LE SCEPTICISME ACADEMIQUE
Garnéade laissait volontiers à ses auditeurs le soin de conclure. Il aimait à opposer les uns aux autres les divers systèmesy qu'il retouchait au besoin pour renforcer de part et d'autre les arguments, et trouvait un plaisir d'artiste à balancer entre eux la victoire. Il lui suffisait d'avoir établi que quiconque croyait à liberté devait renoncera la divination, et quiconque admettait la divination était obligé de lui sacrifier sa liberté. On comprend ce que devenaient, devant un pareil dialecticien, les preuves historiques de la révélation. Il les tenait, en général, pour des histoires inventées à plaisir, et, s'il était avéré que certaines prophéties s'étaient réalisées, il en était quitte pour dire qu'elles s'étaient fortuitement rencontrées avec la réalité.
Le scepticisme académique eut pour premier effet d'amener le stoïcisme lui-même, ou du moins certains stoïciens, à une transaction éclectique. Panétius de Rhodes essaya de mettre la doctrine stoïcienne en harmonie avec le sens commun et en paix avec les autres systèmes. La divination extérieure ou exégétique fut sacrifiée aux arguments de Garnéade. Panétius demandait, comme l'académicien, si c'était Jupiter qui avait décidé que, pour porter bonheur, la corneille devait croasser à gauche et le corbeau à droite '.Il se moquait aussi des rêveries astrologiques*. Mais, quand Panétius avouait que < la divination est Insoutenable % » il exceptait de cet arrêt la divination subjective ou révélation intérieure. Sur ce point, il hésitait ; car, s'il ne trouvait pas de raisons bien fortes pour établir l'existence d'une faculté divinatrice dans rame, il n'en voyait pas non plus de décisives pour la rejeter formellement*. Scylax et Diogène de Séleucie paraissent avoir adopté la même manière de voir'.
Ce que Panétius avait gardé de la foi en la divination
i) Cic. Divin., 1, 7. — 2) Cic. Àd Dtv., II, 42, 47. — 3) Diog. Laert., VIÏ, 149. — 4) Cic. Divin., I, 3. Acad., II, 33. — 5) Cic. Divin., U, 42.
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ramena bien vite ce qu*il en avait éliminé. Son élève Posidonius écrivit un gros livre sur la mantique et redressa les idoles que le maître avait renversées, en y ajoutant peut-être des superstitions nouvelles, par exemple, la croyance aux apparitions divines* et une foi absolue dans Tastrologie qu'il pratiquait pour son propre compte*. On lui attribuait même un traité sur la plus ridicule des divinations antiques, celle qui tirait ses pronostics du tressaillement des membres •. Le Syrien d'Apamée ne pouvait être sensible aux arguments qui avaient frappé l'esprit délié du Rhodien. Posidonius fut un des hommes les plus doctes de Tantiquité et en même temps un des plus crédules. Il répéta les assertions formulées avant lui dans Técole et trouva même, dit-on, de nouvelles raisons pour justifier la mantique. Il est douteux, toutefois, que ses retouches aient amélioré la théorie stoïcienne.
Posidonius distinguait trois sources de révélation, la Providence, le Destin, et la nature humaine*. C'est l'indice d'un effort fait pour limiter le rôle envahissant du Destin, qui avait toujours embarrassé Chrysippe, et pour le dissimuler entre la Providence libre de Socrate et la faculté divinatoire d'Aristote. Mais cet effort ne pouvait aboutir qu'à des résultats* illusoires, car Tidée de la fatalité est de celles qui n'acceptent pas de mesure. La Providence de Posidonius ne pouvait pas être libre avec le Destin, et la faculté divinar toire de l'âme n'était pas, comme chez Aristote, indépendante de toute intervention divine; l'âme ne prévoyait qu'en vertu de sa parenté (cognatione) ou plutôt de sa communion avec l'esprit divin*.
Posidonius, sur toutes ces questions, n'avait pas fait preuve
i) V. E. Zeller, Philos, der Griecîien, IV\ p. 320, 6. — 2) Augustin. Civ. Dci, V, 2. — 3) SujDAs s. v. Oîcoviotixïîv. Peut-être ce traité spécial n*était-il qu*im cb&pitre de li Mantiqxte. — 4) Cic. Divin. y I, 55. — 5) Cic. Divin, ^ I, 30.
