MYSTICISME PLATONICIEN
pendant le sommeil, constituaient les songes que Ton pouvait traduire après coup, mais artificiellement, en langage prophétique.
La philosophie platonicienne accueillait et expliquait ainsi toutes les pratiques divinatoires. Il est même possible que Platon ait fait une dernière concession à la foi populaire en admettant la révélation sans intermédiaire humain, sous forme de « voix M\mh) » qui se feraient entendre même des individus « bien portants, » c'est-à-dire en-dehors du sommeil ou de l'enthousiasme *. En tout cas, des voix de cette nature n'avaient rien de plus merveilleux que les apparitions auxquelles Platon ne refusait pas de croire % et la démonologie platonicienne disposait d'assez de génies pour tout expliquer ».
On sait l'impulsion puissante que le platonisme imprima aux croyances spiritualistes. Pour ce qui regarde spécialement la divination, il suffirait de dire que Dion et Miltas, l'un général, l'autre devin de profession, qui appliquaient si habilement la mantique à l'art de gouverner ou de commander, sortaient de Técole de Platon*, et que, à plusieurs siècles de distance, le néoplatonisme se voua sans réserve à la défense du surnaturel.
De Platon à Aristote, la transition est soudaine et presque brutale. L'esprit scientifique, le goût des solutions naturelles, le dédain tranquille pour le merveilleux, reparaît avec Aristote. La divination fondée sur l'interprétation des signes extérieurs n'occupe pas un instant l'attention du Stagirite. Ce ne peut être à ses yeux qu'un travail d'induction rationnelle ou une pure supercherie. Quand il dit quelque part que les sages et les gens favorisés d'en haut devinent rapidement, ceux-ci par habitude, ceux-là par sagacité acquise*, il veut
\) .Plat. Epinomù, p. 985. — 2) Plat. Legg.^S, p. 738. — 3) Cf. Plat. Ph^pdo, p. 81. — 4) Plutarch, Pion, 22. — o) Aristot. Mot, Eudem,, VII, 14.
dire simplement que la science chez les uns, la pénétration naturelle de l'esprit chez les autres produisent ces inductions rapides que le vulgaire prend pour de la divination surnaturelle.
La mantique proprement dite, ou divination subjective, mérite qu'on s'y arrête davantage et le philosophe Tétudie sous sa forme la plus ordinaire, le songe.
La question préalable est de savoir si l'homme peut prévoir l'avenir; si, de même que le passé est présent à sa mémoire, il a une faculté qui lui permette de se représenter l'avenir, « une certaine science spérative, que certains appellent la mantique*. » Au cas où cette faculté existerait, quel serait l'agent de la connaissance? Si l'agent est divin, pourquoi s'adresse-t-il au premier venu, ou ne le fait-il pas en temps opportun, ou déguise-t-il sa pensée dans d'indéchiffrables énigmes? S'il n'est pas divin, comment expliquer qu'une faculté purement humaine puisse saisir des faits qui sont ou ftiturs ou produits à de grandes distances?
On conçoit qu'envisageant ces objections, d'une part, et de
l'autre, une tradition universellement acceptée, le judicieux
philosophe ait conclu « qu'il n'était facile ni de mépriser la
divination, ni d'y croire». » Ce qui retient Aristote au moment
où il va nier absolument la divination, c'est évidemment la
tradition, c'est cet « art mantique » qu'Onomacrite est allé
étudier en Crète et qui s'exerce chaque jour*. Aristote prit
j le seul parti qui lui restait. Il déclara que la divination existe
I réellement, mais comme produit d'une faculté naturelle. La
prescience, comme ses disciples l'affirmaient après lui*, est
innée à l'âme. Ce n'est donc pas en-dehors d'elle-même, dans
un commerce mystérieux avec la divinité, mais dans sa propre
l nature qu'elle trouve la révélation de l'avenir. Lorsque le
i) Artst. Memor.y p. 449. — 2) Arist. De Divin, per insomn.^ 1 . — 3) Aiist. Polit., II, 9. — 4) Cic. Divin., II, 48.
