‹ Histoire de la divination dans l'antiquité (volume 3)Chapitre 122 sur 152 · INCUBATION · texte numérisé non relu

INCUBATION

tenir de lui des songes nocturnes, en vérité et avec mémoire*. » Certaines prières passaient aussi pour procurer des songes. Une recette gréco-égyptienne pour obtenir des songes consiste à dessiner sur du byssus, avec du sang de caille, un dieu à tête d'ibis et à l'invoquer au nom d'Isis et Osiris. La magie ne s'arrête pas en si beau chemin. Elle trouve des recettes pour envoyer des songes à telle personne que désignerait le magicien. On trouve, dans des papyrus gréco-égyptiens, une recette d'un certain Agathoclès. Ce sont des phrases mystiques écrites sur une tablette que l'on met dans la gueule d'un chat noir. Un autre « oniropompe, » de Zminis le Tentyrite, consiste en une figure humaine, ornée de quatre ailes, dessinée sur un linge avec accompagnement de mots cabalistiques*.

Se préparer à être visité par des songes, soit par la sobriété soitpar le jeûne, parla prière ouïes enchantements, c'est aller au-devant delà révélation, ce n'est plus observer, mais expérimenter. Il n'y a qu'à régulariser le procédé et à l'entourer de rites liturgiques pour obtenir Vincubation (IpoCjATiaiç — rpcXioiç l-ptaTdbcXiotç). L'incubatiou diffère de Toniroscopie ordinaire en ce qu'elle implique, de la part du consultant, une préméditation et un acte préparatoire. Si cette méthode prêtait à la critique en ce sens qu'elle ne soumettait à l'action divine que des esprits préoccupés, en revanche, elle facilitait singulièrement la tâche de l'interprète. Le songe était alors une réponse directe à une question bien définie, et une réponse donnée par un dieu dont on connaissait le tempérament, les habitudes, le langage accoutumé. Le consultant pouvait même se passer d'interprète en stipulant à l'avance avec le dieu les signes conventionnels qu'il attendait de lui. « Un malade, dit Artémidore, convint avec Sérapis que, s'il en

1) Bollett. Instit. [Rora.], 1862, p. 39.— 2) Voy. Leemans, Papyrigraeci Mus. Antiqq, publ. Lugduni Balav,^ 18i3. Cf., dans la Préparation évangélique d'Eusèbe (XIV, 12), la recette à employer pour voir Hécate en songe.

devait réchapper, le dieu lui secouerait en songe la main droite ; sinon, la main gauche*. > Sérapis joua au plus fin avec son client en lui faisant secouer la main droite par Cerbère ; mais, le malade une fois mort, on s'aperçut que le dieu était cependant resté fidèle à la convention, car l'acte du chien infernal ne pouvait signifier que le contraire du même acte fait par le dieu guérisseur.

Généralement l'incubation avait lieu dans les temples, où cette coutume créait par là même un oracle. Les Grecs n'ont eu, pour établir leurs oracles oniromantiques, qu'à suivre l'exemple des Égyptiens et des Chaldéens*. Ils paraissent même s'être contentés en cela d'imiter, ce qui explique l'âge relativement récent des oracles desservis par cette méthode. Nous aurons occasion d'étudier celle-ci dans la pratique en dénombrant les oracles de Dionysos, de Pluton, d'Asklêpios, de Sérapis, de Pan, de Pasiphae, d'Hemithea, d'Amphilochos, d'Amphiaraos et, en général, les oracles héroïques. L'incubation sur les tombeaux, imaginée dans le but de voir en songe les âmes des morts, a été la première et aussi la dernière forme de la nécromancie, que l'analyse .retrouve du reste au fond de l'incubation en usage dans les oracles héroïques. Il a sufla de remplacer les Songes, fils de la Terre et du Sommeil, par les ombres des défunts pour obtenir une variété adoucie de la divination nécromantique.

Mais il serait inopportun d'insister ici sur des rapports qui ne vont pas jusqu'à supprimer toute distinction entre l'oniromancie proprement dite et les rites lugubres de la nécromancie. Quelle qu'ait été la manière dont les songes ont été obtenus, l'observation ne fournit, dans la plupart des cas, que des symboles, des signes qui doivent être soumis à une exégèse méthodique. Là commence le rôle de Vanirocritigùe.

i) Artemid., V, Ô2. — 2) Sur l'incubation chez les Chaldéens, voy. F. Ls* NORMANT, la Divination chez les Chaldéens, p. 130 sqq»

