LE DESTIN ET LE LIBRE ARBITRE
nouvelle qui plaçait la distinction du bien ou dû mal non plus dans les actes matériels, mais, avant tout, dans Tintention. Cette conception épurée de la loi morale ne pouvait s'accommoder de la fatalité. Elle pouvait, à la rigueur, renoncer à la liberté des actes, mais il fallait lui garantir au moins le libre arbitre, sur lequel elle fondait la responsabilité.
Aiiisi la fatalité d'une part, née de la force des choses ou d'un décret divin et acceptée par la foi religieuse; de l'autre, la volonté humaine réclamant la liberté au nom de la morale; telle était l'énigme que les tragiques d'Athènes avaient à résoudre et sur laquelle s'acharna le génie inquiet d'Eschyle ^
On peut dire que la question de la responsabilité de l'homme en face de la destinée a été la préoccupation constante du poàte et qu'il en a fait le ressort de l'action tragique. Il a résolu le problème d'une façon aussi neuve que hardie, rejetant toutes les transactions timides que le sentiment arrache d'ordinaire à la raison et qui écartent certaines difficultés pour les remplacer par de plus inextricables.
Pour lui, il y a eu une époque où le destin irrationnel, représenté par les trois Mœres et les Érinyes, fixait au hasard le cours des choses, et où les volontés particulières, libres de tout frein apparent, couraient, sans le savoir, au but marqué par l'aveugle fatalité. L'arbitraire était partout. Le destin en avait la réalité, et les autres êtres l'illusion. Cette époque est celle que le monde a traversée avant l'avénement de Zeus. Prométhée est né et a grandi au milieu de cette anarchie; il en a conservé les principes sous le régime nouveau, et c'est pourquoi, en pratiquant à sa guise la philanthropie, il se trouve n'être plus qu'un rebelle dans un monde où tout obéit à Zeus, y compris le Destin. En vain 8'entend-«il répéter que « nul n'est libre fors Zeus'» et que tous ceux qui étaient grands jadis ont dû s'humilier ou
f) Cf. J. GiRAAD, op. eit.j Ht. III. — 2) iEscHTL. Prom$th,» BO.
disparaître; il ne veut pas comprendre et se croit innocent parce qu'il a charitablement usé d'une liberté qui ne lui appartenait plus. Ce sont encore les idées d'un autre âge qu'il exprime quand il se flatte de Tespoir que Zeus luimême succombera sous l'eflFort de la destinée. Il ne sait pas que la raison de Zeus a dompté le destin et fait servir à ses desseins cette force aveugle. Le danger dont Prométhée menace Zeus, Zeus saura le prévenir par des moyens rationnels, comme il brisera, par un ensemble de mesures habilement graduées, l'obstination de Prométhée lui-même.
Dans le monde actuel, il n'y a donc plus qu'une puissance maîtresse, la. volonté de Zeus réglée par sa sagesse. Eschyle arrive ainsi à la conception la plus pure de la Providence. Mais, quelle est, en face de cette Providence libre, la part d'initiative laissée à l'homme? Eschyle se garde bien de supprimer, avec la liberté, la responsabilité humaine. Quiconque est malheureux a mérité de l'être. Il y a, à l'origine de toutes les infortunes, un péché, ordinairement fruit de la présomption et de l'orgueil. Ce péché formel, les dieux peuvent pousser à le commettre l'homme qui mérite un châtiment, afin d'avoir un motif palpable pour le punir. Eschyle ménage ainsi la transition entre l'ancienne morale, qui se bornait à apprécier les actes, et la nouvelle, qui tient compte de l'intention. Les dieux font en sorte de transformer en acte punissable l'orgueil impie que leur regard a surpris dans les profondeurs de la conscience. « Quand un homme court à sa perte, les dieux l'aident à s'y précipiter *. » Dès lors, le coupable est poursuivi par la vengeance divine («lïi), et ses malheurs s'enchaînent en une série ininterrompue qui dépasse souvent les limites de sa propre existence et se continue dans sa postérité. Cette fatalité n'est plus une force aveugle comme l'antique destin, c'est l'inexoirable logique
i) iEscHYL. Pers,, 732.