LES SOPHISTES ET EURIPIDE
lène, gardée dans Pile de Pharos par un hôte respectueux, n'avait jamais mis le pied sur le sol troyen *. Quand Euripide disait : < Le meilleur devin est celui qui conjecture bien*, » il entendait bien substituer à la divination surnaturelle Tin-
duction raisonnée.
Cependant, Euripide, en niant le fait, ne nie pas la possibilité de la divination. Quand il prétend que Zeus a permis le sanglant quiproquo de la guerre de Troie pour soulager la terre surpeuplée et glorifier les plus vaillants des Achéens, il aflBirme l'existence d'un plan providentiel arrêté dans son ensemble et pouvant, par conséquent, être connu.
Nous allons enfin rencontrer, parmi les contemporains d'Anaxagore et d'Euripide, un philosophe qui, dans le problème de la divination, supprime la donnée essentielle, la Providence, et le discute ainsi dans des conditions toutes nouvelles. Il s'agit de Démocrite et de l'école atomistique. ,
Le matérialisme de l'école atomistique semblait ne laisser aucune place à la divination privée de sa source, la conscience divine. L'univers, composé d'atomes groupés dans l'espace par des forces mécaniques, n'est point ordonné suivant un plan providentiel, et il ne s'y passe rien qui ne soit le résultat fatal de causes naturelles. La science peut donc prévoir les phénomènes quand elle connaît les lois qui les engendrent, mais elle n'a rien à apprendre d'une révélation surnaturelle.
Cependant, telle était la force de l'opinion courante, et la philosophie avait tant d'intérêt à vivre en paix avec la religion, que Démocrite retrouva, dans ses génies aériens, anthropomorphes et mortels, une source nouvelle de révélation. Ces génies, bons et mauvais, projettent, comme tous les êtres, des images ou fantômes, perceptibles soit à l'oreille, soit aux yeux des hommes et des animaux, et nous informent ainsi
i) EcEiPiD. Helen,, 743 sqq. — 2) Eurip., ap. Plut., D$f, orae.y 40. Gic. Divin,, II, 5.
soit de leurs desseins, soit des choses qui se passent dans des parties éloignées du monde ^ Chaque image, en effet, comme Démocrite l'enseignait dans sa théorie de la connaissance, est un décalque fidèle de Tobjet duquel elle émane. Celles qui nous arrivent des génies reproduisent donc nonseulement leurs formes, mais aussi leurs pensées, modifications matérielles de leur être. De là, les visions aperçues et les voix entendues pendant le sommeil*.
Démocrite attribuait donc aux songes une valeur prophétique; il les considérait comme apportant à l'homme les connaissances d'êtres mieux doués et mieux informés que nous. Les informations ainsi obtenues sont plus ou moins exactes, suivant que les images se seront plus ou moins déformées en chemin, dans leur course à travers Tatmosphôre. Aussi le philosophe trouvait-il parfaitement justifiée l'opinion vulgaire qui tenait pour suspects les songes obtenus en saison d'automne. Il ne disait pas, comme tels autres théoriciens, qu'à ce moment l'âme est engourdie parla diminution de la chaleur ou offusquée par les vapeurs du vin nouveau ; mais, que l'agitation de l'air et la chute des feuilles altèrent de mille manières Tagencement et la proportion des images \
Si les images prophétiques sont animées d'une impulsion assez forte pour se frayer un chemin au travers des images plus grossières qui assiègent les sens dans l'état de veille, il n'y a pas de rai'&on pour que l'âme ne reçoive pas alors l'enseignement d'en haut. Démocrite n'avait rien à alléguer contre la sincérité de l'enthousiasme fatidique et il n'a pas dû refuser d'y croire, puisqu'il voyait dans la poésie le produit d'un enthousiasme divin \
i) Cic. Divin., U, 58. NaL Deor., 1, 12, 43. Sezt. Empir. Adv. Mathem., \X, 19. Plut. Def. orac., 17. Clem. Alex. Protrept., p. 57. Stfvm., V,p. 698. Oxon.— 2) Plot. Quast. conviv . , \l{\, 10, 2. PîacU. phiL,\y 2. — 3) Plut. Qu^t. conviv.^ VIII, 10, 2. — 4) Cic. Divin., I, 37. Dio Chrys. Orat., Uil.