CHAPITRE III
nécadenee de la Pologne carrespondant & eelle de l^emplre suédole.
Les Russes attaquent la Pologne.
Tout sembla favoriser ces conquérants nouveaux et les présenter au monde comme un peuple prédestiné à une domination universelle ou tout au moins à la fondation de cet empire du Nord que les Suédois avaient manqué et à une influence considérable dans le reste de l'Europe. Au moment, en effet, où les Suédois, sentant combien les diverses parties de leur empire étaient peu cimentées entre elles, combien peu elles formaient un ensemble solide et fort, se réfugiaient dans le pouvoir absolu, à l'extrémité centrale de l'Europe s'affaiblissait la principale barrière qui contînt, qui enchaînât les Russes dans leur grandducbé de Moscovie : la Pologne était en pleine décadence. Le Uberum veto, institué sous Jean-Casimir en 1652, et au moyen duquel tout nonce terrestre ou seigneur territorial, pouvait arrêter les délib^-
tions dans les diètes, rendait tout gouvernement impossible; l'unanimité, exigée pour tout décret, entravait l'adoption des meilleurs projets de loi. L'éligibilité de la couronne faisait, depuis surtout Textinction des Jaghellons, en 1&72, que les puissances étrangères présentaient aussi des candidats en concurrence des candidats nationaux, et que la couronne, après la lutte des ambitions, était quelquefois donnée par les électeurs au plus offrant. Tout cela avait usé prompterne nt un État magnifique, ayant une belle étendue entre la Baltique et la mer Noire, appuyé sur Tunité de religion et F uniformité de race, habité enfin par un peuple intelligent, vif, courageux et qu'on pouvait déjà appeler les Français du monde slave.
Dès lors les Cosaques, les Turcs, tous ceux pour qui la Pologne était une barrière importune, fondirent sur cet État et le ravagèrent à plaisir sous Jean-Casimir. L'hetman ou attaman des Cosaques, Chmielnicki, fut bien, à la fin, vivement repoussé, mais ce ne fut que pour céder la place à un autre ennemi derrière lequel il reparut lui-même : cet ennemi, ce furent les Russes, sous la protection desquels les Cosaques mirent leur territoire de l'Ukraine, et qui, commandés par Alexis Romanow, continuèrent poiu* leur compte la guerre de Pologne. Par des efforts vigoureux, Alexis reprit Smolensk et alla jusque dans la Litbuanie emporter d'assaut Wilna et quelques autres places. Les Polonais ne s'en tirèrent qu'en faisant, par la trêve d'Andrussofi*, ea 1667, le sacrifice de Smolensk, de Novogorod- Severskoï, de Tchernîgow, de Kiovie et de tout le
territoire des Cosaques au delà du Duiéper, sur lequel ils avaient eu jusqu'alors comme un droit de suzeraineté. La Pologne n'avait que les Cosaques en deçà du Dnieper. Les Cosaques Zaporogues devaient dépendre des deux Etats, c'est-à-dire qu'ils étaient condamnés à la neutralité. De douleur, Jean-Casimir abdiqua la royauté et vint mourir en France.
Enfin Sobieski parut en 1673, sous le nom Jean III; mais il ftit, contre les Turcs, le soutien de Vienne et de l'Autriche, en 1683 et en 1684, plus que celui de la Pologne contre les Russes. Dans ses États, la jalousie et la désunion ne lui permirent pas de faire de grandes choses. Il fut même obligé, pour tenir tète aux Turcs et aux Tartares de la Crimée qui se soutenaient ensemble, de donner les mains, pressé par Léopold d'Autriche, sOn allié, à la paix défi^nitive signée à Moscou en 1686, après la mort de Théodore Bomanow^, fils et successeur d'Alexis.
Paix de Moscou, 1686;
Par cette paix, la Pologne, moyennant le secours des Russes contre les Turcs, c'est-à-dûre moyennant la chose la moins pénible qu'on pût leur demander, cédait à la Russie, à perpétuité, Smolensk, Belaia,. Dor(^obouje, Tchernigow, Starodoub, Novogorod- Severskol, avec leurs dépendances, de même que tout le pays appelé Petite-Russie et situé sur la rive gauche du Borysthène, entre ce fleuve et la frontière
de Putîwl jusqu'à Perewolotschna. La ville de Kîovîe, en deçà du Borystbène, fut aussi comprise dans celle cession avec son territoire. Enfin les Cosaques nommés Zaporogues et Kudaks, qui, d'après la trêve d'Andrussow, devaient dépendre des deux États, furent réservés privativement à la Russie (1).
