DES ÊTRES ANIMÉS
Les animaux ont été le premier et le principal objet de l'attention des peuples primitifs*. Partout l'homme a étudié la nature avant de s'étudier lui-même, et, dans la nature, les animaux avant les objets inanimés.
Les naïfs observateurs des premiers âges attribuèrent aux bêtes une raison analogue à celle de l'homme. Cette idée, dont l'apologue a fait plus tard un si heureux usage, fut peu à peu modifiée par une observation plus attentive. Lorsqu'on se fut bien convaincu que les animaux n'ont pas la raison pour guide, on eut quelque peine à se faire une idée exacte de l'instinct. L'instinct, toujours identique à lui-même et marchant à son but avec une sûreté merveilleuse, ne put être assimilé qu'à une force divine entendue, non pas dans le sens panthéistique du mot, mais comme l'action présente de quelque divinité. Il fallait que l'animal eût en lui un être divin ou qu'il fût dirigé, d'une manière quelconque par une puissance invisible.
La mythologie grecque, plus respectueuse pour les dieux que les religions de l'Egypte et de l'Asie, a évité autant que
1) Voj.y sur la question en général, ^Elianus, Utpi l^d^v iSt6T7)To< {Natur, on Hisior. Animal. ^ )ib. XVH), A. de Gubernatis, Mythologie zoologique, traduite par P. Regnaud, 2 vol. in-8. Paris, 1874.
CARACTÈRE SURNATUREL DE L'iNSTlNCT 125.
possible de les incarner dans des formes bestiales, et elle ne Ta fait qu^en cédant à des influences exotiques. Cette mascarade de tous les dieux olympiens poursuivis par Typhon et fuyant déguisés en animaux jusqu'au fond de TÉgypte est bien à sa place dans la vallée du Nil. C'est là que Timagination grecque a pris et reporté une fiction grotesque, indigne d'elle. Protêe, qui se transforme si volontiers en apparences monstrueuses, habite aussi près du rivage égyptien*.
Les légendes grecques ont même épargné, autant qu'elles Pont pu, de pareilles déchéances à leurs héros. La littérature des Métamw^hoseSj qui jouit d'une si grande vogue depuis que l'érudition de Nicandre de Colophon lui' eut fourni un répertoire commode*, a fait entrer peu à peu dans la mythologie hellénique des fables qui lui répugnaient lorsqu'elle pouvait encore résister à l'invasion des légendes orientales. Le culte asiatique de Bacchus, si fécond en métamorphoses, les rêveries pythagoriciennes concernant les migrations des âmes, le charme même des fables ésopiques, accoutumèrent l'imagination grecque à des procédés diamétralement opposés à ceux qu'elle suivait jadis. Elle, qui transformait le laurier en une jeune nymphe, dut, au coAtraire, transformer la nymphe en laurier: les formes humaines qu'elle avait fait sortir des rochers, des sources, des plantes et des animaux, y rentraient pour toujours, perdant ainsi l'individualité consciente dont elle les avait dotées.
i) On retrouve facilement les traces d'un sjmLolisine exotique dans les légende} de Zeus, cygne avecLéda, taureau avecEurope ; d'Apollon dauphin^ etc. — 2) L'ouvrage de Nicandre ('£Tepoiou(xiva) ne comptait pas moins de cinq cbants. On cite encore, parmi les auteurs de Métamorphoses (MsTX{jLopcp<j[>osi( -* 'AXXou6<7sic — TtspotoufjLiva), Corinne, Parthenius, Théodoros, Antigonos de Caryste, Callisthènes, Didymarchos, Nestor de Laranda, Antuninus Liberalis, pour ne pas parler d'Ovide, plus connu à lui seul que tous les autres ensemble.
Quoi qu'il en soit, la croyance populaire, celle qui fait les institutions religieuses, admettait que les animaux, dépourvus de volonté propre, étaient éminemment susceptibles de recevoir et de suivre une impulsion divine. On voyait en eux comme des esclaves dociles des dieux, et cette idée s'était précisée par la répartition des différentes espèces animales entre les différents dieux. C'est ainsi que l'aigle fut attribué à Zeus; le corbeau, et plus tard l'épervier, à Apollon; râne à Hestia; les abeilles aux Muses; le cheval à Poséidon; le serpent à Asklépios; la biche à Artémis; la chouette à Athêna; la grue et le coq à Démêter; la cigogne à Hêra\ On voit, dès lors, quel parti pouvait tirer des actes instinctifs des animaux la science divinatoire. Elle se trouvait là en présence d'une volonté divine, passivement obéie', et elle pouvait, du premier coup, reconnaître, à la nature de l'instrument, l'être surnaturel qui avait coutume de s'en servir.
Parmi les animaux, ceux qui touchent de pi us près au ciel, qui sont les plus agiles et ont la voix la plus expressive, les oiseaux, sont par excellence les messagers de la divinité. Après eux, viennent les quadrupèdes, puis les reptiles et, en dernier lieu, les poissons, qui étaient, pour le peuple comme pour Platon % au dernier degré de l'échelle animale.
Nous suivrons cet ordre dans Tétude des signes tirés de rinstinct des animaux, en nous réservant le droit de placer à la suite les signes émanés de l'homme lui-même, considéré comme agent inconscient de la Providence et observé par le dehors.
