‹ Histoire de la divination dans l'antiquité (volume 3)Chapitre 75 sur 152 · DIVINATION PAR LES OBJETS INANIMES · texte numérisé non relu

DIVINATION PAR LES OBJETS INANIMES

Physiologie végétale. — Arbres heureux ou malheureux. — Craquements du bois. — Divination par le feu ou empyromancie, — Applications diverses de Tempyromancie. — Divination par le mouvement d'objets préalablement enchantés. — Divination par les pierres ou lithomancie. Divination par l'eau ou hydromancie : expérimentation pratiquée sur Peau d'un bassin (lécanomancie) ou sur l'eau des sources naturelles {pégomancie}, — Divination par les statues.

Les végétaux forment la transition entre les êtres animés, capables de spontanéité, et les corps inertes. Les Hellènes, qui, comme tous les peuples enfants, avaient adoré les arbres*, se plaisaient à leur attribuer une sorte de personnalité parfois vivement exprimée, comme dans les légendes des Hamadryades et les contes des Métamorphoses. Il y avait des arbres heureux et des arbres malheureux, comme des animaux ou des paroles de bon et de mauvais augure. Ils les douaient aussi volontiers de vertus prophétiques. Le chêne de Dodone a pu longtemps constituer un oracle à lui tout seur; le laurier d'Apollon et le tamarix (iiupixij) étaient

i ) Voy. C. BôTTicHER. Dcr BaumkuHus der Hellenen. Berlio, 1856. — 2) Voy . , vol. H, Oracle de Dodone, Un scoljaste du viii* siècle, mêlant des idées de toute provenance, raconte gravement qu'il y avait, dans le temple de Jupiter Dodonéen, « des chênes consacrés qui ont chanté les destinées des Romains. > (ScHOL. Ber.n. ad Virg. Eclog.y I, 17.)

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comme imprégnés d'esprit fatidique. S'ils ne prophétisaient pas en langage humain, comme ces arbres fabuleux qu'Alexandre avait, disait-on, rencontrés au fond de l'Asie*, ils semblaient animés d'un frémissement intelligent, et leur odeur ou leur saveur aidaient à rendre clairvoyante l'ivresse des pythies.

Les arbres se prêtaient à des observations presque identiques à celles qui se pratiquaient sur les animaux, c'est-àdire qu'on pouvait interpréter chez eux les manifestations de la vie organique ou les étudier comme « bois » après dissection. Certaines destinées étaient attachées à quelque arbre symbolique, comme celle des Jules au bosquet de lauriers planté par Auguste, qui sécha à la mort de Néron V C'est sur de pareils arbres que les devins observaient les indices de vigueur et de caducité, les jets nouveaux (tWrfiuUi) qui promettaient une résurrection ou les excroissances gommeuses auxquelles on reconnaissait l'épuisement du végétal*. Le règne végétal fournissait aussi son contingent de prodiges, et il existait des recueils spéciaux de ces cas tératologiques^ Même coupé et façonné, le bois servait encore à la divination. Une légende veut que le navire Argo ait été dirigé par un morceau du chêne de Dodone qu'Athénè lui avait donne pour éperon. On tenait compte de l'essence du bois dans l'emploi des tablettes ou baguettes cléromantiques et dans les expériences de l'empyromancie. Enfin, les meubles de bois devenaient, par leurs craquements (tptapi SuXwv), de petits oracles domestiques à l'usage des gens affamés de révélation'.

Cette part une fois faite à la physiologie végétale, il ne saurait être question de signes spontanés ou instinctifs

I) Ps.-Callisth., IIï, 17. — 2) Suet. Galba, i. Cf. Soet. Domit., 15. — 3) Theophr. Caus. Plant., V, 4, 3. Hist. PL V, 9, 8. Lobeci, Aglaoph. p. 882. a PuN. XVI, 57, i3< . — 4) Plix., XVIÏ, 38, 243. — 5) Suidas, s. v., r.^^yix%ia.

