‹ Histoire de la divination dans l'antiquité (volume 2)Chapitre 128 sur 149 · LES SONGES ET LA PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

LES SONGES ET LA PHILOSOPHIE

les interprètes ne se trompaient pas en raisonnant leurs conjectures*. »

La philosophie ne toucha qu'avec le plus grand ménagement à cette croyance, qui pouvait invoquer en sa faveur le consentement universel. Elle n'osa pas révoquer en doute des faits qui remplissaient toutes les légendes et toutes les histoires*, ou attaquer, même indirectement, une science qui pouvait paraître ridicule chez les devins de la rue, mais dont la clientèle des oracles médicaux attendait son salut. Les philosophes justifièrent, au contraire, la foi générale par des théories ingénieuses qui ne prouvaient rien, mais expliquaient tout. Les stoïciens, champions zélés de la divination, ee distinguèrent, comme toujours, dans l'art de conduire le raisonnement à un but marqué d'avance. Â tous les arguments amassés par le scepticisme académique pour harceler les partisans de la divination oniroman tique, les stoïciens opposaient les recueils de faits qu'ils compilaient de toutes parts.

Du reste, ces arguments sont plutôt des questions, auxquelles un seul fait bien constaté imposerait silence, que des réductions à l'absurde qui forceraient à interpréter d'autre manière les faits les plus certains. Quand Gicéron les jette coup sur coup à son interlocuteur chargé du rôle des stoïciens, on sent bien qu'il a raison et que le parti pris peut seul résister à cet assaut du bon sens ; mais il ne démontre pas que rinvraisemblable ne puisse pas être vrai. Les songes, avec leurs énigmes puériles et souvent inintelligibles, ne sont pas un langage digne des dieux, qui pourraient et devraient parler pi us clairement, s'il veulent que leurs avis soient utiles. Sans doute : mais on répondra que les dieux choisissent les moyens qu'il leur plaît et qu'à tout prendre, ils eussent été moins sages si, comme le voudrait le critique, ils avaient

i) Amm. Marc, XXI, i, 12. — 2) Sar le rôle des songes dans la dramaturgie greeqne, voy. J. Gibard, le Sentiment religieux en Grèce^ p. 457 sqq.

parlé aux gens éveillés, ou en termes catégoriques, ou s'ils avaient épargné leurs avertissements à ceux qui font fl des songes ; car ils auraient, de cette façon, porté atteinte à la liberté humaine.

Les songes, poursuit le raisonneur, peuvent s'expliquer sans l'intervention du merveilleux, et le hasard suffit à produire les coïncidences constatées entre les songes et les événements. Soit: mais c'est bien là une théorie, qui ne saurait infirmer une théorie fondée sur des principes différents. On peut même dénier toute valeur scientifique aux procédés d'exégèse sans supprimer pour cela le fait de la révélation par les songes. Il resterait seulement à attendre d'une plus longue expérience le secret du langage divin. < Un coureur, dit CicéronS au moment de figurer à Olympie, rêva qu'il était devenu aigle. Un interprète lui dit : Tu as remporté la victoire, car il n'y a pas d'oiseau qui ait le vol plus rapide que celui-là. Lourdaud, dit Antiphon au même individu, ne voistu pas que tu es battu ? L'aigle est un oiseau qui pourchasse et poursuit les autres, et qui, par conséquent, vient toujours derrière*! » Le trait est plaisant; mais, loin de discréditer l'oniromancie, l'anecdote montre comment elle pouvait devenir une science expérimentale. L'issue du concours dut décider entre les deux interprétations proposées et ajouter un arrêt à la jurisprudence onirocritique.

La réputation d'Antiphon et d'Aristandros de Telmesse, comme le grand nombre d'auteurs qui ont écrit sur les songes, montrentbienque,au-dessusdeces«conjecteurs»debasétage, que Cicéron déclare « absolument vides et ignorants % » il y avait une tradition régulière, maintenue par des hommes sérieux et instruits, auxquels il faut ajouter les desservants des oracles médicaux. On ne peut guère noter dans les annales de l'oniromancie de ces périodes de grande faveur ou

i). Cic. Divin.j H, 60sqq. — 2) Cic. Divin.^ IF, 70. — 3) Cic. Divin. ^ IF, 63.

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