LES VOIX DIVINES ET LE CLEDONISME
Zeus appelé, pour cette raison, K«vofA<p«roç, tafîjtxoç, 8ù<p4[jito<. Elle est intelligible par elle-même et non à la suite d'observations raisonnées. On* la rencontre plus rarement en Grèce qu'à Rome à l'état de discours ou langage surnaturel, mais souvent
a l'état de rumeur déjà propagée et dont nul ne peut dire Torigine. C'est alors la Renommée (O^fii) — Fania), puissance divine qui se sert de tout le monde et ne relève de personne*, 11 s'agit ici de la parole humaine employée par la Providence comme signe énigmatique, avec un sens parfois très-éloigné du sens naturel des mots. Pour distinguer ce fonds unique -de laclédonomancie, il nous faut renoncer à trouver quelque secours dans les termes techniques qui le désignent. Il n'est pas une des dénominations employées pour caractériser la parole surnaturelle qui ne serve également à désigner la parole humaine et, par contre, le mot vXr^^ que Ton voudrait réserver pour la parole procédant de l'instinct, désigne aussi bien, par extension, la voix divine, ou même, danslalangue du Bas-Empire, une invocation au démon». Homère emploie indifféremment ou simultanément ?<r et xXr^StGv pour qualifier les paroles dont ses héros tirent des présages », et il se sert également bien du mot ^krfiih^ avec le sens d'indication, de renseignement ordinaire*. Si la Renommée est déjà une déesse pour Hésiode* et si elle eut un autel à Athènes*, la Clêdone lui fut parfois associée comme parèdre. Celle-ci eut même à Smyrne un temple pourvu d*un oracle'. Ni l'un
{) Dans (Iomt>rc, T^T^a est la messagère de Zcus. {Iliad,^ [1, 93«) Sophocle {Otldip.R , lo7) appelle *i;Aa w fille de lEspérance. « Les Grecs tinrent poir miraculeux le bruit (ç/jjxt) — xXt^ocaiv] qui porta à Mycale,le jourmôaie,la no:ivell ? de la victoire de Platée. (Herod., IX, 100.) Voy.,ci-dc soas^ le chapitre con* sacré à la chresinologie. ^ % KXr|Bu»v, xXT)Sovi9ttxi) deviennent, pour les Byzan* tins, syninymei d'évocation nécro<nanti>|u *, sous prétexte que xXij^cfiv vient de Tn'ùJCù (vtxpo^ç). V. PsELLUs. ïk op. Uxm,, p. 41. — 3) Hom. Odyss,, II, 35; XVm,117; XX, 103, lîO — t)HoM. Oiyss,, lV,317.Gf. L. Dœdkblelv. Ihmcr, glossarium. — 5) Hesiod. Opp, et D/m, 762. — 6j ifiscHiN. Orat., I, 128. — 7) Pals., IX, II, 7.
ni l'autre de ces deux mots n'est prédestiné par son étymologie à affecter le sens spécial de parole divine ou Ae parole humaine. Aussi les Grecs, qui ne se piquaient guère de précision, les ont traités comme tous les termes qui auraient dû désigner des espèces de présages et qu'ils ont appliqués indifféremment à tous les présages.
Nous prenons donc xXijWïv dans une acception limitée, la seule qui puisse rendre intelligible la clédonomancie ou clédonisme.
Toute parole, phrase, mot isolé ou exclamation entendue par un homme préoccupé d'une idée étrangère à celui qui parle, peut devenir, pour celui qui l'entend, une xXtîScûv; c'est-àdire qu'il peut y avoir, entre la pensée de celui-ci et une parole qui ne procède pas de cette pensée,un rapprochement imprévu, une consonnance fortuite qui contient l'avertissement providentiel. L'intervention surnaturelle est d'autant plus évidente que le sujet parlant est moins capable de calcul et plus étranger à la préoccupation de celui qui Tentend. Aussi cette espèce de présages était-elle particulièrement véridique da.is la bouche des enfants *.
