‹ Histoire de la divination dans l'antiquité (volume 3)Chapitre 133 sur 152 · RÊVE ET HALLUCINATION · texte numérisé non relu

RÊVE ET HALLUCINATION

des songes révélateurs ' voyaient sans doute, la plupart du temps, le défunt dont ils invoquaient Tassistance leur appar> raître. L'impression pouvait être assez vive pour qu'il ne fût pas toiyours facile de décider si la vision les avait trouvés éveillés ou endormis; si Tombre aperçue ou la voix entendue avait ou non une réalité objective. On croyait même, nous l'avons vu, à la réalité substantielle des apparitions entrevues durant le sommeil; les histoires, comme les poèmes épiques ou dramatiques, sont remplies d'incidents de ce genre, surtout de morts demandant une sépulture ou des vengeurs par la voie des songes*. Ces fantômes étaient ou les ombres mêmes des morts, sorties des demeures souterraines, ou des images façonnées à leur ressemblance, comme les Songes homériques, également logés dans les entrailles de la terre. A ce point de vue, l'oniroscopie est aussi voisine de la nécromancie que le € peuple léger des songes )► est près des morts*.

Si l'on ajoute que, dans l'incubation, le songe est attendu, provoqué par des lustrations, des sacrifices, desf prières, c'est-à-dire par des pratiques analogues à celles des évocations, on voit s'évanouir peu à peu les différences caractéristiques que l'on croyait d'abord apercevoir entre deux procédés si voisins*. Il ne reste, en somme, comme distinction essentielle, que l'état du consultant qui veille ou dort en attendant les ombres révélatrices.

Il est difficile de dire à quelle époque les Grecs ont eu l'idée de faire comparaître devant eux, sans recourir au sommeil, les ombres des morts. La célèbre < nékyomancie » de

i) Ctiill. tdv. JouAN., X, p. 330. Voy., toL IH, Oraolôs héroïquô$ $ioraelei des morts. -^ 2) Eschjie fait apparaître l'ombre de OlTtemnestre, celle de Darius, les Erinyes en personne ; tandis qa*Euripide, dans son Oresie^ se contente de Thallacination. Voy. J. Gihaad, le Sentiment religieux en Grèce^ p. 487 sqq. -^ 3) « L'âme, . . dit Anticlôe & Ulysse, ?oltige comme un son*^. » (HoM. Odyss.y xi, 222.) — 4) Aussi le nom de psychomanteion se rencontret-il appliqué à un oracle fonctionnant par incubation. (Pl^t. ConsoL ad ApolL, 14, 48.)

YOdyssée est le plus ancien document que nous possédions sur la matière, car il ne faut attacher aucune importance aux traditions de fabrique récente, suivant lesquelles le fabuleux Orphée aurait évoqué Eurydice, et Médée, ressuscité Éson. Or, la rhapsodie homérique offre le récit, non pas d'une évocation pure et simple, mais d'un voyage aux enfers, ce qui est sensiblement différent. Lobeck en a même conclu que « la psychomancie est plus récente qu*Homère, car, si Ton eût connu de son temps ce procédé, il n'aurait pas eu besoin de conduire Ulysse aux enfers*. » Pourtant cette réflexion est plus spécieuse qu'exacte, attendu que, si Ulysse va aborder à Tautre rive de TOcéan et pousse jusqu'au confluent du Pyriphlégéthon et du Cocyte, il ne pénètre pourtant pas chez les morts, mais les évoque en les alléchant par Podeur du sang.

Le héros exécute à la lettre les prescriptions de la magicienne Circé. € Tu creuseras, lui avait-elle dit, une fosse d'une coudée en tous sens, et tu feras des libations pour tous les morts ; la première sera du lait mélangé du miel ; la seconde, d'un vin délectable ; la troisième, d'eau limpide : tu répandras ensuite de la pure fleur de farine. Cependant invoque les têtes sans force des morts Lorsque tu auras

imploré l'illustre essaim des morts, tourne-toi vers l'Érèbe, plonge de loin tes regards avides sur le cours du torrent, immole à l'instant un bélier et une brebis noirs, et tu verras en foule accourir les âmes de ceux qui ne sont plus. Ordonne alors à tes compagnons de dépouiller les victimes, de les consumer et d'adresser des prières aux dieux, surtout au puissant Pluton et à l'inexorable Perséphone*. »

Il y a bien là un rite complet d'évocation, et le poète en indique clairement le caractère magique. La nécromancie

1) Lobeck, Aglaophamus^ p. 3t6. — 2) Hom. Odyss.^ X, 5i7-334. (Trad. P. Giguct.)