émanant d'êtres inanimés. On ne rencontre dans cette catégorie que des objets soumis à des expériences bizarres et servant d'instrument absolument passif au Destin qui se révèle par eux. Cette expérimentation divinatoire tombe dans le domaine de la magie, et toutes les cérémonies dont elle s'accompagne sont de véritables incantations.

Le nombre des matières organiques ou minérales, susceptibles de se modifier dans un sens convenu sous l'influence supposée du destin, n'était limité par aucune raison théorique et rimagination superstitieuse de la décadence a largement usé d'une liberté à laquelle le ridicule seul eût pu servir de frein. Nous n'avons pas la prétention de faire le dénombrement complet des méthodes élaborées, loin du gra^d jour de l'histoire, dans les bas-fonds de la société. Fussions-nous certain d'avoir coUigé tous les vocables épars dans les lexiques, nous n'en serions pas moins assuré que la superstition, toujours agissante, a été beaucoup plus fertile encore en expédients imprévus.

Certaines pratiques se rattachent à Vempyroniancie dont il a déjà été question à propos de l'extispicine.

L'empyromancie ou pyromancie^ dont les Grecs attribuaient l'invention à Amphiaraos, paraît bien être venue de l'Orient, de ces régions oh. le feu était le symbole le plus parfait de la divinité elle-même'. On pourrait la diviser commodément, si l'on voulait distinguer entre des termes à peu près synonymes, en empyromancie proprement dite ou appréciation des signes fournis par les matières jetées dans le feu, et py romande ou divination par l'aspect de la flamme elle-même. Mais cette division ne serait pas de grande uti-

i) 'Efijwpojxavtefa — TO*pofxavTe(a — I{xîwpta{i6$ — jiavtix^ 8i' l|wripa)V — ?jjjwpa, çXofixà, fkarfîoTzk OKÎfiara. V07. HssYCH., s. v. *E;x3:upx. SciDAS, s. V. 'E{«:upoo. — 2} 11 y avait ea Perse, à Adarbigane, au temps de Procope, un oracle pyromantiqae. (Procop. BelL Pers.^ Il, 24.)

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Jité, attendu que la divination par la fiçimme ou par la fumée (xaRcvoiMwnCaj * n'a pu être indépendante du choix des matières combustibles ou soumises à l'action du feu. Cependant, il y a une pyromancie sommaire, qui consistait à observer les € pointes » plus ou moins aigiies de la flamme et les mouvements qui la détournaient du consultant ou la rabattaient vers lui ".

Les rites empyromantiques se sont formés autour des autels et les premières observations ont eu pour objet la couleur, le grésillement, les changements de forme, les exsudations des chairs posées sur le brasier, et, accessoirement, réclat de la flamme ou la nuance et la direction de la fumée. L'exégèse symbolique tirait parti de tout, et rien ne limitait sa fantaisie. La cuisse d'une victime, enduite de graisse et mise sur des charbons, devait flamber en cas de succès : sinon, un échec était inévitable*. La partie de la victime la plus propre à ce genre d'expériences paraît avoir été la queue. Courbée parle feu, elle signifiait effort, difiSculté; fléchissante et s'abaissant par saccades, elle présageait la défaite; redressée, la victoire. Le foie ne pouvait manquer de fournir son appoint; on épiait surtout la façon dont se comportait la vésicule du fiel et la direction suivant laquelle elle lançait, en se rompant, le liquide qu'elle contenait. On faisait la même expérience avec la vessie encore pleine, après avoir étranglé avec un cordon de laine l'ouverture naturelle*. Puis, c'étaient des phénomènes accidentels, le feu qui refusait de brûler ou s'éteignait tout à coup, des morceaux qui tombaient à terre, enfin, l'imprévu sous toutes ses formes, depuis l'accident jusqu'au prodige. Les tragédies et les épopées sont remplies de ces descriptions de sacrifices divinatoires où les conjectures empyromantiques s'ajoutent aux pressentiments tirés

l)Voy. CYEiLu/nJiiiûin.jVI, p. 198.— 2) ScHOL. EuRiPiD.jP/MBnws., 1255.1256. 1257. Stat. Theb.^ X, 601. — 3) Schol. Eurip. I6td. — 4) Schol. Eurip. Ibid.

