THEORIE STOÏCIENNE
ce qui doit arriver, c'est que, ou bien ils n'aiment pas les hommes, ou ils ignorent eux-mêmes l'avenir, ou ils pensent que l'homme n'a pas intérêt à le connaître, ou ils croient au-dessous de leur dignité de l'annoncer, ou ils sont incapables de le faire. Or, aucune de ces hypothèses n'est admissible; donc, la révélation existe *.
Ils prouvaient généralement la mantique par la Providence et la providence par la mantique*. Ce n'était là, pour ainsi dire, qu'une entrée en matière, car les stoïciens ne se sont pas crus dispensés de donner une théorie complète et raisonnée de la divination. Ils avaient pour cela trois questions à résoudre. La divination estr-elle possible? est-elle utile et, par conséquent, réelle? par quels moyens est-elle réalisée?
En ce qui concerne le premier point, les stoïciens disposaient d'arguments surabondants, car non-seulement ils avaient la Providence, qui eût suffi à expliquer la possibilité de la mantique, mais ils identifiaient avec elle la Nécessité ou rapport fatal des causes et des conséquences. En vertu de la sympathie universelle qui unit tous les êtres de la nature, il n'y a pas de fait qui ne soit rattaché par des rapports nécessaires à. tout l'ensemble des faits passés, présents et futurs. Ils exprimaient cette idée d'une manière énergique en disant qu'on ne peut lever un doigt sans que l'effet n'en retentisse dans tout l'univers. Le rapport entre le doigt levé et tel fait qui paraît complètement indépendant de cet acte pourra ne pas être perceptible, mais il n'en existera pas moins. Tels sont les rapports que la divination conjecturale découvre entre les signes avant-coureurs et le fait qu'ils annoncent. On ne voit pas d'abord quel lien il peut y avoir entre le vol d'un oiseau ou la couleur d'un foie et le gain d'une bataille, mais il est impossible qu'il n'y en ait pas un.
i) Cic. Divin., II, 49. — 2) Cic. Nai. Deor.^ If, 5, 65. Diog. Laert., VII, 149. Sex. Empir. Adv. Math., IX, i32.
Le rôle de la Providence est précisément de nous révéler ces rapports subsidiaires, ces fils ténus que la logique ordinaire est impuissante à saisir.
Cette théorie établit parfaitement la possibilité de la divination, mais elle renferme déjà en germe les objections contre lesquelles les stoïciens vont avoir à lutter pour établir l'utilité de cette science. Avec la Providence seule, une providence libre, ils échappaient au fatalisme ; avec Tenchaînement nécessaire de toutes choses, ils ne le pouvaient plus. Ils ont eu le courage d'accepter cette première conséquence de leurs principes, le fatalisme, et l'obstination de se refuser à aller plus loin dans la voie des déductions. Ils n'en ont pas moins placé la vertu dans la direction de la volonté, qui est libre de se conformer spontanément au plan divin ou de le suivre malgré elle, et trouvé la raison d'être de la mantique dans son utilité.
Leurs adversaires ne manquaient pas de leur demander à quoi pouvait servir la divination si tout était fatal. Sans doute, ils pouvaient demander à leur tour si un avenir qui n'aurait pas été fatal était susceptible d'être prévu ; mais ce n'était pas là répondre à la question.. D'ordinaire, ils répondaient que la divination et la résolution consécutive de l'homme avaient été prévues avec le reste par la Providence, ce qui revenait à dire que la mantique avait pour utilité de coopérer à la réalisation du plan divin. Si cette échappatoire ne prouvait guère l'utilité de la divination pour l'homme, elle démontrait fort bien qu'elle était fatale elle-même. Mais si elle était fatale, elle ne pouvait plus être la marque dB la bonté divine, et, comme les stoïciens tiraient de la bonté divine la preuve de la réalité de la divination, il s'ensuit qu'ils tournaient dans le cercle vicieux où roulent pêle-mêle tous ceux qui veulent concilier la prescience infaillible de Dieu avec tout ce qui présuppose la liberté.