DATE PROBABLE DE L'ÉCHÉANCE
qui environnent chaque objet aperçu ou avec Tattente des clients, car il serait ridicule, en, présence d'un homme qui craint ou espère pour le lendemain et qui a fait un songe, d'aller expliquer ce qui arrivera au bout de Tannée. »
On le voit : dans toutes les difficultés de son art, le devin onîrocri tique prend toujours son point d'appui sur la personne même de son client. Le client est si bien la mesure de toutes choses que le même songe, non-seulement a des sens différents quand il apparaît à des personnes différentes, mais doit être interprété diversement lorsqu'il se représente plus d'une fois au même individu, parce qu'à chaque fois les circonstances dans lesquelles se trouve le songeur, et surtout l'impression qu'il a éprouvée pendant le rêve, ont changé. Ainsi un parfumeur rêva qu'il n'avait plus de nez ; il perdit sa fortune et ferma boutique. Le même songe revint plus tard, s'adressant cette fois, non plus au négociant, mais à Thomme. Le résultat fut que l'infortuné, victime d'une calomnie, se vit montré au doigt comme s'il avait eu le visage difforme. Lorsqu'il rêva pour la troisième fois qu'il avait perdu son nez, ce fût son arrêt de mort : il allait tomber au pouvoir de la camarde K
Quant à rimpression éprouvée pendant le rêve, elle est si importante qu'elle peutmodifîer considérablementle pronostic. «Tous les songes qui annoncent des malheurs, si l'âme du songeur n'est pas désagréablement affectée, n'amèneront que des maux moins sérieux et, pour ainsi dire, de nul eflfet ; de même pour les songes qui présagent du bonheur; ces biens seront imparfaits et bien moindres, au cas oïl l'impression n'aurait pas été agréable*. »
Les classifications, observations et avertissements qui précèdent constituent à peu près tout ce que des siècles de pratique ont pu donner de règles générales à l'exégèse des
i) Abteiiid., IV, 27. — 2) Artemid., I, 12.
songes. Il faut y ajouter le vocabulaire onirocritique, c'està-dire la traduction des principaux symboles, fondée sur des associations d'idées ou analogies plus ou moins naturelles, car, dit Artémidore, « Tonirocritique n'est autre chose que le rapprochement des semblables ^ » Le reste dépend absolument de l'instruction personnelle du devin, de la sûreté de ses informations et de la rectitude de son jugement.
Que ne devait pas savoir l'onirocritique pour s'orienter au milieu des images bizarres soumises chaque jour à son appréciation I Non-seulement il devait connaître à fond le langage symbolique, qui est l'instrument même de son art; non-seulement il devait être versé dans l'histoire et la mythologie courante pourinterpréter les réminiscences et allusions historiques ou mythologiques*; mais on peut dire qu'il était obligé d'acquérir une compétence universelle en matière de divination*.
En effet, le caractère spécial de la divination par les songes^ celui qui la rend digne d'une attention toute particulière, c'est — nous Tavons dit déjà,— de renfermer et de résumer toutes les branches de la mantique nationale, en les complétant par l'adjonction d'une science qui les met toutes à contribution, la têratoscopiej ou interprétation des prodiges. La tératosQopîe, qui suppose déjà des connaissances universelles par cela seul qu'il faut connaître toutes les lois de la nature pour distinguer les prodiges des phénomènes naturels, est contenue tout entière dans l'onicomancie. Celle-ci vit dans le prodige, comme dans son élément ordinaire ; elle le dépasse même, puisqu'elle interprète jusqu'à l'invraisemblable, l'impossible, l'absurde; tandis que, du côté opposé, elle en sort, de temps à autre, pour juger des images conformes à leurs modèles naturels.
1) Artehid., II, 25. Cf. Cic. Divin., II, 60. L'oavrage d'Artémidore est nn vocabulaire de ce genre. L'auteur y passe en reTue tous les objets symboliques que peuvent lui offrir ses notes et ses souyenirs. ^ 2) Artemid., IV, 43, 47, 63. — 3) Quid ergo? ad haec mediocri opus est prudentia an et ingmio praeitanti et eruditione perfeeta? (Cic. Divin,^ II, 63.)
