PLINE, SUÉTONE, TACITE
sur ce sujet avec Suétone, un autre rationaliste superstitieux. « Tu m'écris, lui dit^il, qu'effrayé par un songe, tu redoutes quelque incident fâcheux dans ton procès ; tu veux que je demande la remise à quelques jours, surtout que je n'accepte pas le terme le plus proche. La chose est difScile, mais j'essayerai; car, comme dit le poète, « le songe aussi vient de Zeus. » € Il faut distinguer cependant si, d'ordinaire, tu rêves ce qui doit arriver, ou le contraire. Je crois, en pensant à un rêve que j'ai fait jadis, que celui dont tu as peur te présage, au contraire, un procès excellent. Je m'étais chargé de la cause de Junius Pastor, lorsque, en dormant, je vis ma belle^mère se jeter à mes genoux, me suppliant de ne pas plaider... » Pline avait plaidé quand même, gagné sa cause, et conquis^ du même coup, une réputation au barreau. Cependant, il n'ose pas assurer que le songe de Suétone pourra aussi facilement € tourner à bien, » et va s'occuper de demander la remise du procès*.
Tacite, qui domine de si haut ces esprits médiocres, hésite en face de l'énigme de la révélation. Il sait que, pour rendre la divination possible, il faut un plan arrêté, et que € les plus sages d'entre les anciens et leurs modernes sectateurs pro*fessent sur ce point des doctrines opposées*. » Il paraît disposé à accepter la méthode la plus fataliste et la moins surnaturelle de connaître l'avenir, l'astrologie, et à écarter les signes soi«âisant providentiels'.
Plutarque était bien fait pour tenter une réconciliation désormais impossible entre la raison découragée et le mysticisme exalté par l'approche de son triomphe. Platonicien éclectique, accessible à toutes les idées moyennes qui lui paraissent d'accord avec le sens commun, il ne voudrait tomber ni dans l'athéisme, ni dans la superstition, et il se meut
i) Plw. Jun. EpUt.^ I, iS. — 2) Tac. Annal., VI, 21. — 3) Tac. Annal., XIV, 12.
librement, sans trop soupçonner les difficultés dialectiques, sur ce terrain vague qui est limité d'un côté par Tépicurisme, de l'autre par le panthéisme ^oïcien.
Plutarque a beaucoup écrit sur la divination. Son traité sur la Mantique^ est perdu, mais nous avons encore quelques ouvrages de moindre étendue concernant les oracles et spécialement l'oracle de Delphes. Il voulait ramener l'attention publique sur ces instituts tombés en décadence. Les preuves de fait convenaient mieux à son but et aussi à ses aptitudes que les théories. Aussi la partie théorique de ces écrits est-elle à peu près sans valeur. L'auteur juxtapose des solutions incohérentes et remplace presque toujours les arguments par des comparaisons. Il prend son point de départ dans ridée de la Providence, qui explique suffisamment la divination prouvée, en fait, par le consentement universel. Cette idée accueille nécessairement tous les modes de divination, parce qu'il y aurait présomption à en interdire un seul à la divinité. Plutarque n'a sans doute rien à objecter à cette conséquence. On le voit, dans tous ses ouvrages, enregistrer, avec une complaisance marquée, les prodiges et miracles dont fourmillent les annales grecques et romaines. Sans doute, il n'accorde pas à tous ces faits indistinctement une foi entière. Il dit quelque part que Thémistocle, désespérant de déterminer le peuple par des raisonnements humains, « eut recours aux prodiges et aux oracles, comme on a recours à la machine dans la tragédie *. » Mais il est certain aussi que les prodiges les plus invraisemblables ne lui pa- . raissent pas impossibles.
Cependant, pour lui, comme pour Platon, la forme préférée de la révélation est la divination subjective. Il pense que l'âme humaine est visitée de temps à autre par la vérité divine. Elle possède, à cet effet, une faculté divinatoire innée,
I) Stob. Ec%., LX, 40. — 2) Plut. ThemistocL, iO.
