CHAPITRE II
€liarle« XII et Plerre-Ie-Cirand Jnaqa'à I»
bataille de Paltawa, 1709.
Les possessions suédoises faciles à démembrer.
Bien que les Suédois fussent encore regardés comme les meilleurs soldats de l'Europe, leur empire sur la Baltique était pourtant très-fragile, et il ne devait pas être diflBcile aux Russes de le démembrer et de s'ouvrir ainsi définitivement la mer Baltique. A toutes les causes de faiblesse dont nous avons déjà parlé, insuffisance de la population militaire et surtout des ressources de la Suède, nombre considérable de nations jalouses prêtes à s'armer contre elle, il faut ajouter une administration maladroite et peu propre à rattacher au pays conquérant les États subjugués. Comme l'Espagne, après l'épuisement occasionné par les longues guerres de Philippe II, la Suède frappait sur ses nouveaux sujets d'énormes impositions. En Livonie, la diète suédoise de 1680 avait ordonné que les fiefs ayant appartenu au clergé
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et à l'ordre des chevaliers Porte-glaives, fussent réu- Dis à la couronne ; les biens des familles nobles avaient été, contrairement au droit public du temps, soumis à des contributions si fortes que plusieurs maisons en avaient été ruinées (1). Aussi n'y avait-il pas de province où la domination suédoise fût plus à charge que dans la Livonie. Et puis les Russes, sans valoir encore les Suédois à la guerre, n'étaient pas des ennemis à dédaigner. La Russie était une pépinière intarissable de soldats ; le czar Pierre pouvait sacrifier des hommes jusqu'à ce que, à l'école même des Suédois, il eût appris à vaincre, sans crainte de tarir la source abondante où il les puisait.
Déjà au seizième siècle, au temps d'Ivan IV, pendant les premières guerres de Livonie, le Suédois Egidius Girs, auteur de la chronique de Jean II! , avait dit des Russes : « La valeur avec laquelle ils « défendent les places fortifiées, vient de ce qu'on a les habitue, dès l'enfance , à supporter les plus « rudes travaux et la faim même , et qu'il leur « faut peu de chose pour subsister, de la farine, « du sel et de l'eau. Ils savent aussi que, s'ils aban- « donnaient une ville fortifiée , ils seraient hon^ « teusement décapités, fussent-ils en proie à la plus. « affreuse disette, ou dans un pays étranger, entourés « d'ennemis auxquels ils ne pourraient pas résister. « C'est pour cela qu'ils se défendent jusqu'à la der- « nière extrémité. Tant qu'ils n'en sont pas réduits « là, ils regardent comme un péché irrémissible la
(1) Lévesque, t. IV, p. 281.
« faiblesse de capituler, et ils aiment mieux mourir • en défendant la place que de s'en rendre coupaf blés (1). »
Cet éloge qu'un Suédois avait eu la franchise d'accorder aux Russes d'Ivan lY, les Russes du czar Pierre le méritaient au même degré. Un des plus grands hommes d'État d'Angleterre au dix-septième siècle^ Robert Walpole, parlant à la fois, dans son Testament politique, et de leur multitude inépuisable et de leurs qualités militaires, disait pour l'instruction de sa nation : « Les hommes sont, à proie prement parler, la monnaie des czars. Ils ne leur a coûtent rien : leur marche n'est point dispendieuse, « les frais de leur entretien sont peu considérables. « Ils sont durs, sobres et faits à la fatigue ; de l'eau, « un peu de suif et de la farine de riz forment toute « leur nourriture ; ils s'enterrent comme des lapins « et se battent comme des lions. >» Et il ajoutait : f Avec de telles troupes, que ne peut point oser et « entreprendre un chef (il parlait du czar Pierre) qui f a de l'intelligence et qui sait leur faire goûter les f avantages de la discipline moderne (2) ? » Les Suédois ne pouvaient donc baser la solidité de leurs conquêtes sur la faiblesse de leurs ennemis, pas plus que sur les bonnes dispositions des peuples vaincus.
(i) Chronique de Jean Illy par Egidius Girs, dans Geyor, page 215.
(2) Testament de Robert Walpole^ t. II, p. 236; Amsterd., 1767.
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Portrait de Charles XII. Jugement sur ce prince.
Enfin, celui qui devait défendre leur empire dans la lutte suprême qu'on allait engager contre lui, Charles XII , avait tous les défauts de ses qualités. En lui , une juste et salutaire confiance dans ses forces et sa valeur, se changeait en présomption et en témérité. Il se croyait trop au-dessus des Russes, et, en général, de tous les ennemis qu'il avait à combattre. Se mesurer avec les Saxons, avec des Allemands, et montrer que, sous son commandement, les Suédois méritaient toujours d'être appelés lesFléatuv de C Allemagne, suffisait à peine pour satisfaire son amour-propre de guerrier. Aussi, tandis que les autres compensaient leurs côtés faibles par la prudence, la sagesse, la réflexion, l'attention à profiter de leurs revers comme de leurs succès, lui, il ne prenait aucune précaution pour mettre toutes les chances de son côté : il se jouait avec la fortune et pour ainsi dire avec son étoile^ comme si la raison et la prudence n'étaient rien dans les événements humains. 11 semblait même professer ce principe, puisqu'il disait à l'officier de génie suédois Gyllenkrok, la veille de sa défaite à Pultawa : « Il faut tout oser, tant « que la fortune ne nous abandonne pas ! )> Il n'était pas seulement passionné pour la gloire à la manière d'Alexandre et de César dont les vies faisaient sa lecture habituelle, il était vain. Lancé dans les déserts
(le l'Ukraine et n'en pouvant plus de fatigue et de faim : « Vite, vite, demandez le chemin de l'Asie, « dit-il au même Gyllenkrok, stupéfait de cette de- « mande; il nous y faut aller. » — Et pourquoi? « — Pour que nous puissions dire un jour que nous « avons touché le sol de l'Asie (1). » Et il prit aussitôt le chemin de cette contrée. Dès l'âge de neuf ans on lui avait entendu dire : « 11 faut être doux comme un « mouton envers ses amis , mais il faut être un lion « contre ses ennemis. » Il fut fidèle à cette maxime ; mais il ne garda aucune modération ni dans l'amitié, ni dans la haine ; surtout il se laissa dominer à un tel point par son ressentiment ou ses antipathies, qu'il ne pouvait souffrir ni délai, ni trêve, et qu'il laissait pour s'y livrer les entreprises les plus graves inachevées. 11 en voulait surtout à Auguste 11 personnellement (2), électeur de Saxe et roi de Pologne , rival de Stanislas Leczinski que protégeaient les Suédois. Il n'eut pas plutôt vaincu les Russes à Narva, dans un combat qui fut plutôt une surprise qu'une défaite et qui dans tous les cas ne pouvait être décisif, que, sans essayer de les anéantir et de poursuivre sa marche, puisqu'il était en si bon chemin, il courut en Pologne afin de réduire, comme il disait, les Polonais au point de pouvoir les rouler entre ses doigts comme un morceau de papier. En sorte que, incapable de maîtriser ses mouvements intérieurs, il choisissait pour ses premières ou du moius pour ses principales at-
(1) Geycr, liv, H, ch. iv et v, p. 476 et 481.
(2) Voir les dépêches manuscrites de M. de Bonnac, Biblîoth. imp., fin du t. II, S. F. 4439.