SONGES ORNITHOMANTIQUES 311
L'oniromancie est donc comme une vaste encyclopédie de la divination, où nous allons retrouver sans peine toutes les méthodes analysées jusqu'ici.
Soit, par exemple, une image qui tombe dans le domaine de rornithomancie, Tapparition d'un oiseau. L'onirocritique est obligé de savoir, comme l'augure, à quelle divinité la tradition adjuge chaque espèce, car « tous les animaux qui sont consacrés aux dieux indiquent ces dieux eux-mêmes ^» Il doit ensuite examiner les mœurs de l'espèce en question et faire des rapprochements analogiques avec les affaires humaines, c'est-à-dire, en somme, reprendre à nouveaux frais les raisonnements qui jadis ont servi de base à la tradition augurale. La consultation suivante pourrait aussi bien être signée par un augure que par un interprète de songes. « Voir un aigle assis sur une pierre ou perché sur un arbre très-élevé est bon signe pour ceux qui s'apprêtent à l'action, mauvais pour ceux qui craignent. Le voir voler doucement, sans précipitation, est également bon signe, mais l'effet en est d'ordinaire plus lent". » Veut^on un prodige ornithoscopiquef Les songes les multiplient et fournissent toutes les copies des prodiges réels. « Un aigle se reposant sur la tête de l'observateur présage la mort pour celui-ci, car tout ce que l'aigle saisit de ses ongles meurt'. » Le prodige réel aurait été interprété de la même manière, pour les mêmes raisons. Aussi, les onirocritiques empruntaient-ils souvent leurs interprétations aux tératoscopes et étaient eux-mêmes consultés sur les prodiges. Artémidore, en un certain endroit, renvoie, pour plus amples renseignements, au traité Des prodiges et signes de Mélampus, « estimant qu'il n'y a aucune différence entre ce qui se passe durant le jour et ce qui apparaît en songe, car on arrive, de part et d'autre, au même pronostic, comme nou3 l'avons souvent vérifié par l'expérience*. ;i
l)ABTEM.,in,28.^2)AETEll,,I, 44. — 3) AKTE¥.,ïr, «2.— 4)Abtk¥ , IV,B6.
Sur la foi de cette assertion, on pourrait emprunter à l'expérience oniroscopique de quoi compléter le peu que nous savons sur l'extispicine réelle. On peut rêver qu'on dissèque un animal ; on peut aussi songer que Ton est soi-même traité de la sorte. C'est ce dernier cas que considère Artémidore; mais, si étrange que paraisse l'exemple choisi, il se prête à une assimilation toute naturelle, attendu que la victime, dans les sacrifices réels, représente en tout celui qui l'offre et pour qui Ton en consulte les entrailles. L'haruspice aurait donc pu raisonner comme^le fait l'onirocritique, et localiser, comme lui, les pronostics dans les diverses parties interrogées par son scalpel, faisant représenter le conjoint de son client par le cœur et les poumons ; le fils et les soucis par le foie ; l'argent et les femmes par la vésicule du fiel; les plaisirs par la rate; les enfants et. les usuriers par les intestins ; les frères et la parenté par les reins. Artémidore a peut-être pris sa conclusion dans un manuel d'extispicine, « Lorsque ces parties demeurent en place, elles indiquent que ce qu'elles représentent durera; doublées, toutes ensemble ou dans une partie isolée, elles indiquent que l'effet représenté sera double". »
La divination qui est le plus largement représentée dans l'oniromancie est la divination populaire par les rencontres fortuites ou symboles ((J7:avTïi«iç — au{ji3oXoi)*.Les gens superstitieux qui remplissaient de ces préoccupations leur vie domestique et leurs voyages, pouvaient s'adresser de confiance à l'onirocritique, aussi bien pour les incidents réels que pour les incidents imaginés, les uns et les autres ayant même valeur. Il n'est pas une page du livre d'Artémidore qui ne fournisse un appoint à la symbolomancie. Supposons qu'un individu timoré ait rencontré des ânes chargés et soit tenté d'y voir un présage. Le présage sera le même que s'il avait rêvé cette rencontre. Or, « des ânes chargés, obéissant à leurs conducteurs,
i) Artemid., I, 20. - 2) Voy., ci-dessus, p. 419-«22. 148.
