ORIGINES DE L*ON IR CRITIQU E
partis de Dodone*. Cette explication commode les dispensait de recherches pour lesquelles ils se sentaient peu de goût. Les comiques se sont plus occupés de Telmessos que les historiens'.
L'onirocritique apparaît déjà constituée en science spéciale dans la société héroïque. Bien des traditions semblent indiquer qu'à l'origine les oracles de Dodone et de Delphes, connus d'Homère, usaient de l'incubation oniromantique. Mais les poèmes homériques nous fournissent des renseignements moins vagues. Les héros troyens comptent dans leurs rangs les deux flls du vieil Eurydamas, interprète de songes (4v«poj:4Xoç)%et l'œil des grammairiens a découvert dans la famille de Priam au moins deux représentants de la divination oniromantique, -^sakos et Œnone.
Le poète ne met pas en scène d'interprète spécial de songes, et, en effet, ceux que les dieux envoient à ses héros n'exigent pas, pour être compris, une bien grande sagacité. VIliade ne relate que deux songes parlants ou mythiques^ qui formulent les messages célestes en langage ordinaire et n'ont, par conséquent, pas besoin d'être interprétés. Cependant, il n'en est plus tout à fait de même dans V Odyssée^ oil le songe symboliqtce apparaît, concurremment avec les visions parlantes. Mais ce symbolisme est encore bien transparent. Quand Pénélope rêve que son époux vient reposer à côté d'elle, « sous la figure qu'il avait lors de son départ pour Ilîon*, » c'est la réalité future qui s'offre à ses yeux, sans allégorie, et la révélation ne laisserait aucun doute dans son esprit, si elle ne la considérait pas comme un vain souvenir plutôt que comme une promesse. Le songe qu'elle confie à
i] Steph. Byz. s. V yaXEWTat. — 2) Aristoph. Telmessiiy fragm. — 3) La langue d'Homère ne possède pas encore le mot techniqae 6vetpoxp(TY)(, mais il est inutile de chercher à introduire entre J* « onirocrite » et V « oniropole » une distinction que le texte môme condamne : évsipon^Xoc — 6 -^i^'i oâx Ixpfvax* 6v£i>'j« (HoM. //lad., V. 149). — 4) Hou. Odyss., XX, 88.
Ulysse* est bien allégorique, mais rexplication lui en est donnée dans la vision en langage humain ; de sorte qu'elle n'a plus à se poser qu'une seule question, celle de savoir si le songe doit être accepté comme véridique ou tenu pour illusoire.
Homère distingue, en effet, entre les songes trompeurs et ceux qui disent la vérité, bien qu'il les croie tous envoyés par les dieux. Il n'impose pas aux habitants de l'Olympe une morale plus sévère qu'à ses héros. S'il admire les artifices d'Ulysse, il ne trouve pas mauvais que Zeus envoie à Agamemnon un « songe divin > pour le pousser à engager une bataille que les Grecs doivent perdre. Les dieux joignent à tous leurs privilèges le droit de mentir comme de simples mortels. Aussi les héros traitent parfois les pratiques divinatoires avec une certaine défiance, et n'ont pas toujours à se repentir de n'avoir pas tenu compte des avertissements célestes \ L'onirocritique du temps n'a pas encore imaginé de mettre les songes trompeurs sur le compte de la nature ou de mauvais génies et de sauvegarder ainsi la véracité divine.
Homère nous donne, par la bouche de Pénélope, la théorie sommaire qu'il adopte. Les songes sont inexplicables ou d'une interprétation difficile, et tous ne se réalisent pas. < Les songes s'échappent par deux portes, l'une de corne, l'autre d'ivoire; ceux qui voltigent au travers des lames délicates de l'ivoire sont trompeurs et ne font entendre que de vains discours : ceux qui sortent par la corne polie annoncent la vérité*. »
Il est difficile de savoir quel sens symbolique le poète attache à la corne et à l'ivoire, mais nous n'avons pas besoin de choisir entre les explications des commentateurs pour cons-
1) HoM. Odyss., XIX, 535-562 — 2)I1om. Iliad.y II, SI ; XII, 237; XXIV, 220. Odyss,, II, 178; XX, 358. — 3) Hou. Odyss., XIX, 560 sqq.. Cf. Vieg. JSn., VI, 894 [Tasso, Gertu. liber.^ XXIV, st. 3]. Tertull. De Anim.^ 46. Lucien {Ver. hùL^ H, 33) 8Jou!e deux autres portes, l'une de fer, Tautre d'argile.