de la dissection des entrailles \ L'empyromancie, ainsi pratiquée, était en effet acceptée par la divination officielle. On la trouve représentée à Delphes par les Pyrkaoij soi-disant issus du devin Pyrkon, fils de Poséidon*, et des inscriptions de la Grande-Grèce attestent que, lors de la dédicace des temples, les devins hiéroscopes avaient pour assistants des « observateurs de la fumée (xaKVflwYat)\ »

Mais on imita ces rites empyromantiques par des procédés plus commodes et moins coûteux. Tel était par exemple l'ooscopie ou divination par les œufs*. « Les prêtres qui faisaient une observation pour deviner des dangers, dit le scoliaste de Perse •, observaient d'ordinaire un œuf mis sur le feu, examinant s'il suait par le haut ou par le côté; mais s'il éclatait et coulait, il présageait un péril à celui pour le compte duquel se faisait la cérémonie. » Un des premiers stoïciens, Hermagoras d'Amphipolis, dis;3iple de Persaeos, n'avait pas dédaigné d'écrire un manuel d'ooscopie*, et la littérature orphique, réceptacle de toutes les élucubrations apocryphes, en offrait un autre sous le nom d'Orphée '. •

Vomoplatoscopie^ sur laquelle nous sommes renseignés par Psellus', doit avoir été une des dernières transformations de l'empyromancie née du sacrifice sanglant. Si. c'est une

{) Edripid. lètd.SENEC. ÛBrftp.,309 sqq. Stat. Theb., X, 599,elc.— 2) Pacsan. X, o, 6. — 3) Cofp. Inscr. Grxc. (Bœckh) 5763 (Bhegium) 5771 (MonUlione) 4) QomonioL — 6^0x07:1x1^ — (il>oOuTixii. 11 ne faudrait pas traduire c^o9x6noc par ovispex qui, d'après le glossaire d'Isidore, sigaifie ovium inspector, (Lohece, Aglaoph.^ p. 361.) — 5) Schol. Pers., V, 185. — 6) Sdidas, s. v. "EfX'jfov. — 7) V07. LoBECK. Âglaoph,,^, 410. Comme les cuisiniers, les devins savaient utiliser les œufs de plusieurs manières. Livie, enceinte de Tibère, apprit à l'avance le sexe et même la haute destinée de l'enfant qu'elle portait en faisant éclore un œuf a d'où sortit un poulet orné d'une crête magniûqne. 1» (SoET. Tiber,, 14.) C'est là une ooscopie spéciale, étrangère à l'empyromancie. Je ne voudrais pas inscrire ici, sans autre garants que des compiIateui*s modernes, la céphalxonomancie ou divination par une tète d'âne mise snr le feu, superstition exotique réelle ou supposée. On brûlait aussi, pour en tirer des présages, des poils (Xo^fioOet sans doute des cheveux. (Schol. Hom. îliad, I, 63.) — 8) M. Psellus, ïïspl (2>jio;:X«Toaxo;:(aç. (Voy., ci-dessus, p. 127.)

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méthode « barbare, » il est certain qu'elle doit s'être acclimatée en Grèce, puisqu'on Vy retrouve encore*. On immolait une brebis ou un agneau après avoir formulé mentalement la question à résoudre : on levait alors une omoplate, et on la faisait griller sur des charbons ardents. Selon que rareté médiane restait blanche et intacte ou qu'oUe se boursouflait, elle signifiait, vie ou mort : si le côté droit rougissait ou si le côté gauche noircissait, présage de guerre : la couleur blanche signifiait, de part et d'autre, la paix. Si la liste des signes se bornait là, il est évident que le consultant devait ne poser que les questions auxquelles ils répondent. Le pythagorisme, en proscrivant lès sacrifices sanglants, créa ce qu'on pourrait appeler Tempyromancie végétale ou lui donna une impulsion nouvelle^ On attribuait à Pythagore lui-même l'importation de la libanomancie (Xi?avo|jiavTe(a) ou divination par la fumée de l'encens. On essaya de divers végétaux, notamment de ceux qui avaient un caractère sacré, comme le laurier et l'olivier. Mais l'usage eut peine à se fixer, car il oscillait entre deux systèmes contraires, tous deux également plausibles et déjà appliqués concurremment pour le choix des victimes. De même qu'on immolait un cheval à Poséidon parce que cet animal était aimé du dieu, et un bouc à Bacchus parce que le bouc est le fiéau des vignes, de même on pouvait soutenir également bien que la combustion du laurier et de l'olivier était agréable à Apollon et à Athênè ou, au contraire, qu'elle était sacrilège. Les deux opinions ont eu cours, car nous savons que les crépitements du laurier dans

