LA PRESCIENCE CHEZ LES MORTS
décrets du destin et qu'elles avaient pouvoir d'en instruire les vivants. Un étymologiste ingénieux expliquait même de cette façon le nom d^Orcus que les Romains donnaient au dieu ou au séjour de la mort. Orcus, d'après lui, signifiait serment^ comme le mot grec "Opxoç, et ce serment était celui que les âmes des défunts prêtaient pour s'engager « à ne pas aider, contrairement aux destins, ceux qu'elles ont laissés en vie*.» Il fallait bien, pour tenir leur parole, qu'elles fussent informées des arrêts du destin.
Les cérémonies qui provoquaient les apparitions agissaient par elles-mêmes, avec le pouvoir irrésistible des recettes magiques. Gircé, dans la cérémonie qu'elle indique à Ulysse, n'en est pas encore à cette doctrine brutale. Ce ne sont pas des ordres, mais des prières et des promesses qu'Ulysse va porter aux morts. Il ne les somme pas de comparaître; il les y invite en versant pour eux du lait, du vin, de l'eau et du sang. Quand Eschyle fait évoquer Darius par Atossa, c'est aussi par des libations variées, des chants et des prières que l'on appelle le grand roi. C'est également par une sorte de discrétion respectueuse qu'on évitait de consulter deux fois la même ombre*.
Ce contrat amiable avec les morts est plus conforme à l'esprit hellénique que la foi aux agents matériels de la magie ordinaire. Mais il fallait, pour qu'une ombre pût quitter momentanément son séjour, que Pluton le lui permit et qu'Hermès se chargeât de l'accompagner à l'aller et au retour». Les formules d'évocation devaient donc contenir des supplications à l'adresse de ces divinités psychagogiques* qui ne passaient pas pour faciles à attendrir.
I) SraV. Georg.^ I, Î77.— 2) Sërv. Georg.^ IV, 503.— 3) Locîan. Dial. Deor.^ Vil, 4; XXIV, i. Dial. mort., XXm, 3. Théocrite {IdylL^ XV) se plaôe endehors de la tradition courante, en faisant ramener l'àme d'Adonis par les Benfes. Hermès ps^ohoponipe est le condactenr né des ombre.^, comme il est le ga?de des songes.— ^) Vo]r. Hou* Loo» gU* PtifOi Olffmpé^ IX» 50«
On pensait que les âmes jouissaient d'une plus grande liberté et apparaissaient plus facilement lorsqu'elles n'étaient pas encore entrées dans les enfers, c'est-à-dire aussi longtemps que le corps n'était pas enseveli suivant les rites traditionnels '.Une doctrine plus raffinée voulait que les âmes fussent errantes tant qu'on gardait les habits des morts au lieu de les brûler avec les cadavres*. Cela n'empêchait pas d'évoquer sans peine des morts bien archaïques et dont il eût été bien difficile de garder les habits, Orphée, Phoronée, Cécrops, qui apparaissaient dès qu'on leur sacrifiait un coq avec des formules spéciales*. Apion évoqua Homère pour se renseigner sur la patrie du poète*, et Apollonius de Tyane rappela des enfers Achille lui-même*. On disait aussi, et c'était une superstition assez répandue, que l'âme se trouvait enchaînée à jamais dans l'autre monde par la mutilation du corps, car elle avait honte de se montrer sous des traits hideux. C'est la raison pour laquelle Ménélas avait si cruellement traité le cadavre deDéiphobe*. De semblables précautions indiquent que si certaines imaginations malades cherchaient des entrevues avec les morts, d'autres, soi-disant plus saines, redoutaient les pérégrinations spontanées des revenants.
Jusqu'ici, au risque de sortir de la divination subjective, nous avons parlé de toutes ces croyances en nous plaçant au point de vue de ceux qui les partageaient, en acceptant les rites nécromantiques comme des recettes efficaces et les évocations comme des faits. Les Grecs et les Romains n'ont jamais nié la possibilité de ces communications avec l'autre monde,
i) LucAN. Mari , Vf, 519.— 2) Herodian., V, 92. Lucian. Philops.^ 27. En général, les magiciens évoquaient plus facilement une âme dont le corps leur était livré, et Porphyre [Abstin.y II, 47) explique le fail par l'aflinité qui persiste après la mort entre c«s deux composants de notre être. — 3)Theod. Gaz. Thcophr., 24. — 4) Plin., XXX, 2, 18. — 5) Philostb. Vil. Apoll,^ IV. 16. — 6) ViRG. ^n., VI, 494. Ces suppositions se retrouvent dans les idées que se font les Grecs modernes de leurs Broucolaques ou vampires. Voy. B.ScHMiDT, Dos Volksleben dar Neugriechen. 1871.,