Le clédonisme, dont il n'est pas question dans Vllîade^ apparaît à l'état embryonnaire dans VOdyssée. L'écart entre la pensée de celui qui parle et Tapplication que fait de sa parole celui qui l'écoute n'est pas encore considérable. Ainsi, quand, àltliaque, le vieil iEgyptios dit de Télémaque : «Puisse Zeuslui être favorable et accomplir ce qu'il médite dans son esprit! » Télémaque se réjouit du présage*. Ulysse entend les prétendants présager eux-mêmes leur mort prochaine, leur voyage chezPluton, lorsqu'ils disent en riant: «Nous ne tarderons pas à conduire ce mendiant chez le roi Echetos, fléau de tous les humains'. » Ailleurs, il pressent sa victoire à une malédiction lancée par une servante excédée de
1) Plut. IsUL el OsU\, I'*. — 2)Hom. Od[iss,,\\, 32sn.— 3) Hom. Orfyw.,
XVII», iloi^qq.
LE CLKDONISME HOMERIQUE 157
fatigue contre les prétendants pour qui elle s'épuise ^ Ce n'est pas encore le clédonisme ingénieux, assemblant par de véritables tours de force les idées les plus disparates, qu'il fallait i\ Tesprit raffiné des Grecs.
Le plus simple des procédés de Tart adulte est Tinterprétation étymologique des noms propres, exercice pour lequel les Grecs ont toujours montré, depuis Hésiode, un goût marqué. La coïncidence fortuite d'un nom, susceptible de donner un sens, avec une préoccupation actuelle, constitue un présage. Tel est celui que cherche et qu'obtient le roi de Sparte, Léotychide, au moment de livrer la bataille de Mycale. Comme un député de Samos le haranguait longuement, « Léotychide, soit qu'il eût le désir d'entendre une clédone, soit que quelque divinité l'inspirât, lui fit cette question : « mon hôte samien, quel est ton nom? — Hégé- € sistrate (guide-armée), » répondit-il. — Sur quoi le Spartiate, coupant court, de peur qu'il ne voulût ajouter quelques paroles, reprit: € Hégésistrate ! j'accepte le présage, 6 mon € hôte samien » Léotychide fit plus : il « retint Hégésistrate pour naviguer avec lui, trouvant son nom de bon augure*. »
On voit poindre ici l'idée, si familière aux Romains, que les présages fortuits n'ont de valeur qu'autant qu'on les accepte librement. Mais les Grecs n'ont pas immobilisé cette idée dans des formules d'acceptation ou des déclinatoires qui modifiaient le présage par leur vertu propre, et, par suite, n'en ont pas tiré le même parti que les Romains. Cependant ils savaient déplacer Tauspice (iJLttoiwvfÇeaOai), et Pon voit déjà les héros d'Homère s'approprier de cette façon des encouragements qui ne leur étaient pas destinés* ou
1) HoM. Odyss.y XX, i05 i20. — 2) HfiaoD., IX/91. Autres exemples chez Hbrod., V, 72; vm, H4; IX, 64. Xenoph. Anab., l, 8, 10, etc. — 3) Hom. Kad., XV, 377.
rendre des menaces inutiles en refusant d'en tenir compte*.»
L'inconvénient de ce procédé clédonomantique est que la précaution calculée peut y diminuer singulièrement la part de l'imprévu, c'est-à-dire de la Providence. Chaque individu aurait pu ainsi porter partout avec lui une influence heureuse ou fatale prévue et appliquée à des cas déterminés. Rien n'empêchait les Samiens de choisir précisément Hégésistrate pour adresser la parole à un général d'armée, en prévision de ce qui arriva. Les Romains, qui voyaient dans Vœnen accepté une sorte de pacte avec les dieux, ne croyaient pas le nrésage moins efficace pour avoir été clierché, mais les Grecs n'étaient pas aussi sûrs de lier de cette façon la volonté divine.
