OPTIMISME DE PINDARE
de la liberté humaine, et sacrifie même de la liberté divine ce qu'il faut pour mettre les dieux à l'abri des récriminations fondées sur l'incompatibilité de certains enseignements religieux avec les principes innés de la conscience morale. Son âme se repose dans une confiance sereine en une Providence qui ne cesse d'être parfaitement libre que pour être parfaitement bonne. Il lui suffit que la piété soit un titre assuré à la protection des dieux, et sa muse franchit d'un coup d'aile les régions mal éclairées où sommeillent les objections philosophiques.
Pindare, né dans un pays fertile en oracles*, était l'interprète de l'oracle apoUinien de Delphes, alors à l'apogée de son prestige et de son influence. Le fatalisme religieux, ainsi mitigé par le caractère éminemment moral de la Providence, était à cette époque l'opinion orthodoxe que le sacerdoce d'Apollon s'efforçait de généraliser. Dans le temple de Delphes, non loin du siège de fer oti Pindare s'asseyait, dit-on, pour chanter des hymnes en l'honneur d'Apollon, on voyait un groupe de statues représentant Zeus Mœragète et Apollon Mœragète associés à deux Mœres et tenant la place de la troisième*. Là. théologie formulait et l'art symbolisait ainsi cette union intime de la fatalité et de la Providence, dont la raison ne devait jamais parvenir à élucider le mystère.
Si la confiance en la bonté divine domine dans Pindare, la préoccupation de la fatalité domine le drame tragique. Les poètes cycliques, que les dramaturges athéniens mettaient si largement à contribution, paraissent s'être complus à engager dans d'inextricables collisions les trois éléments actifs dont l'effort donne le branle aux choses, la fatalité immuable, l'initiative humaine et, entre les deux, la volonté divine. Le mythe d'Œdipe, en particulier, qui avait fourni la matière de
i) V., sur les oracles de la Béotie, le vol. ITI de cet ouvrage. — 2) Pausan., X, 24, 4-5. Cf. Zeus associé aux Mœres et aux Heures, dans un temple de Mégare (Palsan., !, 40, 4).
plusieurs épopées cycliques S est un modèle de ce genre de problèmes moraux, que développait avec une sorte de prédilection la poésie de cet âge troublé par les premières hardiesses de la philosophie naissante. Tout contribuait à pousser les esprits vers les doctrines fatalistes. D'un côté, la vogue croissante des oracles affermissait le fatalisme religieux, car ces instituts man tiques tenaient à passer plutôt encore pour rendre des arrêts infaillibles que pour donner des conseils utiles, et leurs prédictions ne pouvaient être infcuUibles que si TefTet en était inévitable. Sans doute, il résultait de là que ces prédictions n'étaient d'aucune utilité pratique*, mais cette conclusion ne menaçait nullement le prestige des oracles et ne risquait pas, par conséquent, de décourager leur clientèle. D'un autre côté, les « physiciens » de l'Ionie créaient l'idée de loi « naturelle, » de forces aveugles inhérentes à l'essence même des choses et se manifestant dans l'enchaînement fatal des causes et des conséquences. Cette fatalité naturelle, désignée par des noms nouveaux {il^^srfmiptù^^)^ prenait place à côté du Destin des théologiens, sans sourire plus que lui aux espérances des mortels. La liberté humaine, battue en brèche de toutes parts, risquait de succomber. Avec elle aurait disparu le plus grand obstacle que rencontrât 9ur sa route la science de l'avenir.
Mais si la morale religieuse, telle que la comprenait le vulgaire et telle que la supposait l'expiation des péchés involontaires, ne se croyait pas solidaire de la liberté, on sentait surgir de toutes parts, dans la conscience hellénique, une conception plus élevée de la responsabilité. Il se formait, avec la coopération des oracles eux-mêmes, comme une morale
1) La Thébatde ou la Chevauchée d'Amphiaraos^ les Éfrigonts^ VÀlemcBonide^ VOEdipodie. — 2) « A quoi bon s'ingoiéter de l'avenir, dit le Chœnr dans VAgamemnon d'Eschyle, puisqu'on ne peut l'éviter? Pourquoi s'afiliger avant le temps ? L'avenir se conformera nécessairement aux oracles* Puisse-t-il être heureux! »