Les Russes étaient redevables des avantages considérables de cette paix, non-seulement aux embarras intérieurs et extérieurs de Sobieski, mais encore à l'habileté de la princesse Sophie, sœur de Féodor, et à celle d'un ministre des plus éclairés, le prince Galitzin. Ils avaient enfin la frontière du Dnieper ou du Borystbène, et, ce qui était un avantage non moins grand, ils allaient pouvoir disposer de l'audacieuse valeur et de l'ardeur farouche de presque toutes les peuplades cosaques.
La Russie se fortifie aussi sous les Romanow. par uae meilleure législation
civile et politique : l'Oulojénie.
Ce n'était pas là lé seul bienfait du règne des premiers Romanow. Pendant que la Potogne se désorganisait, se dissolvait politiquement, et préludait ainsi à la perte future et fâcheuse de son indépen* dance et de sa nationalité, la Russie se constituait plus fortement encore que sous les Ivans. Alexis, en 1649, lui avait donné un code civil, bien supérieur à tout ce qui existait jusqu'alors, l'Oulojénie,
(1) Koch, p. 7i, pér. vu. Srhœll, traités^ 1. 111. p. 100.
et dans lequel on remarquait : 1*" la prescription de quarante ans pour toutes les affaires de succession ; S'* la défense de prêter serment en justice, sur la croix, avant Tâge de vingt ans ou au moins de quinze ; â*" la défense de soumettre au servage les enfants nés avant la servitude de leurs parents ; /j*" la défense de se constituer serf avant Tâge de quinze ans ; 5° la concession d'un délai de six semaines en faveur des condamnés à mort, mesure qui était à la fois et une précaution prudente pour des juges non infaillibles, et un moyen d'amener le repentir dans un accusé coupable ; & la défense aux enfants d'accuser leurs parents ou de les actionner en justice; T l'abolition du droit de faire mourir ou de mutiler les esclaves ; 9^ l'abolition de la peine de mort pour l'infanticide ; 10° enfin l'interdiction de la légitimation des enfants naturels, même quand le mariage s'en suivait , mesure sévère, mais marquée au coin d'une haute moralité (1).
Alexis avait fait plus que cela. Dans l'intérêt du pouvoir absolu, déjà pourtant si considérable en Russie, surtout depuis Ivan III et Ivan IV, il subordonna par le même code les justices ecclésiastiques aux tribunaux du czar. Vainement le patriarche Nicon, homme savant, intègre et jusque-là dévoué aux Romanow, protesta-Ml ; il ne fut pas écouté, et peu s'en fallut qu'il n'eût le sort de tous ceux qui, dans l'occident, avaient voulu, comme lui et avant lui, défendre les privilèges de l'Église, saint
(i) Schœll, t. XXXV, liv. vu, sccl. i.
Anselme, Thomas Becket, Boiiiface YIII. Il fut déposé par ses collègues, vendus au czar, en 1657, et finit ses jours dans un cloître.
Là ne se borna pas l'œuvre de despotisme à laquelle travaillait Alexis. Dans un concile tenu à Moscou en 1666, et où se trouvaient les patriarches d'Alexandrie et d'Antioche, il fit déclarer que le patriarche de Constantinople n'était pas le seul chef de TÉglise grecque, ce qui tendait à instituer en Russie une Église indépendante, comme en Suède, en Danemarck, surtout en Angleterre, une Église nationale ; de plus, qu'à l'avenir la nomination d'un patriarche de Moscou se ferait de concert avec le czar. L'Église russe subissait ainsi la même transformation que l'Église gallicane par le concordat de François I": elle passait sous la main du souverain, elle devenait monarchique, elle devenait complètement sujette (1).
L'ordre du clergé avait été abaissé sous Alexis ; la noblesse eut son tour, eut même son coup de grâce sous Féodor son fils , en 1682. «c Guidé par les conseils d'un ministre éclairé, le prince Galitzin, il conçut le projet hardi d'abolir les rangs héréditaires de la noblesse et les prérogatives qui y étaient attachées. Destructifs de toute subordination dans le civil comme dans le militaire, ces rangs faisaient naître une foule dé contestations et de procès dont un tribunal, connu sous le nom de Rozrad, prenait connaissance. Le czar ayant pour lui le nouveau patriarche de Moscou, Joachim, annula en pleine assem-
(1) Pluquet) Did. des Hérésies^ arl. Moscovites,
blée aristocratique, à Moscou, cette hérédité des rangs ; il fit brûler les titres et les registres qui servaient à les constater, et obligea les familles nobles de représenter les extraits qu'elles conservaient de ces registres, afin de les livrer aussi aux flammes (1). » Le mérite seul, et non le hasard aveugle de la naissance, dut dès lors marquer les rangs.
Ainsi, dans l'ordre religieux et dans l'ordre politique, le terrain était tout à fait déblayé : le czar Pierre pouvait paraître.
(1) Koch, p. 72, i)ér. vu.