LA NÉKYOMANCIE HOMERIQUE 333

n'est, en effet, possible qu'avec le concours de la magie, et c'est là Punique raison pour laquelle Varron la disait importée de la Perse, le pays des Mages*.

En examinant de près la Action homérique, on relève quelques différences notables entre la nécromancie telle que la comprenait Tauteur et celle des âges postérieurs. D'abord, le poète ne suppose pas que l'évocation puisse se faire en tous lieux, ni même sur le sol habité parles vivants; il faut aller jusque chez les morts, à la porte de leur demeure. C'est là une exigence qui, maintenue jusqu'au bout, rendrait la pratique de la nécromancie impossible. Dépouillée de toute exagération poétique, elle signifie que l'évocation des morts devait être tentée dans ces lieux abandonnés et funestes où la croyance populaire plaçait l'entrée des enfers, et nous verrons, en effet, les soupiraux d'enfers, les Plutonia ou Charoniay devenir plus tard le siège d'oracles nécromantiques ou le théâtre d'évocations isolées.

Le progrès de la théorie, sur ce point, fut de rendre les évocations possibles ailleurs. L'idée la plus naturelle était d'évoquer les morts sur leurs propres tombeaux. C'est celle qui préside à la fondation des oracles héroïques. Ces oracles fonctionnaient par incubation; mais leur raison d'être est une théorie nécromantique, et on retrouve encore dans le plus ancien de tous, celui de Trophonios, les rites effrayants de l'évocation. On imagina enfin, lorsque les doctrines spiritualistes eurent rendu les âmes plus indépendantes de leurs logements souterrains*, d'inviter les morts à des colloques dont ils pouvaient jusqu'à un certain point déterminer le lieu. L'évocateur se servait pour cela d'un bélier noir, qu'il faisait marcher debout et qui se couchait à Tendroit précis où devait avoir lieu la cérémonie magique*.

]) Varr. ap. AuG. Civ. Dei, Vif, 3o. — 2) Autrement dit, lorsque la nécromande, ainsi afûnée, devint deUpsycliomancie. — 3) Voy., ci-dessus, p. ioO.

L'auteur de VOdyssée^ qui ne connaît pas révocation praticable en tous lieux, ne semble pas connaître davantage révocation individuelle, l'invitation précise adressée à un mort particulier et entendue de lui seul. Ulysse, pour amener devant luiTirésias, fait sortir de TÉrèbe tout un essaim d'ombres, qu'il est obligé d'écarter avec son épée. Et ce n*est pas là un accident fortuit : Circé lui avait bien ordonné de faire des libations «pour tous les morts. » La nécromancie pratique n'oblige pas ainsi ses adeptes à passer en revue tous les sujets dePluton; on n'entend pas dire qu'elle ait jamais fait autre chose que des évocations isolées.

Enfin, le récit homérique n'offre pas trace d'une idée plus tard répandue, suivant laquelle les morts acquièrent dans l'autre monde des connaissances refusées aux vivants et, particulièrement, le pouvoir prophétique. Tirésias a conservé le génie divinatoire que Zeus lui avait donné autrefois, ou plutôt il le retrouve en buvant le sang des victimes, mais les autres ombres ignorent ce qui se passe sur la terre, à plus forte raison, l'avenir.

Si les Grecs s'en étaient tenus à celte conception primitive, la nécromancie proprement dite, ou divination par les morts, n'aurait guère eu occasion de troubler l'apathique quiétude des régions où coule le Léthé*. Mais les âmes délivrées de la prison du corps furent assimilées parle platonisme aux génies et initiées comme eux, avec eux et par eux, à tous les secrets de la création 2. On supposa dès lors qu'elles connaissaient les

1) n aurait pu y avoir des évocations destinées à apaiser les ombres, mais non à les interroger sur des secret^ ignorés d'eux pendant leur vie. Nitzsch (ad Odyss., X, p. 452) distingue avec raison entre les ^^xoH'AVTtfs divinatoires et les ^yipizo[knitoi expiatoires. — 2) Le plalonisme ai<la à développer ces croyances en multipliant les histoires d'âmes envolées momentanément de leurs corps et y rentrant pourvues de connaL<«sance9 surnaturelles. Tels sont les récits concernant Er l'Arménien, Hermotime de Glazoméoe, Thespésius de Soles. Aristeas de Proconnôse, et les Tisions eitatiqut^ de Pylhagore et d'Empédoc'e.

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