THEORIES PLATONICIENNES
que Platon se croit trop lié par la logique de son système, qui fonde l'autorité sur l'investiture divine.
Il est bien entendu toutefois que la divination officielle, reconnue et approuvée par l'État, jouit seule de ce crédit. Puisque la mantique établit, au même titre que le culte, un « commerce réciproque entre les hommes et les dieux*,» et que ceux qui la dispensent « sont regardés comme les interprètes des dieux auprès des hommes', » il faut que ces interprètes soient régulièrement accrédités, comme il est nécessaire que leur compétence soit limitée et leur initiative contenue. Platon ne ménage pas les devins libres, agyrtes, métragyrtes, charlatans de toute espèce qui vont vendre à beaux deniers comptants la connaissance de l'avenir et l'absolution des fautes*. Les citoyens ne doivent pas avoir recours à eux, même pour découvrir des trésors cachés *. L'État pourra toutefois employer, selon l'usage, des devins engagés à son service, mais sans enchaîner sa liberté à leurs décisions. Le devin doit être subordonné au général et non le général au devin*. Telle est la hiérarchie, et le législateur, plutôt que de la voir renversée au profit de la mantique, aimerait mieux rabaisser lui-même cette science surnaturelle si vantée. On trouve, dans ses écrits, cette déclaration un peu brutale, que « ni la mantique ni l'herméneutique ne suffisent à former le sage, car il connaît par là que telle chose est dite, mais non pas si elle est vraie*. » Il est possible que cette phrase, extraite d'un dialogue généralement considéré comme apocryphe, ne soit pas de Platon lui-même, mais elle reflète assez bien la pensée du maître qui a toujours <Hité de lier l'esprit par la lettre et de restreindre la liberté d'action de ceux auxquels les autres doivent obéir.
XI, p. 914 b. — 1) Plat. Sympos., p. i88 c. — 2) Plat. Politic,^ p. 290 c. — 3) Plat. RepubL, II, p. 364. — 4) Plat. Legg,, XI, 913 b. — o) Plat. Loches^ p. 199. — 6) Plat. Epinomis^ p. 975 c.
Rien n'autorise pourtant à croire que la foi de Platon en la divination n'ait pas été sincère, car il ne s'est pas contenté de faire une large place à cette science dans la société qu'il rêvait; il s'est occupé aussi d'en donner la théorie philosophique. Platon distingue, comme tout le monde l'a fait après lui, deux méthodes générales de divination. L'une, fondée sur l'interprétation conjecturale des signes extérieurs, produit cette divination que Platon, habile à jouer avec des étymologies arbitraires, voudrait appeler « opinatoire*. » L'autre est la divination subjective, procédant par exaltation psychique (|x«v{a), qui devrait porter le nom de maniaque (|iav«<) au lieu de mantique.
La première, à laquelle Platon fait rarement allusion, est bien inférieure, comme portée et comme dignité, à la seconde, qui est une révélation directe de la divinité et a quelque chose de « plus achevé et de plus honorable". » Celle-ci, en effet, met en action la prescience de Dieu et la sagacité humaine. Lorsque Dieu a parlé, par un organe inconscient ou du moins soustrait en partie à sa propre initiative, les paroles inspirées sont commentées, avec les lumières de la raison, par un « prophète » qu'il ne faut pas confondre avec un « devin •. » Le devin, au contraire, interprète, par voie d'hypothèse, des signes dont bon nombre peuvent n'avoir aucun caractère surnaturel.
L'exaltation ou « manie » est donc la seule forme de la divination qui mérite le nom de mantiqice. Platon, qui se souvient peut-être ici d'Empédocle, ne considère pas la mantique comme la seule forme de la révélation, ni même comme la plus élevée. Il la comprend dans sa théorie générale de la révélation divine, qui se communique à l'âme humaine sous quatre aspects différents, correspondant
i) Plat. Phxd., § 22, p. 244 d. (oîovwTixij, de ()^9li). — 2) Plat. PhiUb., p. 67. —3) Plat. T/m., p. 71.