1) Voir, sur cette répartition, qui s'étendait an règne végétal, les renseignements confus, mais intéressants que donne Ëustathe (Schol. Hov. //ûid., I, 206). — ' 2) « Les animaux privés de raison, écrivait le savant devin Artémidore {OnirocrU.j II, 69), disent parfaitement vrai, parce qu'ils n'usent pas de la méthode du raisonnement. C'est le principe qui sert de fondement à la théorie de Venthousiasme. i> — 3) Plat. Timt^^. 01. Cf. Pluti Sollert. animaliumf 2^.
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divination par les actes instinctifs des oiseaux
(ornithomancie *)
Aptitude spéciale des oiseaux au rôle de messagers célestes. — Les oiseaux de proie. — Origine de l'ornithomancie, — Liste des oiseaux fatidiques. — Classification des actes interprétés. — Divisions du champ d'observation — La droite et la gauche : leur influence spécifique. — Drames symboliques et signes convenus.^ Le langage des oiseaux.— Décadence prématurée de l'ornithomancie. -^ Restauration artificielle et éclectique de la méthode. — Expérimentation ornithoscopique : Talectryonomancie
L'éloge des oiseaux court d'un bout à Tautro do la poésie grecque. On ferait un recueil intéressant des épithètes gracieuses ou sublimes qu'elle donne à ces « co-habitants des dieux*, » et des aventures qu'elle leur prête. Il y a tant de charme à rêver des ailes que, dans la plupart des métamorphoses légendaires, les dieux consolent les victimes du malheur en les envoyant s'adjoindre au peuple aérien. Philochore
{*) Bibliographie concernant les rites ornithomaniiques :
* Hesiodcs, 'OpviGo{AavTi(a. (V. Dcrnhardy, GnVc/t. Literat,, IV, p. 329.)
* Telegonus, ïïspt oîwviffTix^;. (Sdidas, s, v. OÎwvoC.)
* IItlas, De extemorum atiguriisf (Plin., X, 16, 38.)
* ÂHTEiiiDoaus DaldianuSi Otcovooxomxd. (Suidas, s. v. 'ApTe(Afô.)
* Apollonius LACEDiEMON. (Psellûs» op. infra cit.)
* PoLLEs, Ta 7:spi o?(i>vt9Ttxî[c T^S x%0* 'Ofi7}pov. (ScHOL. IIoM. I/tad., If, 305*
ThESAOH. GRfC. LINO., S. T. 0?IDV(»CoX(7) . )
MiCH. PsBLLCS, nfp\o>(JionX«To<7xoR(scxa\o{(i)v<Mxo9;(a;. (Ed. Hgrchbr, ap. Phi* lologus, YllI, i, [1853] p. 166-168.)
Spanhkii. ad Galliuach. Pallad. lavacr. 121-12i(n, p» 702-720, éd. Ernesti.)
Nbssel, De auguriis Grœcorum, Upsal. 1710*
Meinebs, Ueber dos Verhxltniss des Extispicium su dcm Auguralwesen in GriechetUand und Rom. 1806 ?
1) JilscHYL. Agam.^ 58. Cf. Euripid. lon^ 180. Ovid. FasU^ l, 446-448, etc.
cite déjà une Chmithogonie ou histoire spéciale des humains transformés en oiseaux, attribuée à Bœos ou Bœo *, ou à Phémonoé*, c'est-à-dire acceptée pour un des plus anciens essais de la poésie religieuse. La philosophie elle-même sourit à ces hôtes de l'air et les penseurs les plus graves se rencontraient avec Aristophane pour nous les présenter comme des modèles de perfection. Démocrite estimait que la musique était née de l'imitation des oiseaux*. Les partisans de la métempsycose voyaient en eux les véhicules légers des âmes les plus sympathiques et les plus communicatives; d'autres les louaient d'échapper aux souillures de la terre; tous cédaient à cet instinct qui nous porte à chercher au-dessus de nos têtes la patrie et le séjour de tout idéal *.
La divination récompensa les oiseaux des services qu'elle obtenait d'eux en liant leur cause à la sienne et en faisant de leur prééminence une sorte d'article de foi. « Les oiseaux, dit Plutarque, grâce à leur rapidité, à leur intelligence, à la justesse de manœuvres avec laquelle ils se montrent attentifs à tout ce qui frappe l'imagination, se mettent, comme de véritables instruments, au service de la divinité. Celle-ci leur imprime divers mouvements et tire d'eux des gazouillements et des sons. Tantôt elle les tient suspendus, tantôt elle les lance avec impétuosité comme des vents, soit pour interrompre brusquement certains actes, certaines volontés des hommes, soit pour faire qu'elles se réalisent. C'est pour cela qu'Euripide donne à tous les oiseaux en général le nom de « messagers des dieux*. » L'éloge des oiseaux se mêle à la polémique' que Celse soutient contre le christianisme. « Nous tenons la prescience, dit-il, des autres animaux et particu-
\) Athen. Jjeipnos., IX, § 49. — 2) Plin., X. 3, 7. — 3j Plutarcb. Sollert, animal. 20. — 4) Stace résume assez bien cei idées devenues vulgaires dans le passade où il se demande « unde hic honor alitibw? • (7Via6., III, 482, sqq.) — 5) Plut. SuUcrt. antma/., 22. (Trad. Détolaud.)