CARACTÈRE SURNATUREL DES SIGNES
produit dans une intention déterminée par la Providence. Voilà pourquoi, en théorie, le progrès même des sciences naturelles ne devait nullement restreindre le champ de la divination conjecturale. Il ne servirait de rien, par exemple, de démontrer que les craquements du bois sont le résultat d'actions mécaniques à un homme qui pense que la divinité peut se servir, pour manifester sa pensée, des phénomènes les plus conformes aux lois de la nature.
Ainsi, après une première phase d'élaboration, durant laquelle la mantique interprétait les prodiges et pouvait en trouver partout, s'ouvre comme une seconde période où les incidents prodigieux se distinguent des faits réguliers et naturels. Cette période correspond à peu près, en Grèce, à l'âge héroïque. Les devins homériques fondent d'ordinaire leurs affirmations sur les prodiges c^^pax*}, mais ils assimilent aux prodiges des signes aussi peu merveilleux qu'un coup de tonnerre au milieu des nuages. De ces signes, les uns tirent leur valeur de la tradition, les autres prennent le caractère fatidique, parce qu'ils sont demandés sous l'empire d'une préoccupation à laquelle ils sont censés répondre. C'est de cette façon que Priam, dans Vlliade^j que Ulysse, dans VOdys^ sée^y reçoivent les encouragements de Zeus.
A ce degré de son développament, la divination conjecturale disposait de tous ses moyens et prenait les allures d'une science raisonnée, la science des causes et des fins surnaturelles. Elle connaissait, d'une part, des signes nécessairement fatidiques, en tant que prodigieux, ceux-là imprévus et en nombre illimité ; de l'autre, un nombre limité de signes naturels ((nif«ra)% dont ou une convention ac-
\) HoM. îliad., XXIV, 283-321. — 2) Hom. Odyss,, XX, iOO-120. — 3) La distioction était bien indiquée dans un livre attribué à Mélampus Tbiérogrammate : ngp\ tspdîiov xx\ or.ixsCuv. (Artemidor. Onirocrit.f III, 28.)
tuelle ou une expérience antérieure ou une révélation spéciale avait déterminé le sens.
Elle ne pouvait aller plus loin sans déchoir. L'art augurai romain, qui s'intei;dit de connaître des prodiges pour ne retenir dans sa compétence que les indices naturels, se mutila lui-même et tomba prématurément en décadence. Le miracle est l'aliment nécessaire de toute croyance qui met en jeu des puissances surhumaines. Bien que garantie, en théorie, contre les réclamations de la science des causes naturelles par le postulat derrière lequel elle s'abritait, la divination était menacée de disparaître le jour où elle n'aurait plus rien qui lui appartînt en propre et où elle serait obligée partout de surajouter ses hypothèses à des raisons suffisantes prises en-dehors du merveilleux. Aussi, en fait et bien que la philosophie elle-même s'ingéniât à sauver les débris les plus respectés du passé, la lumière qui dissipait l'illusion des prodiges ébranlait peu à peu la foi à la divination inductive. On ne pouvait plus, sans une certaine hésitation, attribuer un sens divin à des faits qui s'expliquaient d'une façon satisfaisante sans intervention suj)érieure. Les connaissances ornithologiques et anatomiques, par exemple, rendaient singulièrement suspectes les prédictions fondées sur les actes instinctifs des oiseaux et l'aspect des entrailles d'une victime.
La méthode conjecturale cède alors la place d'honneur à l'intuition prophétique, à l'enthousiasme qui était venu, apporté par les cultes bruyants de l'Asie-Mineure, réchauflFer l'imagination attiédie des Hellènes. Pendant que la révélation s'épanche à flots do cette source nouvelle, ouverte au plus profond de l'âme humaine et loin du regard curieux de la science, la mantique inductive n'est plus représentée que par des devins obscurs. Le prestige même attaché aux grands noms des devins héroïques passe à la méthode rivale