CHAPITRE V
Inflaence de la Rumile en Europe, et spéelalement en AUentR^ne, sons Plerre-le-Grand.
Conditions do lUnflucnce politique d'un État.
Ce n'est pas à son degré plus ou moins grand de culture intellectuelle et morale, ou bien à sa civilisation, qu'est précisément attachée l'influence politique d'un État. Ce sont les armes, la richesse, c'est une imposante étendue de pays jointe à sa situation géographique et à la bonne organisation de son gouvernement, c'est la force matérielle, en un mot, qui, le plus souvent, en décide. Le monde, sous ce rapport, est soumis à la loi non du plus noble, du plus distingué, mais du plus fort. Toujours, dans l'antiquité grecque, la cité de Périclès l'emporta sur les autres États de la Grèce en lumières, en élégance, en civilisation ; et toujours, au contraire, la cité de Lycurgue, au milieu de l'émulation générale des peuples grecs pour les arts de l'esprit, resta rebelle à tout mouvement intellectuel et fut une cité barbare parmi
tant d'États civilisés. Pourtant c'est ordinairement la république de Sparte qui, dans la Grèce, exerça la prépondérance politique et qui pesa dans la balance presque toujours plus qu'Athènes.
Chez les peuples modernes, si on les prend au moyen âge, y eut-il rien de plus éclairé que les principautés et les républiques italiennes ? 11 y avait certainement plus de lumières, des mœurs plus policées, un plus grand mouvement d'idées, plus de civilisation, enfin, dans la plus petite ville de l'Italie, que dans le plus grand État du continent européen. Mais où étaient l'influence, la suprématie, la prépondérance politique en Europe ? Elle était là oh était la force : c'est l'empire d'Allemagne avec ses barbares Germains, qui l'exerçait habituellement, et quelquefois la France avec ses Francs, qui, par rapport aux Italiens, étaient aussi des barbares. Et combien d'autres exemples, dans les temps modernes comme dans les temps anciens, ne pourrait-on pas citer à l'appui de cette incontestable vérité? Si donc Pierrele-Grand se fût borné pour la Russie à un simple travail de civilisation, il n'aurait pu, surtout ayant à lutter contre l'inconvénient de sa situation à l'extrémité de l'Europe, exercer sur les États européens une grande influence politique. Mais il vainquit la Suède, qui, au dix-septième siècle, eut tant d'impcnrtance en Europe ; il triompha de Charles XII, de celui qui avait fait trembler tant d'États, et il hérita naturellement de l'influence des Suédois en Europe et dans l'Allemagne en particulier. La force ledominait, la force le grandit; sans parler que ses-conquêtes sw
la Baltique rapprochèrent la Russie de l'Europe et firent disparaître Tinconvénient, signalé déjà, de sa situation trop reculée.
Nombreux États qui recherchent les Russes comme alliés^ soua
Pierre-le-Grand.
Tant d'États, d'ailleurs, désiraient abaisser la Suède, qui dans le nord avait un pied partout, que les Russes, par qui les Suédois étaient battus à Dorpat, à Pemau, à Pultawa, les Russes, qui pouvaient indéfiniment renouveler leurs armées et avaient de Fargent en quantité, devaient être recherchés comme alliés, afin d'écraser par eux et de dépouiller l'ennemi commun. C'est ce que firent, surtout après Pultawa, en 1710, Frédéric-Guillaume I", roi de Prusse, Frédéric IV, roi de Danemarck, Georges, électeur de Hanovre, le môme qui, en 1714, devint roi d'Angleterre à la mort d'Anne Stuart, puis l'empereur Joseph I" et son frère Charles qui lui succéda en avril 1711, sans compter Auguste II, électeur de Saxe et roi titulaire de Pologne. Mais, se servir des Russespour donner le coup de grâce à la Suède, c'était leur accorder, c'était leur reconnaître, tout barbares qu'ils étaient encore, une indispensable influence. Aussi trouvons-nous dans l'historien Lévesque, que le czar Pierre P% se prévalant, dès l'année 1710, de la nécessité de son concours pour achever la ruine des Suédois, dicta la loi à l'Allemagne tout entière.