Ils n'allaient pas cependant jusqu'à nier l'influence que pouvait avoii: sur le clédonisme l'initiative humaine ou le calcul. Ils pensaient que les mots, heureux ou funestes, ont une efficacité intrinsèque, et que, par conséquent, il faut chercher à éviter les mots malheureux, surtout dans les circonstances solennelles, comme les cérémonies religieuses. Aussi recommandait-on, en pareil cas, de ne -pas « blasphémer (ôj<j<ï»i{ji£rv — pXa<Tçyi[urv), » mais, au contraire, de dire des paroles heureuses (eVif"^^') ûu, pour plus de sûreté, de se taire. Les Grecs se rencontraient sur ce point avec les Romains et auraient été plus embarrassés qu'eux d'expliquer comment l'abstention volontaire de mots malheureux pouvait écarter des malheurs, tandis que le choix de mots heureux créait un avenir plus rianti
Ce sont là des déviations superstitieuses d'une théorie qui reste logique tant qu'elle se tient sur le terrain des manifestations spontanées de l'instinct.
Les présages dignes de confiance sont les clédones absolu-
l)Hoii. //md.XII, 2o.
CASUISTIQUE DU CLKDONISME 150
ment libres, dégagées de toute préméditation. Ouconnaît, en Grèce» des oracles qui ne donnaient pas à leurs clients d'autres réponses. Tel était notamment l'oracle d'Hermès Agorœos à Pharae, en Achaïe. Après avoir posé sa question au dieu, le consultant quittait la place en se bouchant les oreilles avec les mains. Une fois hors de l'agora, il ôtait ses mains, et la première parole qu'il entendait prononcer sur son chemin était la réponse de l'oracle. L'oracle d'Apollon Spodios à
Thèbes et l'oracle des Clédones à Smyrne fonctionnaient à peu près de la même manière'.
L'histoire est remplie d'anecdotes qui montrent combien étaient fréquentes et variées les applications du clédonisme. On vit même la pythie de Delphes, brutalement traitée par Alexandre, laisser échapper, à son insu, un oracle clédonique dont s'empara aussitôt le conquérant impatient*. Il y a plus : on eut le clédonisme sans parole, sous forme d'acte symbolique. Ainsi, Aletès, exilé de Corinthe, ayant demandé du pain à un bouvier, celui-ci lui tendit une motte de terre dans laquelle le proscrit vit la promesse d'un prochain retour'. Enfin, le clédonisme trouva dans la divination par les songes une extension illimitée et un refuge assuré contre les objections des raisonneurs*.
La divination clédonomantique, commune à tous les peuples de l'antiquité, était, en Grèce, sous la garantie du dieu de la parole, Hermès, qui était également le directeur des opérations cléromantiques. La parenté des deux méthodes groupées ainsi autour de son nom est frappante. Entre un sort ou parole écrite tirée d'une urne par une main que la Pro-
^07 « ^<>-* 1^ Oracles d^ Hermès, cl vol. III, Oracles d*Apollon,^ 2) Plut. Alex., 14. SoctiAT. Hisié £cd., HI, 22. — 3) Plut. Prov. Alex.^ 48. — 4) V07., cUdes$oa9, Ontromancia* Des rapprochements clôduniâtiques ont souvent donné naissance à des croyances populaires. Saint Grôpin préside, pour eette raisQU» à la confection des chaussures {otepiia)é, Sainte Claire guérit les yeux malades, etc
vidence dirige et une parole vivante que la Providence a dictée, il n'y a guère de différence appréciable. Dans un cas comme dans l'autre, le véhicule delà pensée divine est le langage énigmatique qui doit être pressuré après coup par l'effet de l'interprétation.
