LES ECOLES SOCRATIQUES
Platon sentit le danger qu'il y avait pour la philosophie à heurter de front les idées que Tinstinct de la nature, l'État et la religion avaient consacrées, et qui étaient un élément de gouvernement en même temps qu'une satisfaction pour la conscience. Il posa en principe qu'un législateur comme il eût voulu l'être ne doit point toucher aux rites religieux, parce qu'il ne peut savoir au juste ce qu'ils contiennent de réellement eflScace; et la divination est mentionnée comme étant une de ces institutions inviolables*. Il tient si bien à maintenir intact le prestige de la mantique, qu'il s'offense de rencontrer dans Homère et dans Eschyle certaines libertés de langage dont les sceptiques pourraient s'autoriser pour discréditer la révélation".
Platon affirme qu'en fait, les oracles de Dodone et de Delphes ont rendu à la Grèce de grands services». C'est à ce point de vue utilitaire que se place le prêtre égyptien dont le Timée reproduit une conversation avec Solon*. Ce théologien met la mantique à côté de la médecine, deux sciences qui, selon lui, auraient été systématisées par la déesse Neith, puis transportées en Attique par cette même déesse, connue des Grecs sous le nom d'Athênè. Le rapport entre la mantique et la médecine est doublement justilSé, par la pratique aussi bien que par la théorie. Hippocrate, nourri des traditions sacerdotales, avait déjà écrit : « La médecine et la mantique sont tout à fait de même race, puisque les deux arts ont un même père, Apollon*, » honoré parfois sous le nom d'fepojidivTiç. La divination avait constitué à l'origine le fond de la médecine physiologique* et elle continuait encore à êtrele principal guide de la médecine psychologique. C'était elle qui donnait les moyens de sonder les plaies de l'âme et
\) Plat. Logg.^ V, p. 738 b. Epinomis, p. 985 c. — 2) Plat. Hep., II, sab fin. — 3) Plat. Phadr., p. 244 b. — 4) Plat. Tïm., p. 23. — 5) Hippocr. Sp. ad Philop., p. 909. Cf. Mace. Sat. I, 20, 4. — 6) V. vol. IIÏ, Oracles d^AikUpios.
de les guérir par des purifications (xjteapfwO ou des cérémonies mystiques (T€XsTa(). L'utilité de la mantique était donc comparable à celle de la médecine, c'est-à-dire hors de toute contestation.
Après avoir appuyé sur la tradition, et les coutumes religieuses l'autorité de la mantique, Platon fait reposer la tradition elle-même sur la révélation. C'est un raisonnement qui n'est pas irréprochable; mais les vérités pratiques n'en sont pas moins vraies pour être indémontrables autrement que par cercle vicieux. Platon enseigne donc que les institutions religieuses sont fondées sur des révélations faites soit par des oracles, soit par des apparitions (çdbjiaxa) surnaturelles, soit par l'inspiration individuelle (lîït:rvo{at)'. Ceux qui les ont établies ou réformées étaient investis d'une mission divine. Tel avait été Épiménide, rénovateur de la liturgie à Athènes*. Aussi Platon veut-il que les questions religieuses soient réglées par décisions révélées, et il est disposé à regarder l'oracle de Delphes comme l'autorité suprême en matière de religion '. Pour plus de sûreté, il exige que, s'il est question d'innover, d'introduire dans les usages existants des modifications sérieuses, on consulte « tous les oracles des dieux*, » précaution sage qui permettait aux hommes d'État avisés de garder toute leur indépendance, même vis-à-vis de l'oracle de Delphes.
Platon ne craint pas même d'identifier dans une certaine mesure le droit criminel avec la théologie et d'attribuer aux oracles le soin de compléter les lacunes du code pénal. Bien que les attentats à la propriété soient de nature à être facilement prévus, il décide que, quand un vol aura été commis, on ira demander au dieu de Delphes quelle est la répression applicable au délit*. Pour le coup, il est permis de trouver
I) Pf.AT. Legg. V, p. 738 c. — 2) Plat. Legg., ï, p. 642 d. — 3) Plat. Legg., V, p. 738; VI, p. 759. — 4} Plat. Legg.,y\^ p. 772. — o) Plat. Legg,^