PERIODE D'ÉLABORATION
orphiques, qui tenaient par un côté au culte de Dionysos et, par l'autre, à celui d'Apollon, qui rapprochaient, par conséquent, les deux éléments constitutifs de la mantique par enthousiasme, créaient de leur côté toute une pléiade de prophètes inspirés que l'on ne put montrer nulle part, mais dont on citait les oracles. Il y eut ainsi une chresmologie libre, donnée comme un legs du passé, à côté de celle qui dispensait à Pytho la révélation apoUinienne.
Nous ne voulons anticiper ni sur l'histoire de l'oracle de Delphes ni sur celle des chresmologues et sibylles. Il nous suffit d'avoir établi, avec quelque vraisemblance, que la divination chresmologique a dû naître à Delphes, d'un rapprochement fortuit entre le culte de Dionysos et celui d'Apollon; que Ton n'a pas besoin de reculer très-haut la date de cette création religieuse, et que certains indices pourraient engager la critique à la placer dans le cours du VIII* siècle ou au commencement du vu*.
Après avoir élucidé ainsi, dans la mesure du possible, la question d'origine, il nous reste à étudier la nature de la divination chresmologique, autrement dit, la nature des rapports qu'elle établit entre la divinité et l'instrument humain dont elle se sert. Nous laisserons de côté le caractère poétique de cette révélation. Les prophéties des chresmologues libres et des sibylles étaient toutes versilSées, et les oracles rendus par les pythies l'ont été longtemps; mais Apollon a aussi parlé en prose, tandis que des consultations obtenues par des procédés différents ont été parfois formulées en vers'. Plutarque, dans un traité spécial*, a sura-^ bondamment démontré que le langage rythmé est l'ornement mais non pas la forme nécessaire de la divination chresmologique. Suivant sa doctrine, qui était évidemment celle de ses amis les prêtres de Delphes, les vers ne sont pas l'œuvre
\) Ce traité est intitulé : Pourquoi la Pythie ne rend plus ses oracles envers.
du dieu, mais bien de la pythie elle-même, et la forme extérieure du langage prophétique dépend des aptitudes personnelles de l'intermédiaire.
Ce qui constitue essentiellement la méthode chresmologique, telle qu'elle a été pratiquée après l'âge homérique, c'est, nous l'avons dit, la « possession, » l'incarnatiomnomentanée d'un esprit révélateur ^ dans un organisme humain. Les faits, ici comme ailleurs, ont précédé les théories. Ceux qui firent monter la bacchante sur le trépied apoUinien ne se rendaient sans doute pas bien compte de la manière dont l'inspiration prophétique agissait sur elle, mais, lorsqu'on en vint aux explications, on n'en trouva pas de plus satisfaisante que celle-ci. La pythie représentait, ou plutôt contenait en quelque sorte Apollon ; elle était, comme le dit une métaphore éner^ gique, « enceinte du dieu, » et elle parlait, non plus comme interprète du dieu, mais à la première personne, en discours direct, comme étant le dieu. lui-même. Mais que devenait, devant cette crise mystérieuse, la volonté, l'intelligence propre de la pythie? Sa personnalité était-elle si bien anéantie quela révélation sortît de sa bouche affranchie de tout contrôle intérieur et, par conséquent, inaltérée?
Ce n'est pas assurément dans le sanctuaire de Pytho que s'agitaient ces questions. Elles occupèrent cependant de bonne heure l'esprit curieux des Grecs, et, avant même que la philosophie s'en emparât, la légende et la tradition religieuse s'efforcèrent d'y répondre.
On peut dire, d'une manière générale, que rien ne répugne au génie hellénique comme l'anéantissement complet du libre arbitre. L'Hellène veut bien obéir à ses dieux, mais non pas
i) Qael qae soit d'ailleurs cet esprit. Les prêtres d'Apollon cherchaient & faire de leur diea le seul inspirateur des prophètes, mais leur doctrine ne fut pas acceptée partout ni toujours. Sjlla reçoit l'annonce d'une victoire future de la bouche d'un esclave inspiré par une déesse assez obscure, Enyo. (PtuTARcâ. Sylla^ 27.)