LA MANTIQUE PLATONICIENNE 51
à autant d'exaltations ou manies distinctes : la manie d'Apollon ou délire prophétique; celle de Bacchus ou ivresse mystique; celle des Mu^es ou inspiration poétique; enfin celle d'Éros ou contemplation philosophique *. Platon a ordonné ces manières de façon à obtenir une association progressive et de plus en plus consciente de l'âme avec la divinité.
L'extase prophétique suspend l'exercice des facultés propres de l'âme et lui dévoile d'autant plus clairement l'avenir qu'elle reste plus passive, plus dépourvue d'initiative et même de raison. Le prophète n'est pas conquis, assimilé par Tinfluence divine, il est pris de force et dépossédé de lui-même. Le délire mystique est le symptôme qui annonce la purification de l'âme par l'influence divine, influence qui n'opère pas sans le concours de la volonté ou plutôt du désir, préalablement dirigé vers le bien par l'initiation. Les facultés morales et intellectuelles, le sentiment et l'imagination jouent un rôle plus marqué encore dans le ravissement poétique, symbolisé par la visite des Muses. Enfin la Raison s'épanouit librement, avec pleine conscience d'elle-même, à la lumière de la philosophie. Elle s'unit alors à la pensée divine sans s'absorber en elle, et les délices de cette union ne peuvent être comparées qu'au charme puissant d'Éros. Ainsi l'homme s'élève d'autant plus qu'il se dépouille plus complètement de tout ce qui est instinct, volonté, désrr, pour n'être plus, ou peu s'en faut, qu'une raison impersonnelle.
Telle est la construction éminemment originale que Platon élève, comme une autre tour de Babel, pour monter de la terreau ciel. La philosophie en habite le sommet, et la mantique est au bas, à la portée du vulgaire. Il est désormais superflu de se demander quelle était au juste l'estime que
«) Plat. Phsd., p. 265 b-c., 244 o-e., 245, ac, 249 d.e.
Platon faisait de la divination. Pour lui, toute science est surnaturelle, et la mantique n'est que le premier degré du savoir, la connaissance instinctive. S'il lui attribuait, dans son État modèle, une si grande importance, c'est qu^elle est précisément faite pour Tintelligence populaire, et que, judicieusement employée par les philosophes gouvernants, elle rend d'inappréciables services.
Le caractère spécial de la manie prophétique est donc la passivité de l'âme réduite à l'état d'instrument de la pensée divine. La communication entre Dieu et l'homme ne se fait pas par l'âme rationnelle, sans quoi cette âme aurait conscience de l'idée divine, mais par le foie, sur lequel Dieu fait apparaître comme dans un miroir, devant l'âme irrationnelle, l'image de l'avenir. La divination, pour être sûre, doit être machinale : « une preuve suffisante que Dieu a accordé la mantique à la déraison humaine, c'est que nul n'obtient une mantique surnaturelle et vraie, étant dans son bon sens*. > Il faut donc que l'individualité propre de l'instrument humain, du 'inediunij comme on dirait aujourd'hui, ait été préalablement affaiblie ou annihilée, soit par l'enthousiasme, soit par le sommeil, soit même par la maladie '. L'approche de la mort met l'homme dans cet état; c'est pourquoi les mourants ont l'esprit prophétique, comme Socrate en avertit ses accusateurs, auxquels il prédit le châtiment de leur crime : « J'en suis déjà, dit-il, à cet état dans lequel les hommes prophétisent le mieux'. »
La mantique est donc la traduction spontanée par la parole des images inconsciemment perçues par la partie la plus grossière de l'âme, au moyen d'un organe que les devins avaient de tout temps signalé pour être le siège des manifestations fatidiques. Ces mêmes images, vaguement entrevues
I) Plat. Tint., p. 71 e (Ivvooç). — 2) Plat. lïm., p. li j liepubl., IX, p. 571 ; EpinomiSy p. 985. — 3) Plat. Apolog., g 30.