THÉORIE ARISTOTELIQUE 55
Bommeil, par exemple, Ta obligée à se replier sur elle-même et Ta isolée de ses impressions du dehors, alors, « reprenant sa nature propre, elle devine et annonce les choses futures*. »
Cette idée, Aristote, en quête d'une échappatoire, l'a peutêtre tout simplement empruntée au fonds légué parles poètes. € L'âme dort, disait Pindare, pendant que nos membres agissent; mais souvent, pendant leur sommeil, elle révèle en songe la décision future des récompenses et des châtiments*. »
La faculté divinatoire, commune à tous les hommes, pouvait se trouver particulièrement exaltée par certaines conditions physiologiques. Les malades et les mélancoliques la possèdent à un haut degré et peuvent la porter jusqu'à Tenthousiasme prophétique. Aristote expliquait ainsi les extases des sibylles et des Bakides*. Il aurait pu citer à l'appui de sa théorie un fait qui dut faire du bruit de son temps et qui a été recueilli par Nymphis d'Héraclée. Cet historien raconte que Denys, fils de Cléarque le premier tyran d'Héraclée, avait acquis un embonpoint tel qu'il en était suffoqué et tombait parfois dans un sommeil cataleptique. Ces léthargies répétées avaient développé chez lui la faculté divinatoire, de façon qu'il pouvait rendre des oracles, et qu'il se mettait de bonne grâce, derrière un paravent, à la disposition des consultants \
En résumé, Aristote rejette la divination extérieure ou inductive et accepte la mantique subjective, en la réduisant à n'être plus que l'exercice naturel d'une faculté spéciale. C'est assez dire ce qu'il pensait des devins, des chresmologues et même des oracles, qui tous prétendaient jouir d'une révélation
\) Abist. ap. Ski. Empir., Adv. Math.^ IX, 21. — 2) Pind. Fr., 108, eJ. Bergk. Cf E. von LàSAULX, Die prophetische Kraft der menschliclien Seele inDichUm und Denkem. Mûnchen, 1858. — 3) Arist. ProbL, XXX, i . Cf. Plut. Plae. phiL, V, i, et, aa vol II, le chapitre des Chresmologues. — 4) Athiw. Deipnos., XII, §72. iEuAN. Var, Hist., K, 43.
surnaturelle. Quand il veut citer un exemple d'ambiguïté et de prolixité vide, il cite l'oracle, émané de Delphes, sur la foi duquel Crésus franchit l'Halys, et ajoute que « tous les devins et faiseurs d'oracles » s'enveloppent dans les mêmes précautions oratoires*. Il rapporte aussi l'expérience qu'avait faite un certain Hégésippe, lequel, après avoir soumis une question au Zeus d'Olympie, était allé consulter sur le même cas le dieu de Delphes pour comparer les réponses ; et il remarque, avec une pointe de malice, que les réponses ne pouvaient manquer d'être semblables*. Au fond, il regarde les dispensateurs de révélation comme des charlatans, et, quand il raconte que les Byzantins eurent l'idée de prélever pour le fisc le tiers des recettes des devins et prestidigitateurs, on voit bien qu'il ne trouve pas cet impôt vexatoire ».
Il suffit, du reste, pour voir dans quel sens s'exerça l'influence d'Aristote, de suivre dans son école le développement de ses principes. Au rapport d'Eusèbe, les péripatéticiens attaquaient la divination aussi bien que les cyniques et les épicuriens*. Origène dit qu'il aurait pu réfuter, sur ce point, les arguments de Celse avec ceux d'Aristote'.
Théophraste écrivit, « sur l'enthousiasme % » mais, à coup sûr, en physiologiste, avec la plume qui avait décrit le caractère du superstitieux. Dicéarque, comme lui disciple immédiat d'Aristote, publia, sous le titre de Descente chez Trophonius un opuscule dans lequel il essayait sans doute de réduire à la proportion de phénomènes naturels les hallucinations étranges éprouvées par les clients de l'oracle béotien'. II avait, du reste, développé sa manière de voir dans un € gros traité d'où il résulte, dit Cicéron, qu'il vaut mieux ignorer toutes ces choses que de les savoir*. » Héraclide de
{) Arist. R/te^, ïïf, 5. — 2) Arist. Ihid. — 3) Arist. Œconom., II, 2, 3. — 4) EusEB. Pr;î?p. Evang,, IV, 2. — 5) Origen. Contra CeU,^ Vif, 3. — 6} Athen. Deipnos,, XIV, § 18. — 7) V. vol. III, Oracle de Trophonius , — 8) Cic. Divin., 11, 4*2.
