquer et indisposer tout le corps de la noblesse, provoquer des défections, des trahisons peut-être ; c'était renoncera tout appui suédois et se réduire au seul secours du Mecklembourg ou de la Hanse, secours allemand, secours odieux, qui redou-
Wait les haines de la nation et ses chances de perte. On vit aussitôt les héritiers de Bô, accompagnés des exécuteurs testamentaires de ce seigneur, au nombre de douze, quitter la Suède, se réfugier ou plutôt se rendre auprès de Marguerite, et, d'accord avec le sénat suédois qui avait promis de ratifler leurs actes, lui offrir la couronne de leur pays moyennant l'engagement de respecter leurs droits. Ce n'était pas national, et l'égoïsme de caste se faisait terriblement sentir dans cette démarche. Mais qu'importait qu'Albert de Mecklembourg représentât mieux que Marguerite la nationalité et l'indépendance suédoises, l'offre de la couronne suédoise n'en était pas moins faite et acceptée, l'aristocratie n'en était pas moins sauvée, et Albert de Mecklembourg était perdu. Le dévouement des Mecklembourgeois, dont le commerce était plus favorisé en Suède sous Albert, et quelque argent des Lubeckois, vexés de ce que Marguerite, à l'expiration du traité de Stralsund, en 1385, leur avait repris la Scanie, ne pouvaient suppléer à l'abandon presque complet des Suédois. 11 marcha pourtant contre Marguerite, jurant, à la manière des chevaliers de son temps^ de ne pas mettre le bonnet, qui était la coiffure suédoise, qu'il ne fût vainqueur de son ennemie. Avec lui marchèrent beaucoup. d'Allemands et des Suédois de Y Association des chapeaux, formée sous son patronage et dans son intérêt. Sur mer, il devait être secondé par les Vitaliens, pirates mecklembourgeois qui infestaient les côtes de la Scanie et du Danemarck et fournissaient des vivres aux Allemands de Stockholm. Zèle
inatile et concours infructueux : Marguerite, qui avait des intelligences jusque dans son camp, le vainquit à Falkôping, en 1389, et Albert, contrairement à son ferment, mit le bonnet suédois, non vainqueur, mais vaincu, non libre, mais prisonnier, non spontanément, mais par ordre de Marguerite, non au milieu des siens, mais sous les yeux de sa fière et dédaigneuse ennemie, qui voulut le voir coiffé de ce bonnet dont les Allemands, partisans du chapeau, s'étaient tant moqués, et du plus grand qu'on put trouver. Enfermé ensuite dans le château de Lindholm, en Scanie, il n'en sortit qu'en 1396, lorsque les dames du Mecklembourg eurent payé sa rançon en vendant leurs bijoux. Mais sept ans s'étaient écoulés, pendant lesquels Marguerite avait achevé l' expulsion des Allemands, purgé la Baltique des pirates vitaliens y et facilement consolidé le résultat de sa victoire an milieu d'un peuple dont les circonstances avaient changé les sentiments et qui l'avait appelée. Albert de Mecklembourç ne put donc recouvrer ce qu'il avait perdu, et, tranquille, Marguerite s'occupa de perpétuer après elle, en faveur de quelqu'un des siens, la réunion des trois couronnes Scandinaves que le vœu des populations et le bonheur de ses armes avaient placées sur son front.
L'Union de Calmar en 1397. Son caractère, ses chances do durée,
ses impeifect ions.
Elle avait un petit-neveu, appelé Éric-lc-Poméra-
nien, d'une famille non pas allemande, mais slave, comme le sont les familles poméraniennes. Elle le Gt d'abord élire roi de Norwège et de Danemarck, promettant, sur la demande formelle des états de ces deux pays, qu'elle seule gouvernerait jusqu'à sa mort au nom de son royal protégé, qui ne serait là que comme la reconnaissance anticipée d'un principe (1). Puis, en 1396, sans perdre un moment, elle le présenta aux états de Suède, qui, sans trop se faire prier, l'agréèrent aussi dans les mêmes conditions et le proclamèrent dans la prairie de Mora. Ainsi l'unité scandinaveau profit du Danemarck avait chance de vivre deux règnes. Mais Marguerite lui voulait une plus longue durée, et ce qu'elle venait d'obtenir n'était, à ses yeux, que le premier anneau de perpétuité qu'elle rêvait pour son système. L'attitude de quelques membres de l'assemblée suédoise, principalement parmi la noblesse, l'avertissait de ne pas perdre de temps, dans la crainte que cette majorité, que l'enthousiasme d'une révolution désirée lui procurait, ne se changeât, par la réflexion, en une impuissante minorité. Vite donc elle se mit à l'œuvre avec ses conseillers habituels, l'abbé de Soora, Abraham Brôdersson et Algot Mansson ; ensemble ils préparèrent un projet d'union Scandinave, où l'ambition du Danemarck et sa réelle domination furent couvertes le mieux possible du palliatif de l'indépendance administrative pour chacun des royaumes unis; ensemble aussi ils ne négligèrent aucune oc- Ci) Pufrondorff, De Rébus suce, Inlrod., t. V, p. 161.
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casion d'y disposer les esprits, disant qu'à des peuples qui parlaient la môme langue et sortaient d'une souche commune il fallait le même souverain, et qu'il était temps, sans qu'aucun d'eux pour cela perdît ses libertés et son autonomie, de réunir en un seul et formidable faisceau toute la Scandinavie, de centraliser les forces du nord, toujours si redouté en Europe, de former, en un mot, un empire du Nord qui pût rendre aux enfants des Goths et des Northmans cette gloire terrible que leurs pères avaient conquise et que, divisés, en présence de trop grands États, ils ne pouvaient plus atteindre. Quand on crut, par ces beaux et captieux discours, être sûr de l'assentiment du plus grand nombre, Marguerite convoqua à Calmar, en Scanie, sur une terre qui, suédoise d'origine et danoise de droit, semblait être une ten-e neutre, les États des trois royaumes Scandinaves, et en leur présence, le 21 juillet 1397, selon l'historien suédois Geyer, elle fit couronner roi Éric-le-Norwégien, sous le nomd'éric IX pour le Danemarck, d'Éric 111 pour la Norwège, et d'Éric XllI pour les Suédois. Ensuite elle leur communiqua et parvint à leur faire accepter le projet d'union Scandinave qu'elle avait ellemême rédigé avec ses ministres, et qui devait accomplir son œuvre en devenant la loi fondamentale et sacrée de leurs descendants.
Analysons cette fameuse Union de Calmar, oii rien n'avait été négligé pour faire illusion à ceux qui, comme les Suédois, avaient le plus à y perdre, et voyons quelles pouvaient être ses chances de durée.