Il voulait, à tout prix, maintenir sur le trône de
200 LJTRE QUATRIÈME.
Pologne Auguste II de Saxe, qui y était remonté à la place de Stanislas Leczinski aussitôt après la journée de Pultawa. Il lui importait, en eDFet, que celte barrière delà Russie, du côté de l'Europe continentale, fût occupée par une de ses créatures. Sans cela elle devait être pour les Russes comme une porte de fer qui leur fermerait à tout jamais par terre le chemin de l'Allemagne, le chemin de l'Europe. Mais si, à travers l'Allemagne, le général suédois Krassau, qui était en Poméranie, pouvait envahir à son gré la Saxe ou la Pologne, le but que se proposait Pierre I" pouvait être manqué. II demanda donc, contre l'invasion éventuelle de Krassau, la garantie de l'empire, c'est-à-dire que l'empire lui répondît de la sécurité de son protégé en Pologne et de la conservation de sa propre influence dans cet État. Il déclara à la diète de Ratisbonne que si on ne lui accordait pas cette garantie, si l'empire ne s'opposait pas, en proclamant sa neutralité dans cette affaire, à toute invasion de la part de Krassau, il enverrait aussitôt, en vertu du droit de la guerre, ses Russes et leurs alliés par toute l'Allemagne, à la poursuite de leur ennemi. L'empereur, qui était encore Joseph P', avait toujours sur les bras la guerre pour la succession d'Espagne en faveur de son frère l'archiduc Charles; iln'osa pas refuser la demande impérieuse que lui faisaient les Russes. On devine ce qui en résulta ; c'est que, pour la Poméranie suédoise qui faisait partie de l'empire, les Suédois furent sommés d'accepter cette neutralité, et que, malgré les protestations de Charles XII, Krassau ne put sortir à main armée de cette province,
sans s'exposer à rencontrer une armée fédérale de quinze mille hommes, levée tout exprès pour Tarrèter (1). Bien plus, nous trouvons dans un ouvrage déjà cité de M. de Grimarest, que le czar fit proposer par son envoyé à l'électeur de Brandebourg, d'obliger les Suédois à n'avoir en Poméranie que six mille hommes pour la garde des places, et à licencier ou rappeler le reste, qui leur était inutile, après le décret de neutralité porté par les États d'Allemagne (2). Le czar pria-Fempereur de faire la même chose.
Deux autres puissances, la Hollande et l'Angle^ terre, qui tenaient à l'Allemagne par certaines possessions, mais qui voulaient acquérir des titres à la faveur de la Russie dans l'intérêt de leur commerce, prirent ce décret sous leur garantie, et complétant par leur adhésion l'abstention de l'empire germanique dans la question polonaise, permirent aux Russes de prédominer en Pologne et d'abaisser ainsi la bar* rière centrale de l'Europe en attendant de la briser!
Nouvel avertissement de Robert Walpole aux Anglais, relativement
aux Indes.
Pourtant les Anglais pouvaient être un jour attaqués, dans leurs Indes mêmes, par une puissance qui possédait le nord de l'Asie et arrivait jusqu'aux mers
(1) Lévesque, t. IV, p. 372, et Schœll, t. XXXV.
(2) Campagnes de Charles XII , l. IV, p. 847.
qui baignent la Chine. Pierre-le-Grand, pour l'avenir, visaitàracquisitionde ce centre commercial du monde ancien et du monde moderne. « Pénétrez-vous bien « de cette idée, écrivait-il dans son testament pour « ceux qui régneraient après lui, que celui qui tient € les clés du commerce des Indes est le maître du 4 monde. » Sans doute on n'avait pas à se préoccuper encore de cette éventualité ; mais si les Anglais n'avaient pas à redouter les Russes dans les Indes comme de prochains ennemis, ils pouvaientles craindre comme des rivaux. C'était là, dès le commencement du dix-septième siècle, Topinion de Robert Walpole, qu'il faut toujours consulter quand on veut savoir la politique que l'Angleterre doit suivre à l'égard des diverses puissances de l'Europe.