§ II. — DIVINATION PALMIQUE [*]
L'observation des mouvements convulsifs OU tressaillements involontaires du corps humain mérite à peine de prendre place à côté de la clédonomancie. C'est une dégénérescence grossière et une application baroque de la foi en la Providence. Les phénomènes physiologiques qu'elle interprète peuvent se ramener à trois classes principales : les convulsions ou palpitations (::a/»jio\ aiûj*aToç — salissatw menibrorum), l'éternuement («tappuSç — ste^mutatio), et les bourdonnements d'oreilles (wTwv f,yoi — tinnitus aurium).
Les névroses, dont la science étudie avec une si légitime curiosité les effets physiologiques et psychologiques, pour surprendre la réalité commune qui se manifeste sous ces deux aspects, ont de tout temps inspiré une sorte de respect religieux.Lcs anciens se montraientpleins d'égards pour les fous, victimes vivantes de quelque divinité ou possédés, comme
[•] *SiB\LLA, Utpi naXjjLwv. (Suidas, s. v. 2(6uXXx.)
*PosiDOXics. naX{i.ix6v. (Suidas, s. v. OZwviortxiSv.)
Melampus. nspl naX{juôv {isvitx/j. (Ap. J. G. F. Franz. ScripU. physiognomonix vctcves. Allenb., nSO.)
NiPHUS. De Auguriis, I, rap. viii-ix, ap. GffiBv. Thés, aniiq. rom.^ lom. V, p. 330-33o.
MoRLN. Sur les souhaits en faveur de ceux qui éternuent. (Mém. de TAcad. des Inscript., IV, p. 325-337, ann. 1712.)
H. L. Fleischbb. Ueber das vorbedeutende Gliederzucken bei den Morgen* wndem, {K. Sxchs, Gesellsch. der Wiss.^ 1849. Voy. p. 245 sqq.)
G. Leopardi« Saggio sopra gli errori popolari degli antiehi {cAp, vi, Dello Siernuto>. 18fô.
CARACTÈRE «URNATUREL DKS PALPITATIONS 161
les prophètes et les poètes, par une inspiration plus forte que leur raison. Ils voyaient aussi une intervention surnaturelle dans les brusques assauts de l'épilepsie, le mal sacré, qui frappe comme la foudre et s'en va, sans même laisser au patient le souvenir de ce qu'il a souffert. Il leur semblait même impossible qu'un tel coup, parti d'une main céleste, n'aboutît qu'à ce résultat négatif, et, lorsqu'il frappait un citoyen au milieu d'une assemblée, on savait que cet avertissement s'adressait à l'assemblée tout entière.
Il en était de même, à l'importance près, des moindres mouvements convulsifs du corps : il suffisait que l'acte physiologique fût soustrait à la volonté pour être imputable à Tinfluence divine.
On appliquait naturellement aux organes symétriques les règles d'interprétation qui mettaient le bonheur à droite et le malheur à gauche. « Mon œil droit palpite, dit le chevrier amoureux d'Amaryllis, vais-je donc la voir*? » L'astrologie, qui mettait chaque partie du corps sous la dépendance d'un astre, substitua ses combinaisons savantes à ces règles primitives, et permit d'utiliser pour la divination le corps tout entier. Mais, dans la pratique ordinaire, la paupière ou le sourcil resta le lieu d'élection des phénomènes mantiques. Le menteur de Plante espère trouver de l'argent pour son maître. « Où? Je serais bien en peine de le dire, mais ce sera ainsi, je le sens à mon sourcil qui tressaille*. » On citait aussi, en seconde ligne, l'épaule, la cuisse et la fesse'; mais la tête était considérée comme plus digne de cette espèce d'attouchement divin.
Cette considération*, et aussi l'intensité plus marquée de l'acte convulsif, faisaient attribuer une imporlance plus
1) Theocb. IdyU.t m, 37. — 2) Pladt. PseudoL, I, J, 105. Cf. Kustath. ad
Uiad.y VU, 184.— 3) Nonnus ad. Greg. Naz., p. 151. Cf. àlciphron. Epist.j I,