SONGES CLÉDONOMANTIQUES 313
d'ailleurs bien portants et marchant d'un bon pas, sont d'heureux augure pour un mariage ou une association ; porur les voyages, ils présagent une entière sécurité, mais des délais et lenteurs à cause de la lourdeur de leur marche*.»
On sait que la belette était généralement redoutée des gens à frayeurs. Artémidore nous donne le sens de ses apparitions. € La belette indique une femme rusée et méchante ou un procès, parce que b{xti et ^oîkifi font en chiffres le même compte; et aussi la mort, car, ce que la belette prend, elle le corrompt; puis, des bénéfices* et utilités, parce que certains l'appellent xepSci {gain). On peut apprécier ces différences en l'observant, selon qu'elle s'approche ou s'éloigne, qu'elle fait ou subit quelque chose d'agréable ou de désagréable*. »
Il devait arriver souvent que des gens en quête d'un conseil surnaturel fissent une sorte de pacte avec les dieux et convinssent avec eux de prendre pour symbole le premier objet qui s'offrirait à leur vue. Pour ceux-là, les répertoires onirocritiques étaient une mine inépuisable de renseignements.
Ce procédé est surtout connu par l'emploi qu'on en faisait dans la divination clédonomantique. La clédonomancie tient aussi une grande place dans l'interprétation des songes et y est représentée sous tous ses aspects. Que Ton voie des individus portant des noms comme Ménon ou Ménécrate, on en conclut qu'il faut s'abstenir de voyager. Zenon, Zénophile, Théodore donnent bon espoir aux malades; Karpos, Elpido-. phoros etEutychos indiquent un bénéfice pécuniaire. D'autre part, Thrason, Thrasylos, Thrasymachos encouragent à agir en enjoignant de ne pas hésiter*. On connaît le calembour qui rassura Alexandre devant Tyr. Le conquérant, impatient et presque découragé par les lenteurs du siège, rêva qu'il voyait un satyre danser sur son bouclier. Aristandre de
1) Abteiiid. /6td. — 2) Autemid., IIÏ, 28. — 3) Artmid., IH, 38.
Telmesse déclara que nul présage ne pouvait être plus heureux, attendu que Satyros signifie « Tyrest à toi (Sà Tiipoç) *. » Artémidore use à chaque instant de ce procédé fécond en résultats inattendus. C*est ainsi que, seul de tous les légumes, le pois (idmç) est favorable, parce qu'il signifie confiance (nitmij* ; que les chèvres («T^êO indiquent les vagues de la mer, appelées métaphoriquement du même nom'; l'aigle (i€T6çi, l'année présente («'hoç)*. Le dieu Sérapis expliqua un jour, par une finesse étymologique, un songe que les plus habiles désespéraient d'élucider'. Seulement, l'expérience avait appris qu'il fallait parfois contrôler, à J'aide des renseignements supplémentaires, les résultats ainsi obtenus, surtout en ce qui concerne les noms propres. Le jurisconsulte Paulus, par exemple, ayant un procès, rêva qu'il avait pour avocat Nicon, c'est-à-dire le « victorieux. > Il était enchanté du présage, mais il existait réellement un Nicon qui avait été condamné jadis par la justice impériale, et Paulus perdit son procès*. Parfois aussi, on applique la clédohomancie là où elle n'a que faire. Un malade rêva qu'il voyait un certain Pison, et un devin lui promit là-dessus longue et heureuse vie. Mais le nom était ici chose indifférente, tandis qu'on avait négligé un détail important : c'est que ce Pison portait des parfums. Or, il les destinait à un enterrement, comme on s'en aperçut à la prompte mort du songeur'.
Les songes parlants tiennent à la fois de la clédonomancie et de la cléromancie. Artémidore, en homme prudent, dresse une liste des êtres dont les paroles, allégoriques ou non, méritent créance*. Il place en première ligne les dieux, pourvu qu'ils apparaissent avec le «caractère qui leur convient; puis les prêtres et les rois, les devins de bon aloi, les morts, les
i) Ahtkiiid., IV, 2i, —2) Artemid., F, 6«. — 3) Artemid., IÏ, 42. — 4) Arte- MiD., Il, 20. — 5) Artemid., ÏV, 80. — 6) Artkmid. ïbid. — 7) Artemid., IV, 22» — S) Artemip., Il, 69 ; IV, 72.