ECRITS DE PLUÏARQUE T7
symétrique à la mémoire, et qui sommeille tant qu'une secousse physique, un ébranlement nerveux ne vient pas la surexciter en produisant VenthousiasmeK Cet état d'enthousiasme rend Tâme capable de vibrer sous le souffle prophétique comme une corde sous l'archet*. La faculté man tique n'est plus, comme pour Aristote, une faculté active, se suffisant à elle-même; c'est plutôt une propriété passive, une réceptivité qui fait de l'âme l'instrument de Dieu comme le corps est l'instrument de l'âme'. Il y a donc, dans l'enthousiasme et, par suite, dans la révélation, une action surnaturelle s'exerçant sur un sujet qui, suivant qu'il est plus ou moins docile, rend plus ou moins fidèlement la pensée divine.
L'enthousiasme peut être spontané, c'est-à-dire, commencer sans causes appréciables, ce qui n'exclut pas les causes surnaturelles, par exemple, Fintervention des génies*. Le plus souvent, il est déterminé par certains agents matériels, tels que des exhalaisons telluriques ou des eaux imprégnées d'une vertu particulière, qui sont moins des agents proprement dits que le véhicule d'influences naturelles attachées à leur substance par les génies*. Une fois montée au ton voulu, Tâme est prête à recevoir l'illumination divine. Pour expliquer cette infusion de la pensée divine, Plutarque propose plusieurs hypothèses qui, toutes, ont pour caractère commun de lier inséparablement l'action spirituelle aux conditions physiques dans lesquelles se trouve le sujet humain. Comme il voulait expliquer la décadence des oracles par l'affaiblissement pro-r gressif des agents matériels de l'enthousiasme, il se croyait obligé de ne jamais perdre de vue que la révélation doit arriver à l'âme par l'intermédiaire de certaines modifications physiques. Rien de plus incohérent que ces diverses solutions
I) Plut. Lefeci. orac, 40. — 2) Plut. Ibid. , 48. — 3) Plut. De Pylh. orac,, 2!. — 4) Plut. Ben. Socrat., 20. Def. orac, i3, i6, 38. — o) Plut. Def, orac.^ 48.
indiquées dans le but de concilier le plus grand nombre de systèmes possible avec la divination pratiquée par les oracles. « C'est d'en haut, dit Plutarque, que vient la faculté mantique : elle est un courant, un souffle essentiellement céleste et saint. Elle se communique directement par l'air, ou par quelque autre milieu humide qui, s'unissant avec les autres corps, jette les âmes dans un état
insolite Il est probable que la chaleur et la dilatation
ouvrent des pores qui donnent entrée aux images de Ta-
venir On peut dire encore que la sécheresse, combinée
avec la chaleur, volatilise l'esprit et en fait quelque chose d'aérien... D'un autre côté, il n'est pas impossible que la réfrigération, la condensation des esprits fasse naître et subsister dans l'âme la faculté divinatoire, comme la trempe donne le tranchant au fer... Rien n'empêche que l'exhalaison inspiratrice, qui a de l'analogie et de l'afiSinité avec les âmes, remplisse leurs vides, les «ajuste et les combine' »
L'éclectique de Chéronée confond, dans un chaos indescriptible, la révélation, le véhicule de la révélation, l'enthousiasme, les agents producteurs de l'enthousiasme, les génies, les facultés naturelles, le chaud, le froid, le sec, l'humide, de manière que chacun puisse y trouver son compte et que l'honneur des oracles soit sauf.
De pareils logiciens ne peuvent guère avoir d'action que sur les esprits de même trempe. Cependant les écrits de Plutarque en faveur de la divination ne durent pas passer inaperçus, en raison de la notoriété de l'auteur et des préoccupations mystiques de l'époque. Ils ont peut-être provoqué la vigoureuse riposte du philosophe cynique Œnomaos de Gadara, qui, dans un volume intitulé VEscamotage des char-latans ou peut-être encore Autqphonie du chieriy engagea