« Si, se modelant sur le Danemarck, dit-il, la -m Russie forme, encourage et soutient une compa- « gnie de commerce et parvient à s'établir des comp- « toirs, notre commerce, ainsi que celui de la Hol- « lande, sera-t-il en état de supporter cet échec? Et k si, éclairée par un calcul un peu suivi, cette puis- « sance, qui ne sait où et comment employer ses « hommes, s'attachait à augmenter sa marine et à « multiplier ses vaisseaux, pour être, à l'instar des « Hollandais^ des rouliers de mer, que deviendraient « les États-Généraux et quels dommages n'éprou- « verions-nous pas nous-mêmes?... La faculté qu'a « la Russie de construire des vaisseaux, justifle mes « inquiétudes. Reaucoup de bois , la main-d'œuvre à « bon marché, des hommes qui ne cherchent qu'à être « employés pour se signaler ou pour sortir de l'état de
misère oii la nature du climat les réduit : autant de raisons qui doivent nécessairement déterminer un jour la cour de Pétersbourg à tirer tout le parti possible des vues de Pierre-le-Grand Et qu'importerait, d'ailleurs, à un czar russe, de renoncer entièrement à l'obéissance de quelques malheureux habitants de Sibérie et autres lieux éloignés, pour s'approcher des contrées les plus heureuses de Twnivers?... La Russie ne craignant guère d'invasion de la part d'aucune puissance de l'Europe (quelle est celle, en effet, qui aurait la folle ambition de conquérir des déserts?), C esprit de conquête ne doit-il pas nécessairement entrer dans sa constitution?... « D'où je conclus, disait en terminant Robert Wal- « pôle, que toutes les démarches de la Russie sont « d'un grand intérêt pour nous, et que nous devons c voler au secours de la Pologne, si jamais les Russes « font de nouvelles entreprises contré elle (1). » On peut penser d'après cela que, s'il avait été au pouvoir en Angleterre au moment de la triste journée de Pultawa, il aurait joint ses efforts à ceux de la France pour soutenir le héros suédois et Stanislas Leczinski qui tombait avec lui. Mais il ne fut ministre que sous Georçe I*' de Hanovre, en 1717; encore quitta-t-il promptement le ministère, qu'il ne trouvait pas assez national dans sa politique et qu'il flétrit de ministère hanovrien, de ministère allemand. Il ne rentra aux affaires, pour les diriger avec les whigs pendant
(1) Testament de Robert Walpole, p. 236, 239, 240 et 241. C'est un véritable Manuel de politique extérieure pour TAngleterre.
vingt ans, qu'en 1719, c'est-à-dire à une époque oii il n'était plus possible d'ôter un pouce de terrain aux Russes, et où il fallait subir ce qu'on ne pouvait plus empêcher (1).
Les Russes dans tous les petits Etats d'Allemagne, sous Pierre-le-Grand.
La maison de Hanovre, d'ailleurs, avait un intérêt personnel à ce qu'il en fût ainsi. C'est George P' d'Angleterre qui, en 1715, comme électeur de Hanovre, appela les Russes en Allemagne, pour enlever aux Suédois Brème et Verden (2) . Le duc de Mecklembourg, Cbarles-Léopold, en fit autant de son côté pour avoir Wismar, et le roi de Prusse l'imita pour avoir Stettin. Charles-Frédéric, duc de Holstein-Gottorp, fit plus que tous les princes dont nous venons de parler. Le roi de Danemarck l'avait dépouillé du Sleswick et de la ville de Tonnîngue ; Ulrique-Éléonore, en se démettant du trône de Suède en faveur de son époux, l'avait frustré d'une couronne à laquelle il avait des droits du chef de sa mère. Que fit-il? H courut, en 172â, à Saint-Pétersbourg, se jeter entre les bras de Pierre-le-Grand. Pierre Taccueillit fort bien ; il le prit sous sa protection ; il lui fit obtenir du sénat de Stockholm le titre
(1) Études anglaises, de M. Philarète Ghasles, t. I, Robert Walpole.
(2) Lévesque, t. IV, p. 457 et 459.
d'Altesse royale, qui était une reconnaissance de ses droits à la couronne suédoise; il le fit même asseoira côté de lui, dans un grand banquet de la cour ; enfin, de concert avec Catherine I'*, il l'entoura d'une telle afTection, qu'on disait qu'il lui destinait, après lui, la couronne de toutes les Russies (1).