PROGRÈS DE L*ONIROGRITIQ0R 295
tater qu'il fait ses réserves relativement à la crédibilité des songes et qu'il entend les soumettre à une critique rationnelle * •
Cette science critique se constitua comme elle put, probablement par voie d'emprunts faits aux traditions égyptiennes et orientales. La divination officielle n'y eut point recours, sauf à Sparte, oil les éphores allaient chercher des songes révélateurs dans le temple d'Ino. Les oracles qui pratiquaient l'incubation gardaient pour eux leurs méthodes d'interprétation; Les philosophes s'occupèrent tous de la divination par les songes et furent à peu prôs unanimes à lui reconnaître une valeur réelle, mais ils ne sortirent pas des questions générales pour formuler des règles d'exégèse pratique. L'onirocritique s'élabora au hasard dans les carrefours, oii les devins à deux oboles se tenaient à la disposition de leur clientèle. Ces industriels, que l'on rencontrait à Athènes aux alentours du temple de Bacchus', se servaient de tableaux
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analogues aux Clefs des songes qui circulent encore de nos jours et qui constituaient alors une tradition empirique. Les contemporains de Socrate purent voir parmi ces diseurs de bonne aventure un descendant du grand Aristide, réduit à ce métier par la misère ', exemple fâcheux qui n'était pas fait pour encourager les hommes d'État à imiter le désintéressement du
(i) Les uns disaient que la corne désignait la cornée de Toeil et, par conséqaent, les apparitions Tisibles; Tivoire, les dents et, par conséquent, les paroles, plus trompeuses que les images. D'autres, non moins raffinés, re* marquaient que le SommeU (ou Morphée) est représenté avec une corne, matière vulgaire, symbolisant les événements appropriés à la fortune et anz facultés de la personne qui voit le songe, tandis que l'ivoire indique les promesses brillantes et iri éalisables (Serv. jEn.y Vf, 894). Les modernes ont cherché des raisons étymologiques et fait dériver Iki^aç de iXf^CpcoOat = tromper j xfyaç de xpafvEiv = réaliser (Baur, Symbolik^ II, p. 15). — > 2) Plut. Aristid.y 27. Alciphr. Epist.^ lU, 59. — 3) Plut. Cato, 3. — 4) Eustath. ad Uiad., I, 63. — 5) Plut. Ibid.
Juste. A côté de lui figure un client d'Isocrate, Thrasyllos, qui gagnait sa vie avec les livres à lui légués par son maître Polemaenetos*.
La science de ces devins n'était ni désapprouvée ni garantie par les autorités religieuses. C'était affaire de croyance libre. Ceux qui se défiaient de la perspicacité des onirocritiques vulgaires pouvaient s'adresser en dernière instance aux oracles inspirés, qui trouvaient la solution des problèmes non par voie d'exégèse, mais par révélation directe et en vertu de leur compétence universelle. C'est ainsi que Philippe de Macédoine envoya Chaeron de Mégalopolis à Delphes, pour consulter le dieu sur un songe qui lui avait été expliqué de diverses manières par les devins, entre autres par le célèbre Aristandros de Telmesse^ De même un client de Sérapis demanda au dieu de vouloir bien lui donner en songe l'explication d'un autre songe, dont les onirocritiques d'Alexandrie ne venaient pas à bout*. En somme, les devins libres; audessus d'eux, comme recours suprême, les oracles inspirés; à côté d'eux, les oracles à incubation, suffisaient largement au service de la divination oniromantique en Grèce.
Cependant, la science des songes intéressait trop vivement une société au sein de laquelle elle ne comptait pas d'incrédules, pour rester confinée, comme un monopole, aux mains des devins de profession. Les plus marquants d'entre eux rédigèrent des traités ou manuels dans lesquels ils durent introduire, sinon des théories, au moins des classifications; et ainsi se constitua tout un ensemble de travaux qui donnèrent à l'onirocritique les allures d'une science régulière. Le grand Hippocrate avait déjà fait le départ des songes qui servent à établir le pronostic médical, laissant à la divination proprement dite tout ce qui ne peut être considéré comme le résultat et l'indice de troubles organiques. Il simplifiait
I) IsocRAT. jEginet,, 5. — 2) Plut. Alex,, 3. — 3) Abtemid., IV, 80.