PÊRIPATÉTICIENS ET COMIQUES 57
Pont, esprit curieux qui s'était formé entre Platon et Aristote, rassemblait, dans son livre <c sur les oracles^ » des faits qui pouvaient servir d'arguments à toutes les opinions. Sur le terrain des faits, le Lycée et l'Académie pouvaient s'entendre. On acceptait de part et d'autre la divination subjective par les songes et par l'enthousiasme*. Mais les théories professées par les 'deux écoles rivales n'en étaient que plus irréconciliables. La mantique platonicienne établit un commerce entre les hommes et les dieux ; celle des péripatéticiens laisse l'âme isolée et repousse tout contact avec le monde surnaturel.
Ainsi les deux grands penseurs du iv* siècle, Platon et Aristote, avaient mis sur pied comme deux armées qui continuèrent longtemps encore les hostilités, l'une voulant absorber la science dans la révélation^ l'autre, la révélation dans la science. Les comiques du temps saisirent l'opinion publique de ces débats traduits en fictions plaisantes. On cite quantité de pièces qui roulent sur les superstitions divinatoires : V Augure (Ouovionîç) d'Antiphane, le Devin (Mivttç) et VInspiré {Szot^pi^xoO d'Alexis, Vllluminée (OeofopoujiivT)) de Ménandre, le Sacrificateur acharné de Métagène (4>iXoô;5t7)ç), sans compter les attaques plus générales contre le mysticisme et les bizarreries de la dévotion.
La lutte était loin d'être assoupie lorsque les stoïciens et les épicuriens la reprirent pour leur propre compte et la menèrent avec une vigueur inconnu jusque là. Pour ces écoles nouvelles, il ne s'agissait plus de théorie, mais de pratique, et la lutte fut d'autant plus vive que, de part et d'autre, on ne combattait plus seulement pour la vérité, mais pour le bonheur.
L'esprit aristotélique tenait trop peu de compte des
{) Heraclid. PoNTic. (Pragm. Hist, grxc, éd. MûUer, II, p. 197.) — 2) Cic. Divin,, \, 3.
besoins multiples de la nature humaine, qui ne peut ni ne veut vivre de raison pure. Une école qui n'avait rien ou presque rien à enseigner sur Dieu, la Providence, Tâme humaine et ses destinées, ne pouvait guère agir sur l'opinion I du grand nombre. Le stoïcisme, au contraire, ambitionna l'honneur de créer une philosophie pra tique^ dans laquelle tout serait subordonné à l'utilité, et où toute théorie serait jugée par ses applications. S'il manqua son but, c'est qu'au lieu de tenir compte des forces humaines, comme il s'y était engagé, il s'éprit tout d'abord de la perfection idéale et ordonna l'existence d'après un plan fourni par la raison pure. De cette contradiction initiale résultent toutes les contradictions de la philosophie stoïcienne, une des plus compliquées qu'ait enfantées le génie raisonneur de la Grèce. Partout, dans ce système, il y a disproportion entre le but et les moyens, l'un étant marqué d'avance par le sentiment, les autres fournis par une logique inflexible, qui se raccorde à force de subtilités à cette faculté hétérogène avec laquelle elle a la prétention de se confondre. Aussi le stoïcisme, en acceptant toutes les idées religieuses et en justifiant toutes les aspirations du sentiment, ne parvint à être ni pratique ni populaire.
Nulle école n'a autant fait pour enraciner à jamais la foi en la divination*. Elle la tirait immédiatement de son dogme le plus cher, celui de la Providence, combiné avec son principe dirigeant, le souci de l'utilité pratique.
Les stoïciens concluaient a priori qu'il existait une divination, parce que les dieux étaient trop bons pour avoir refusé à l'homme un bien si précieux*. S'il y a des dieux, disaient-ils, et qu'ils ne révèlent pas à l'avance aux hommes
Cl) V. Wachsmuth, Die Ansichten der Stoiker ûber Maniik und Dàmonen. Berlin, 1860. E. Zeller, iWe Philosophie der Griechen, IV*, p. 313 sqq. — 2)Cic. Livin., I, 5; II, 17, 49.