Il faut avouer aussi que les Suédois ne s'étaient pas fait aimer en Allemagne, pas plus, comme nous l'avons vu, qu'en Livonie; ou plutôt, hâtons-nous de dire que le protestantisme allemand n'ayant plus besoin d'appui étranger pour se défendre, désirait de se débarrasser de ses anciens tuteurs. Les efforts qu'avait faits un moment Charles XII en Saxe pour se poser comme le soutien de l'Allemagne protestante, n'étaient plus de circonstance, et ils furent inutiles parce qu'ils ne répondaient plus à un besoin. Les Russes, voilà le peuple qu'il fallait à présent aux États protégés autrefois par la Suède. Aussi Pierre P% lors de son second voyage en Europe, en 1716, fut-il reçu par les habitants de Brème, entre autres, comme un libérateur, et partout ailleurs les fêtes ne lui manquèrent pas (2) . Les affections changeaient avec les intérêts.
Tous ces petits États allemands semblaient en vérité ne pouvoir se passer un seul instant des Russes. Le duc de Mecklembourg, que nous avons nommé plus haut, eut quelques difficultés avec sa noblesse
(1) Schœll, t. XXXV, p. 118, et Lévesque, t. V, p. 117, 118 et 119.
(2) Lévesque, t, ÏV*, p. 459.
après Pultawa : aussitôt il appela les Russes à son secours; et les Russes accoururent, comme on lésa yus accourir de nos jours, avec un empressement calculé, dans la plupart de ces mêmes États, pour défendre aussi l'autorité, non plus contre la noblesse, mais contre la démocratie. Autre temps, autre principe. C'est ainsi que le czar pratiquait lui-même ce que, dans ses instructions, il recommanda plus tard à ses successeurs, « qu'il fallait, à tout prix, soit parla force, « soit par la ruse, se mêler des querelles de l'Europe « et surtout de celles de l'empire germain (1). »
Influence de la Russie en Allemagne, fondée sur des mariages,
sous Pierre I•^
Tout conspirait donc à la dangereuse grandeur de la Russie ; et la position qu'elle avait conquise en Europe, pour être récente, n'en avait pas moins d'importance et de solidité. Nous venons de voir que cette position reposait sur des victoires remportées et sur des services rendus à divers États allemands. Pierre I" voulut l'asseoir sur une troisième base, sur des alliances matrimoniales. Il avait deux nièces, filles de son frère Ivan V, Catherine et Anne. Il maria la première au duc de Meckicmbourg, et la second au duc de (uourlande (2). Sa fille ainée, sa fille de prédilec-
(1) Esneaux, Hist. phil, de la Russie, t. IV, fin du règne de Pierre I«^
(2) Journal de Pierre -le- Grand, p. 357.
tion, Aune Pétrowna, il lui donna pour époux le duc de Holstein, dont nous avons parlé.
Ne croyons pas que ces mariages eussent uniquement pour but le maintien de Finfluence russe en Allemagne ; ils avaient aussi pour objet de préparer Fagrandissement de la Russie par la réunion éventuelle, ou de la Courlande, ou du Mecidembourg, ou du Holstein, si un prince de ces diverses maisons venait à monter sur le trône des czars. Pierre 1*' fondait des espérances plus vastes sur le mariage d*Anue Pétrowna avec le duc de Holstein-Gottorp. Ce prince avait des droits sur la couronne de Suède : il pouvait donc arriver que lui ou Fun de ses descendants héritât à la fois et du trône de Suède et du trône de Russie, ce qui procurerait sans efforts à la Russie cet empire du Nord qui s'était brisé deux fois déjà, la première entre les mains des Danois, la seconde entre les mains des Suédois. Car Pierre-le- Grand aspirait à posséder la Suède, et, dans ses instructions, il indiqua la politique à suivre pour arriver à la conquérir si Ton ne pouvait pas s'y établir par des mariages. Il fallait, suivant lui, entretenir la jalousie de r Angleterre, du Danemarck et du Brande*bourg ou de la Prusse, contre la Suède, et par là on devait finir par la subjuguer (1). Voilà pour le mariage du duc de Holstein.
