CHARLES XII ET PI ER RE-T.E-G RAN D
taques, uod les plus forts et les plus redoutables de ses ennemis , mais les plus détestés. La présomption ou la haine l'aveuglait sur le point principal du danger. Voilà pourquoi^ tandis qu'il s'acharnait contre Anguste II, tantôt à Varsovie, tantôt à Dresde, et qu'il y remportait de moins décisifs succès, il oublia les Russes, qui, plus unis et non moins braves, étaient plus à craindre et plus forts que les Polonais divisés, et il les laissa s'emparer sur la Baltique de toutes les possessions suédoises, s'y fortifier, y élever Saint- Pétersbourg, y établir le nouveau siège de leur empire, pensant qu'il n'«iurait qu'à paraître sans doute pour tout reprendre à l'instant. Au moins, si après avoir écrasé Auguste II et élevé à sa place , pour n'être pas entre deux feux, Stanislas Leczinski, il ayait couru au milieu des provinces perdues sur les côtes de la Baltique, en regard de la Suède et à portée de recevoir de ce pays et de l'Europe intéressée à son succès, de continuels renforts, comme le voulait le prudent Gyllenkrok (1) ; mais il n'en fut pas ainsi. Il aima mieux tourner l'empire russe par le sud, à quatre ou cinq cents lieues de la Baltique, comme s'il allait, d'un coup d'épaule, pour ainsi dire, ébranler le colosse , l'enlever de dessus sa base , le renverser et le briser sous ses pieds. Les Cosaques devaient tons se ranger de son côté ; Mazeppa le lui avait promis ; donc il en était sûr. Et puis, c'était plus hardi, plus grandiose d'agir ainsi; et Charles XII, esprit enthousiaste plutôt que réfléchi, n'hésitait ja-
(1) Geyer, ch. ▼, IW. II.
mais à préférer le grandiose à ce qui était praticable et utile. Pultawa lui apprit s'il avait raisonné juste, ou plutôt lui apprit, mais sans aucun fruit pour lui, qu'il n'avait jamais bien raisonné, jamais calculé, jamais pesé clans une entreprise le pour et le contre, et qu'en lui les mouvements d'un cœur ardent, les illusions d'une imagination exaltée, n'avaient jamais laissé place à la froide raison. Supposons d'ailleurs que tout lui eût réussi : une défaite, surtout dans ces contrées éloignées et désertes, pouvait bien l'anéantir lui-même ; mais une défaite analogue pouvait-elle anéantir les Russes? L'affermissement ou la ruine de leur empire tenait-il au succès d'une seule journée? Charles XII pouvait-il se flatter de cela , et ne savait-il pas le contraire ? Ne savait-il pas que les Russes avaient l'espace derrière eux, qu'ils pouvaient toujours se sauver en reculant , comme les anciens Scythes dont ils occupaient en partie le pays, en démantelant derrière eux toutes les places, chassant les bestiaux et les habitants, coupant les récoltes, i^ivageant tout, brûlant tout, changeant tout en désert, ruinant un ennemi vainqueur en l'attirant sur leurs pas, en l'affamant d'autant plus qu'il les poursuivait plus longtemps dans leur fuite, plus dangereuse qu'un combat? Ainsi Charles XII avait, dans le caractère et dans la trempe d'esprit, des défauts qui devaient infailliblement le conduire h sa perte, et qui l'y conduisirent en effet sans retour.