OPINIONS DES ttOMAINS 69
d'une biea grande habileté dialectique. On le voit assez aux ménagements ironiques que garde pour lui son élève Cicéron*.
La discussion a presque toujours pour effet de faire prévaloir les opinions négatives. La Grèce, vieillie, fatiguée, désillusionnée, n'en avait guère d'autres à léguer aux Romains, ses disciples de la dernière heure.
Les Romains jouissaient, à l'égard de la divination, d'une grande liberté d'esprit. Ils n'avaient pas vécu, comme les Grecs, au milieu des oracles; leur mythologie indigente n'invoquait ni prophéties ni décrets de la fatalité, et leur divination officielle n'avait pas pour but de pénétrer les secrets de l'avenir ou du passé, mais simplement de reconnaître à certains indices la volonté présente des dieux. Encore les pratiques qu'elle employait avaient-elles une efficacité intrinsèque, indépendante de toute connaissance. L'État, chez eux, consultait les dieux pour remplir un devoir, et le résultat de la consultation avait beaucoup moins d'importance que le strict accomplissement des cérémonies dont elle était entourée". Aussi, la foi en la science de l'avenir proprement dite était, pour eux, affaire de goût personnel, et ils se croyaient d'autant moins obligés de l'accepter que les devins et les prophètes leur venaient du dehors.
Ennius avait attaqué avec vigueur tous les charlatans marses, étrusques, grecs, chaldéens, égyptiens qui vendaient leurs révélations au plus offrant, et avait même pu dire, sans trop de scandale, que les dieux ne s'occupaient pas des affaires humaines*. Après lui, les lettrés subirent principalement l'influence de Polybe, qui avait à peu près sur la divination les idées d'Aristote et de Carnéade, le professeur de scepticisme*. Varron, disciple de l'Académie, dressa l'inven-
I) Cic. De fato, 3-4. — 2) V., vol. IV, La Divination chez les Romains. — 3) Cic. Divin. ^ I, 58. — 4) Polyb. Excerpta Vatican. ^^ XXIX, 6.
taire du culte national sans voir, dans toutes ces pratiques, autre chose que des habitudes sociales. Le stoïcisme romain^ représenté par Caton d'Utique, regardait comme une faiblesse le souci superstitieux de Tavenir*, et Lucrèce propageait les négations radicales d'Épicure.
Enfin Cicéron, reprenant Tétude de ces graves problèmes avec le désir de se faire une conviction définitive, discuta successivement les diverses données de la question, d'abord l'existence des dieux et, par suite, de la Providence, puis la théorie de la divination proprement dite, et, pour combler toute lacune, celle du destin". Les stoïciens lui fournirent les doctrines affirmatives et les académiciens les réfutations'. Ses conclusions, dissimulées en partie par les libres allures du dialogue, sont exactement celles de Garnéade. Rien ne reste debout de toutes ces constructions chimériques édifiées par le travail de l'imagination populaire et si laborieusement consolidées par la philosophie stoïcienne. En ce qui concerne spécialement la divination, Cicéron la considère comme le fléau de l'esprit humain, et il croit rendre à ses semblables un service signalé en la reléguant parmi les superstitions dont la philosophie doit délivrer la société.
Le témoignage qu'il se décerne, en finissant son traité Le la Divination, rappelle, à certains égards, les protestations passionnées de Lucrèce. « Finissons-en, s'écrie-t-il, avec cette divination par les songes, comme avec les autres. Car, pour dire le vrai, la superstition, répandue parmi les peu-
i) LucAN. Phars., IX, 550. — 2) Cic. De Natura Deorum, lib. IH (44 av. J.-C). — De DivinaHone, lîb. II (44 av. J.-C); De}fato, lib. I (44 av. J.-C). —3) V. Th. Schiche, De fontibus librorum Ciceronis qui sunt de Divinatione. lence, 1875. L'aateur de cette dissenation cherche à démontrer que le second livre dn Traité de la DifHnatian a été composé d'après Glilomaque de Carthage, disciple de Garnéade, comme le premier d'après Posidonius. Cf. le travail — qne je n'ai pu consulter — de M . Hartfblder, Die Qwllen von Ciceras zwei BUchern de Divinatione , Freiburg i/Brisgau . 1878,