‹ Histoire de la diplomatie slave et scandinaveChapitre 36 sur 57 · VI · texte numérisé non relu

VI

Admiration du czar pour toutes les illustrations européennes.

Comment, après cela, l'Europe aurait-elle refusé d'admettre dans sa société un État qui mettait tant d'empressement et de bonne volonté à la copier en tout et pour tout? Au milieu de ces établissements et de ces réformes puisées à une source européenne, le glorieux représentant de cet État ne témoignait-ll pas son admiration pour tontes les illustrations passées et présentes de TEurope? En 1712, obligé d'aller aux eaux de Carlsbade pour sa santé, il avait voulu voir, à Wittemberg, le tombeau de Luther et la chambre qu'il avait habitée (1) ; et l'Allemagne prolestante

(i) Lëvcsque, t. IV, p. 409.

n'avait pas été insensible à cette attention, à cette marque d'estime pour le génie terrible de son grand réformateur. Un disciple de Luther, mais Tun de ceux qui, par suite de ses relations avecBossuet, s'était rapproché le plus du catholicisme, Leibnitz, la plus forte tête philosophique de FAUemagne à cette époque, était honoré des bienfaits du czar. Il en recevait une pension et deslitres de noblesse, et Pierre entretenait une correspondance suivie avec lui. En France, il avait témoigné son admiration poiur le génie politique de Richelieu, et, à la vue de son mausolée, qu'on lui montra dans l'église de la Sm^bonne : c Grand homme ! s'était-il écrié en embrassant sa stac tue, si j'avais vécu de ton temps, je t'eusse donné c la moitié de mes États pour apprendre de toi à € gouverner l'autre. » Puis il avait visité tous les savants, soit individuellement, soit réunis en corps. Il avait surtout visité l'Académie des sciences. Il y avait corrigé de ses propres mains une carte de la Russie et une autre de la mer Caspienne, et il lui envoya plus tard de Saint-Pétersbourg une carte très-exacte de cette mer, exécutée sous sa direction (1). Enfin, il avait accepté de dîner chez le duc d'Antin, ministre des arts, alors si connu en Europe par son goût exquis pour les beaux-arts, et si magnifique envers ceux qui les cultivaient avec succès ou qui annonçaient du talent. Il n'y avait donc pas une célébrité en Europe que le czar Pierre n'eût vue, entendue, souvent entretenue lui-même, et parfois attachée à sa personne.,

{i) Lcvesque, t. V.

Aussi, quand il fit son second voyage, tous les souverains dont il traversa les États, le traitèrent-ils de frère et le reconnurent pour un prince tout aussi européen qu'eux-mêmes.

C'est surtout à Paris que, par les soins du Régent et par suite d'une curiosité assez naturelle, ou se piqua de le bien recevoir. A lia fin du repas avec le duc d'Antin, Pierre P' reçut, des mains de ce seigneur, son portrait, qui venait d'être à l'instant exécuté. A la Monnaie des médailles, une pièce qu'on venait de frapper sous ses yeux roula à ses pieds : c'était luimême, représenté Sous la forme d'une Renommée posant son pied sur un globe, et avec cette exergue : Vires acquirit eundo. — Plus il va^ plus il grandit. Pour mettre le sceau à cette adoption européenne, Paris, la ville la plus européenne du monde, le reçut, en 1717, de l'Académie des sciences (1) !

On le voit, Pierre-le-Grand avait atteint son but, et la courtoisie un peu vaniteuse d'un peuple enthousiaste, dont souvent il relevait lui-même la légèreté, l'avait admirablement servi : la Russie faisait définitivement partie de la société européenne. Nous allons voir si son influence politique marchait de pair avec cette sorte de naturalisation.

(1) Lcvesque, t. V, et Lcniontey, Histoire de la Bégence, ch. lY, l. I.

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