COMPÉTENCE DE L'ONIROCRITIQUE 291

§ II. — ONIROCRITIQUB

Compétence universelle de ronirocritique : ses rapports avec la tératoscopie. — Origines de cette science. — L'interprétation des songes dans Homère ; les songes véridiques et les songes trompeurs. — Élaboration irrégulière de Tonirocritique. — Les tables ou clefs des songes. — Compétence des oracles. — Les devins libres : Antiphon, Aristandre de Telmesse, Artémidore de Daldia et ses Onirocritica , — Caractère pratique du traité d' Artémidore. — Distinction entre les rêves et les songes fatidiques. — Classification des songes, les uns théorématiquea, les autres aUégoriquea, — Visions et auditions théorématiques. — Allégories propres, étrangères, communes, publiques, cosmiques. — Classification qualitative des songes au point de vue de l'effet direct ou inverse. — Classification quantitative des songes au point de vue de l'intensité de l'effet. — Date approchée de l'échéance. — Caractère personnel et variable de Texégèse onirocritique . — Comparaison de ronirocritique avec les autres méthodes divinatoires, particulièrement avec la méthode mathématique. ^~ L'onirocritique spécialement appliquée à la divination médicale. — Recettes pour détourner Teffet des songes. — Respect des philosophes pour la divination oniromantique .

L'interprétation des songes était un art difficile qui résumait en quelque sorte Tart divinatoire tout entier. En effet, toutes les observations, toutes les expériences sur lesquelles les autres méthodes fondent leurs conjectures peuvent être reproduites par les songes. Le songe peut montrer à celui qu'il obsède des oiseaux fatidiques volant ou jetant leur cri dans l'espace, des rencontres heureuses ou funestes, des entrailles marquées d'indices révélateurs, des sorts clérom antiques, des ombres qui parlent et dont le langage doit être interprété tantôt dans le sens littéral, tantôt dans un sens anagogique quelconque; de sorte que le devin onirocritique* doit connaître la signification exacte de tous les présages réels utilisés par

1) ''Ov6(poxp(iv)(, dveipo}c6Xoç, 6vcipop^Tiç, 6yetpoox6]co(i lvu:cvioxp(TT)(, conjtctor^ ïomniorum interpres, noctumae imaginis augur (Ovid. Amor,^ III, 5, 54). Onirocritique est employé tantôt comme adjectif, tantôt avec la valeur d*uii substantif, dvtipoxpixix^ {^^"/y^)'

la mantique pour être à même d*en interpréter, suivant la méthode qui lui est propre, l'image projetée dans le champ du rêve. Il doit être surtout préparé à pénétrer le sens des prodiges les plus opposés aux lois de la nature ou même au sens commun. Si les prodiges sont rares dans le monde des réalités, il sont, au contraire, le fond commun de presque tous les songes. L'intelligence des visions oniroscopiques exige donc une science approfondie des signes prodigieux, et il n'y a pas de meilleur tératoscope qu'un bon onirocritique». Aussi l'auteur d'un traité sur la matière, Artémidore, a-t-il la plus haute idée de l'art qu'il enseigne. Il en parle avec respect et même avec onction. C'est qu'à la science l'onirocritique doit joindre encore la discrétion et les plus rares qualités du cœur, s'il veut être réellement le médecin des âmes et parfois des corps, le consei^ des imaginations anxieuses et le confident des plus secrètes pensées.

Les Grecs n'avaient pas cherché bien loin les origines de leur onirocritique : ils la disaient révélée ou inventée soit par Prométhée', soit par Amphictyon' ou Amphiaraos*, sans trop se demander s'ils ne l'avaient pas reçue toute faite de l'Egypte ou de l'Orient. Ils sentaient bien cependant que, sur ce point, ils avaient beaucoup à apprendre de leurs voisins, et que la Grèce n'était pas le pays des plus habiles interprètes de songes. Ils reconnaissaient volontiers la compétence exceptionnelle des devins de Telmessos, en Carie, ville «très-religieuse, > qui était comme un vaste oracle*, ou celle des Galéotes d'Hybla, en Sicile*. Mais leur paresse ingénieuse supposait que Telmessiens et Galéotes descendaient de deux fils de l'Apollon grec, et que les deux héros éponymes étaient

i) Cf. Plin., vu, 56, 203. Dioc. Laert., II, 46.— 2)iEscHTL. Promelh., 48o. — 3) Plcn., Vir, 56, 203. — 4) Padsan., J, 34, 5. — 5) Hebod., I, 78. Cic. Divin,, F, 41. Plin., XXX, i, 2. Arrian. Anab., I, 25, 8. Tertull. De An., 46. Clem. Alex. Strom., F, p. 36i (Oxon). Euseb. Praep. Evang., X, 6, 3. — 6) Cic. Divin., I, 20.

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