Celui de sa nièce Catherine avec le duc de Mecklembourg, cachait aussi d'autres intentions. On pensait que son dessein était d'engager son gendre à lui
(1) Esneaux, t. IV.
270 LiVRIi QUATRIÈME.
proGt de son commerce, qui prit le devant, qui prévint même les désirs de Pierre P', et cela dès Tannée 1 710. Â cette époque, les Anglais avaient fait arrêter pour dettes un ambassadeur russe à Londres, nommé Mat veoff. Le czar Pierre se plaignit ; et ansintôt les Anglais, ayant peur pour les pri villes commerciaux dont ils jouissaient à Arkangel et à Saint-Pétersbourg, mirent en liberté l'ambassadeur. Non contents de cela, ils envoyèrent lord Witbworthen Russie, pour faire, au nom de la reine Anne, des excuses au czar. Ils allèrent plus loin : Withwortb, conformément à ses instructions, donna le titre de très-haut et très-puissant empereur à Pierre P'. Le discours de Witbworth fut prononcé en anglais; il fut lu ensuite, à la même audience, pour donner plus d'éclat à la chose, en allemand et en russe, et des copies en furent répandues par Tbabile czar dans toute F Allemagne, c'est-à-dire dans l'empire de ceux dont Pierre aspirait à devenir le rival (1).
Les Provinces-Unies, dans les mêmes vues, ne voulurent pas rester en arrière de ces flatteries intéressées de l'Angleterre. Elles reconnurent immédiatement le nouveau titre que les Anglais avaient donné à l'heureux réalisateur des grandes vues d'Ivan IV. Les choses en restèrent là jusqu'en 1720. La guerre avec la Suède étant à peu près finie alors, le czar produisit à la Porte ottomane la demande du titre impérial, le 16 novembre 1720; mais ce fut en vain, dit Ham-
(1) Journal de Pierrc-lc-Grand, p. 281, et Lévcsqae, t. IV, p. 372.
mer (1) qui a fait connaître ce détail : il lai fut ré^ pondu que la Porte ne reconnaissait que deux empereurs, celui des Romains et celui des Ottomans. Cela ne Fempècha pas, en 1721, après la signature tiu traité de Nystœdt, de se le faire donner solennellement à Saint-Pétersbourg.
• Le czar Pierre avait créé ou réformé en Russie deux institutions politiques : premièrement, la chancellerie d'État, sorte d'inquisition politique aussi terrible que celle de Venise, en 1698. Il l'avait établie en vue des conspirations que les partisans des Strélitz et de l'ancien ordre de choses pourraient tramer. Cette cour a existé jusqu'en 1762. En second lieu, il institua un nouveau sénat, seulement consultatif et composé de ses créatures au nombre de sept ou huit. Il le substitua au conseil de législation ou ancien sénat russe, composé de soixante-sept boyards, de cinquante-sept juges et de trente-huit conseillers, et présidé par le czar. Ce conseil était trop puissant ; il en voulait un qui fût à sa dévotion (2). Il se satisfit; et c'est de ce nouveau sénat, assisté du synode ou concile permanent de Russie, qu'en 1721 il reçut le surnom de Grand, de Père de la patrie et d'empereur. Immédiatement il procéda au couronnement de Catherine I'' en qualité d^impératidce, et il fit connaître la résolution où il était de lui laisser l'empire après lui, comme étant la personne la plus capable de maintenir son œu-
(1) Hammer, t III, p. 386.
(2) Schoen, 1. XXXV, p. 150.
272 LITBE QCATIIÈHE.
vre (1). Sans relard, il il notifier anssi aux puissances le nouveau titre qu'il prenait; et comme il les avait pour la plupart di^osées en sa faveur dans son dernier voya^, il obtint de pt>mptes adhésions.
