LIVRE DEUXIEME
La science divinatoire, telle que nous l'avons envisagée jusqu'ici, repose sur l'interprétation de signes extérieurs dont le sens a été fixé soit par une révélation primitive, soit par l'expérience. L'âme humaine ne connaît la pensée divine que par le moyen de symboles : la lumière d'en haut ne lui arrive que réfléchie par des intermédiaires, toujours affaiblie, souvent dénaturée par l'inertie ou l'activité propre des milieux qu'elle traverse. Aux erreurs qui peuvent résulter de l'imperfection des instruments dont se servent les dieux s'ajoutent
les méprises de l'intelligence mal éclairée par une lueur douteuse et obligée de discerner, en présence des phénomènes conformes aux lois naturelles, la part de Tintention surnaturelle qui s'y ajoute. Les prodiges qui accusent nettement cette intention ne sont pas le langage ordinaire des dieux; le plus souvent, la pensée divine se cache dans des incidents vulgaires qui peuvent s'expliquer sans elle et le devin a besoin, pour l'y découvrir, de l'analyse la plus pénétrante. Il arrive ainsi que l'on est exposé non-seulement à se tromper
dans le travail si compliqué de l'interprétation, mais à mets
connaître la nature des phénomènes observés, à prendre pour signe ce qui n'en est pas et, réciproquement, à considérer comme un fait sans valeur un signe véritable.
En résumé, les inconvénients de la méthode inductive sont, d'une part, la difficulté de constater l'existence des signes, toutes les fois que ces signes ne sont pas des prodiges, et d'autre part, la difficulté non moins grande d'en dégager le sens caché sous une forme symbolique*.
On pouvait facilement concevoir des modes de révélation dans lesquels l'une de ces chances d'erreur, ou même l'une et l'autre, seraient supprimées. Pour obvier aux méprises et aux incertitudes provenant de la confusion entre les signes et les phénomènes naturels, ainsi que de l'altération des signes par des instruments imparfaits, il fallait mettre Tâme directement en rapport avec les dieux, et, pour prévenir les erreurs d'interprétation, il fallait substituer au langage symbolique le langage humain. Tel fut le rôle de la divination intuitive ou subjective.
Considérée dans son rôle historique, cette branche de l'art man tique est plus récente quo l'autre; mais la possibilité d'un contact direct entre Tintelligence humaine et l'intelligence divine a été acceptée de tout temps par le^ religions, qui reposent elles-mêmes sur une révélation première* La religion des Grecs ne fait pas exception à la règle. Les dieux d'Homère déterminent parfois, non-seulement les actes extérieurs, mais les pensées et les volitions des héros. De même ceux-ci, soit par l'effet d'un don spécial, soit par l'influence mystérieuse qu'exerce sur l'âme l'approche de la mort, peuvent lire, sans le secours des signes, dans la pensée divine. Ainsi, Calchas explique les motifs du courroux d'Apollon sans faire ou, ce qui revient au même, sans invo-
1) Les difficultés d'interprétation encouragent d<^jà au scepticisme les héros d'Homère.
l'intuition dans HOMÈRE- 275
quer d'observations préalables*; Hélénos « cotnprend dans son cœuf » la conversation que tiennent à distance Apollon et Athênè*; Télémos, chez les Cyclopes*, Tirésias, dans THadès*j prophétisent par inspiration; Théoclymône se sent tout à coup saisi par Tinstinct prophétique' en-dehors de toute interprétation symbolique, et Pénélope paraît bien avoir eu recours à un « confident des dieux (5€o«p6«oç) » différent des devins ordinaires*. Hélène elle-même, qui n'a jamais étudié la mantique et n'a eu jusque-là d'autre faculté spéciale que celle de plaire, prend tout à coup la parole pour expliquer un prodige, € selon ce que les dieux lui suggèrent au cœur\ » De même Patrocle mourant découvre que le coup mortel lui vient d'Apollon •, et, avant d'expirer, Hector prédit, avec des détails circonstanciés, le trépas de son meurtrier^ Il n'y a plus qu'un pas à faire, à éliminer la part de coopération que l'intelligence personnelle du prophète apporte à la révélation intérieure, pour obtenir l'enthousiasme mantique, la « fureur ou folie divine, » qui fait vibrer, sous l'impulsion directe des êtres surnaturels, l'instrument le plus parfait dont ils puissent se servir, Tâme et le corps de l'homme, Tune recevant, l'autre traduisant au dehors, en langage humain, la pensée d'en-haut. Ce sera l'œuvre de ces siècles mal connus qui couvrent de leur ombre le berceau des oracles apoUiniens et lèguent à l'âge historique les pythies déjà installées sur leur trépied, en face des <c chresmologues, » ou prophètes libres, dont les prédictions versifiées volent déjà de bouche en bouche.
Mais la divination intuitive n'avait pas attendu, pour prendre possession du monde hellénique, ce progrès décisif qui la porta du premier coup à sa perfection. Elle existait
1) HoM. ;/ûid*, F j 94-100. - 2) Hom. Iliad., Vir, 44. — 3) Hom. Odyss., IX, 508. — 4) Hom. Odyss,^ XI, 90-J5I. — 5) Hou. Odyss.^ XX, 3ol-337. — 6) Hom. Odyss.y I, 413. — 7) Hom. Odyss , XV, 172. Voy., ci-dessus, p. 109. — 8) Hom. Iliad., XVI, 843 sqq. — 9) Hom. Iliad,, XXÏÏ, 338 siq. Cf. Albebti. De oegrolorum vatidniis. HaUe, 1724.
déjà, à l'état d'ébauche et associée à la divination conjecturale, dès la plus haute antiquité, sous la forme d'oniromancie ou interprétation des songes. L'oniromancie ne supprime pas le langage symbolique, qu'elle interprète et commente par la méthode conjecturale, mais les signes dont elle tient compte sont produits dans l'âme même que le sommeil livre, assouplie et docile, à l'action des dieux*.
Le sommeil est déjà l'image de l'enthousiasme ou possession divine ; il produit les mêmes eflTets ; il enlève à l'àme son initiative, la direction d'elle-même, et ne lui laisse que ses facultés passives. Elle contemple alors, sans pouvoir les distinguer de la réalité, les images symboliques qu'une puissance supérieure fait défiler sous son regard, et son inertie même répond de la fidélité de ses perceptions.
L'oniromancie, qui doit à l'intuition, et non plus à l'observation extérieure, les données sur lesquelles elle établit ses coiyectures, a été classée pour cette raison, dans l'anti-
quité, parmi les procédés de la divination naturelle ou intuitive. En réalité, elle tient le milieu entre les deux grandes méthodes man tiques, car elle participe de Tune et de l'autre et les résume toutes les deux».
1) . . ,quum duobus modis animi, sine ratione et scientiat moiu ipsi suo^ soluto et libero^ incitarenlur, uno furente, altero sommante, (Cic. Divin,, I, 2.) — 2) ..,quufn illi ipsi^ qui ea vident, nihil divinent; ii^ qui interprelantur, conjecluram adhibeant^ non naturam, (Gic. Divm., II, 7i.)