i) M. G. Perrol a recueilli, de la bouche d*un témoin oculaire, le rccit d'une scène d'omoplaloscopie pratiquée par Karaïskakis, en 1826. {Croyances et superslitiojis populaires ^ dans les Mémoires d'Archéologie^ 1875, p. 328.) — 2) L'empyromancie végétale est issue, comme l'autre, du sacrifice; la farine, le vin, Tencens ayant fuit partie des ofifrandes ordinaires. De là, Vœnomancie ou divination par le vin verâé sur le feu, et les méthodes analysées plus loin, où la farine joue Ip principal rôle.

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la flamme étaient de bon augure^ et Pline a lu quelque part qu'il ne fallait pour rien au monde brûler les végétaux sacrés*. Peut-être pouvait-on au moins brûler les feuilles : il y avait, en tout cas, une phyllomancie qui se servait du feu*.

La divination par la farine du froment moulu ((îXeupoji«vTtCa)* ou concassé (iXyirojjiavTcfa)', à laquelle devait ressembler singulièrement la divination par Porge (xpi5o|xxvt«(a)«, était assez connue pour qu'Apollon ait accepté, de gré ou de force, répithèle d''iXejp<5ii«vtiç\ Nous ne savons de quelle façon procédaient les devins, s'ils délayaient la farine ou s'ils la jetaient par pincées sur le feu comme la magicienne de Théocrite*.

Comme pour faire contraste avec ces rites enfantins, on rencontre Tempyromancie pratiquée en grand autour des cratères des volcans ou des crevasses ouvertes dans le sol par des vapeurs enflammées. On entend dire que les voisins de l'Etna s'étaient assez familiarisés avec leur volcan pour le consulter en jetant dans son cratère divers objets qu'il engloutissait ou rejetait suivant que les vœux de son client étaient agréés ou repoussés*. On faisait des expériences analogues en Épire, au Nymphœon d'Apollonie, où l'on voyait, à la suite des grandes pluies, des jets de flamme sortir du sol. Des grains d'encens, jetés dans ce feu, donnaient des présages afflrmatifs ou négatifs sur toute espèce de sujets, « sauf la mort et le mariage, » suivant qu'ils étaient épargnés ou consumés par le caprice de la flamme* .

Nous ne pouvons que dénombrer, sans les grouper autre-

i) TiBULL., H, 5, 81 sqq. Ovio. Fast., ï, 34i; IV, 721 sqq. — 2) Pun., XV, 30, 135. — 3) ScHOL non. Iliad., I, 63. Cf. M. Psellus, Op. Dxin,, p. 42. Il dot y avoir plusieurs variétés de phyllomancie, selon qu*on observait 1<9 feuilles tournoyant dans l'air, posi'es sur Teau ou brûlées. — 4) Clem. Alex. Protreptic.^ II, 10. Theodoret. Disp.^ X, 590. Hesych. s. v. — 5/ Euseb. Prmp, Evang., V, 25. Cyrill. In Julian,, VI, p. 198. Pollox, VII, 188.— 6) Anecdot. Bekk,y p. 52. — 7) Hesych. s v. Sur tou* ces mots techniques, voy, Thesacr* GR.EC. LiNG. 3. v. — 8) Theocr. IdylL , n, 18. — 9) Pausax., III, 23, 5. — 10) Dio Cass., XLî, 4o,

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