SYSTÉMATISATION DE L'ONIROCRITIQUE 297
ainsi le travail des professeurs de divination, à supposer que ceux-ci aient bien voulu tenir compté de ses théories. Le nombre des auteurs de méthodes onirocritiques est considérable *; on rencontre parmi eux, à côté de simples praticiens, des érudits comme Philochore et des philosophes comme Chrysippe et Antipater. Sous la garantie d'aussi graves personnages, l'oniromantique s'imposa aux esprits les moins crédules. Quand Dion Cassius entreprenait d'écrire son His^ toire romaine sur l'ordre d'un songe ^, il pouvait s'autoriser de l'exemple de Pline le Naturaliste' et de la foi de Galien'*. Un des exordes les plus employés par les rhéteurs, exorde dont l'un d'eux donne la recette*, consistait à dire qu'ils écrivaient sur l'invitation d'un songe.
Nous ignorons quels purent être les progrès des méthodes onirocritiques depuis le devin Antiphon, contemporain de Socrate, qui- fit toujours autorité en cette matière, jusqu'au médecin Hérophile, qui vivait sous Ptolémée Soter. Hérophile distingua trois espèces de songes, ceux qui sont envoyés par les dieux (^607weo<jToi), ceux qui naissent dans l'âme même (çwjixoO et qui, selon la doctrine d'Aristote, peuvent aussi contenir un élément prophétique, et enfin, les songes mixtes (ouYxpŒRTixof), qui viennent du dehors, mais appelés par un désir ou une préoccupation de l'ame, comme les rêves érotiques*.
Cette division se retrouve, convenablement retouchée, daijs le corps de doctrine compilé par le savant Artémidore de Daldia, que l'on comparaît, pour son talent professionnel, à l'illustre Aristandros de Telmesse lui-même^. Artémidore a consacré à l'enseignement de son art un ouvrage que nous possédons encore. Écrivant sur l'ordre exprès d'Apollon et
^) Voy., ci-dessos, p. 277, la notice bibliographique. — 2) Dio Cass., LXXII, 23. — 3) Plin. EpisL, III, o, 4. — 4) Galen., II, p. 812. éd. Kuhn. — o) Menand. DeEncom.f p. 249. — 6) Plut. Flac. philos.^ V, 2. — 7) Lucian. Thilop.f 21-22. Fbiedl^ndeh, SiUengeschichie Roms, UI, p. 474.
aussi sur les instances de son protecteur Cassius MaximusS Artémidore n'a rien négligé pour être aussi exact que possible, dans un livre qu'il destine à l'éducation de son âlset à l'édiâcation de la postérité. Il a recueilli par lui*même toutes les traditions et les recettes connues ; il a parcouru l'Asie, la Grèce, l'Italie, interrogeant les devins les plus célèbres et jusqu'aux charlatans ; et c'est le résultat de toutes ces recherches, ajoutées à son savoir personnel, qu'il nous offre dans les cinq livres de ses Onirocritiqties.
Artémidore n'a pas réussi à être aussi méthodique qu'il est consciencieux. Après avoir classé dans un certain ordre les divers objets des songes, il emploie le troisième livre à compléter, sur quelques points de détail, ses indications premières; puis, il reprend son travail en sous-œuvre et le termine par un recueil d'exemples, c'est-à-dire de songes dont l'interprétation se trouve justifiée par l'événement.
C'est que son enseignement est fondé tout entier sur des preuves de fait. Il ne cherche point à établir à priori un rapport nécessaire entre le signe et la chose signifiée ; il lui suffit que tel rapport ait été constaté par voie empirique, et il n'aurait élevé aucune objection, au nom d'une théorie quelconque, si les choses en étaient allées autrement. Il enseigne à son fils que le devin doit à son client des explications rationnelles, mais des explications trouvées après coup, alors qu'il tient déjà la solution fournie par l'expérience. « Nous savons, dit-il, qu'il y a une raison aux choses, parce qu'elles arrivent partout de même manière; mais les motifs pour lesquels elles se passent ainsi, nous ne pouvons les trouver. Aussi sommes -nous d'avis que l'événement doit être trouvé par l'expérience et les raisons tirées de notre propre fonds, suivant notre capacité*. >
Artémidore se tient donc en-dehors des théories philoso-
1) ArTEHID., II, 70. — * 2) ÂRTEMID., IV, 20.