Les Provinces-Unies, la Prusse, le Danemarck et la Suède, alors gouvernée par Frédéric de Hesse-^ Cassei, par celui qui avait âgné la paix de Nystœdt, furent les premiers à le reconnaître. L'empereur d'Allemagne fit le plus de difficultés ; mais on lui rappela la lettre par laquelle Haximilien I^, dès le quinzième ^ècle, avait donné le titre d'empereur au czar Yasili-Ivanowitz (2). D'ailleurs, le titre de czar était donné, dit Schœll, par les Russes, aux monarques élevés au-dessus des rois, par exemple aux ^npereurs grecs, tandis qu'ils appelaient simplement les rois de l'occident koroli on krauL Et Lévesque ajoute que les souverains de Hoscovie ataient joint déjà au titre de czar celui de poveditel, qui signifie littéralement empereur, du verbe povelet^ qid correspond au verbe latin imperare (3). En sorte que Pierre-le- Grand ne faisait qu'un changement de mots, en quittant le titre de pùveditel pour prendre celui d'empereur. Il aimait mieux exprimer la même chose par un nom latin que par un terme de la langue russe. C'était une ressemblance de plus avec l'Europe. Mais l'empereur d'Allemagne ne vit pas là une sim-
(1) Geyer, liv. XH.
(2) Schœll, t. XXXV, p. 118.
(3) Lévesque, t. V, p. 8o.
INFLUEMG.Ë D£ LA BUSSJË. 273
pie querelle de mots ; il y vit une tendance, une intention, une ambition alarmante. C'est pour cela qu'il se refusa à reconnaître au czar le titre d'empereur. La France, l'Espagne, la Grande-Bretagne elle-même, naguère si emiM^essée (1), et la Pologne, montrèrent la même répugnance. L'adhésion offlciellede ces puissances n'arriva que de 1742 à 1764. M. de Hammer ne nous dit pas que la Turquie, dans cet intervalle, ait donné la sienne.
Principes républicains maintenus en Pologne.
Mais pour conserver, surtout en Allemagne, cette influence si puissante que Pierre P' y avait acquise, il était un point sur lequel il fallait veiller avec soin, c'est que le trône de Pologne fût constamment occupé sinon encore par les czars de Russie, du moins par leurs créatures, afin que le chemin de l'Allemagne et de l'Europe par terre ne leur fût jamais fermé. De là l'impérieuse nécessité de veillçr au maintien des principes républicains de la constitution de Pologne, le liberum veto, l'élection des rois. Pierrele-Grand n'y manqua pas, même contre son protégé Auguste IL Celui-ci, en effet, après Pultawa, tendait à rendre la couronne de Pologne héréditaire dans sa maison et à fonder son pouvoir souverain sur
(1) Schœil, t. XXXV.
les ruines des institutioiis républicaines (1). Cest pour cela qu'il gardait en Pologne bon n<Mnbre de troupes saxonnes. Sur les instances des Polonais, Pierre P' intervint, engagea son protégé à modérer ses prétentions, à ne pas prendre des airs de souveraineté qui étaient des airs d^indépendance à l'adresse de la Russie, et il Fobligea de renvoyer ses troupes saxonnes. Bien plus, il convint avec le sultan Achmet, par la paix perpétuelle de Constantiuopie, en 1720, renouvelée de celle du Pruth, que la Porte et la cour de Saint-Pétersboui^ s'entendraient pour empêcher que la république de Pologne ne devint une monarchie héréditaire : il craignait qu'elle n'acquit ainsi une force et une stabilité tout à fait contraires à ses desseins. C'est ainsi qu'il observait luimême la politique qu'il recommande à ses successeurs, quand il leur dit, dans ses instructions secrètes : c Alimentez l'anarchie en Pologne : tel est le moyen de « subjuguer tôt ou tard cette république (2). »
Nous avons étudié la Russie, sous Pierre-le-Grand, en face de l'Europe; nous avons vu comment les bases de sa grandeur présente étaient calculées en vue de sa puissance ou de sa domination future : nous allons la placer maintenant en face deFancienne ville des Césars, en face de Constantinople^ et examiner quelle espèce de résultat les armes ou la politique russes purent alors obtenir en orient.
(i) Schœll, liv. vil, ch. xvi, sect. iv, et sect. xx du même livre, t. XXXIV.
(2) Schœll, t. XXXV, liv. vu, sect. iv, ch. xviii. Esneaui, t. IV.