ARTÉMIDORE DE DALDIA 290
phiques et s'attache à guider, par des définitions et des classifications, le jugement de l'interprète des songes.
Avant tout, il faut savoir distinguer entre les rêves (iriîcvia— insomnia)y qui ne renferment aucune révélation, et les songes proprement dits («veipoi— sowwia), qui possèdent seuls une valeur divinatoire ^ Il ne s'agit plus, comme au temps d'Homère, des songes trompeurs et des véridiques, les uns passant par la porte d'ivoire, les autres par la porte de corne, mais tous également surnaturels et, par conséquent, impossibles à distinguer les uns des autres. Les travaux des philosophes et les expériences des médecins ont fait abandonner depuis longtemps cette ébauche de système qui ne tenait aucun compte de l'activité propre de l'homme et mettait en doute la sincérité divine. On a reconnu qu'à proprement parler il n'y a pas de rêves faux, en ce sens que tous ont une cause dont ils représentent fidèlement la valeur et l'énergie. Ceux qui viennent du corps accusent l'état de réplétion ou de vacuité de ses organes; ceux qui viennent de l'âme, les désirs ou les craintes qui l'agitent". Ces images constituent les rêves (ivtSiwia); ils indiquent une disposition présente et n'ont aucun rapport avec l'avenir. Artémidore aurait pu distinguer, comme on le faisait d'ordinaire, entre le rêve complet et l'hallucination ou demi-rêve (9(hxaa[ia — visumYy phénomène qu'avaient étudié à fond quantité d'onirocritiques, entre autres Artémon de MiletetPhœbos d'Antioche^. Mais il trouve trop subtiles les distinctions que ces auteurs se sont efforcés de marquer entre l'hallucination naturelle et les visions surnaturelles. Il prétend que si la différence n'est pas évidente par elle-même, il est impossible à l'exégète de l'établir. Aussi le voit-on,
1) Cf. Serv. i£n., 840. Suidas, s. ▼. ''Oveipot. — 2) Artehid., I, \ ; IV, proœm. Macrob. Somn. Sdp,, f, 3, 4. G*est la classification adoptée par GalieD, qui reconnaît trois espèces de songes : les songes révélatears, ceux que fait naître la préoccupation de Tàme et ceux qui proviennent des affections du corps. — 3) BIacrob. Ibid,, T, 3, 7. — 4) Artbmid., 1, 2.
dans la pratique, interpréter comme vision surnaturelle le vampire ou cauchemar (i^p^aXir,?) qui, pour d'autres, est le type de l'hallucination.
Ce triage préalable, qui doit séparerles songes divinatoires des non-valeurs, est d'une importance capitale, et pourtant Artémidore, qui avait déjà écrit là-dessus un ouvrage spécial', est fort embarrassé de donner à ce sujet des règles précises. Il s'en remet évidemment à la sagacité de l'onirocritique qui, exigeant tout d'abord de son client les confidences les plus intimes, décidera ainsi quelle part doit être faite aux influences naturelles, aux appétits et aux passions. Le cas devient particulièrement difBcile lorsque le client a lui-même des notions d'onirocritique, car il peut arriver que, chez lui, l'imagination emprunte à la mémoire, pour représenter l'objet dont elle est préoccupée, des symboles qui feraient croire à un songe divinatoire. Ainsi, un amoureux ordinaire rêverait de femmes, et la qualité du rêve serait bien vite reconnue; tandis que celui qui est au courant du langage symbolique « verra, non pas sa bonne amie, mais un cheval, ou un miroir, ou un vaisseau, ou la mer, ou une femelle d'animal, ou un vêtement de femme, ou quelque autre des choses qui désignent la femme*. > Un tel rêve passerait aisément pour un songe et servirait de point de départ à des conjectures absolument fausses. Le mieux serait peut-être encore de demander au client si, d'ordinaire, les songes qu'il fait se réalisent ; on obtient ainsi, du premier coup, une probabilité pour ou contre le caractère divinatoire du songe en question.
En somme, il n'y avait pas de critérium fixe qui permît déjuger à coup sûr, et les sceptiques le savaient bien. «Si parmi les songes, dit Cicéron, il en est de vrais et de faux, je voudrais bien savoir à quelle marque on les distingue. S'il n'y en a pas, pourquoi écouter ces interprètes? S'il y en a une,
i) Artemid., I, i. — 2) Artemid , IV, Proœm.