L'INTUITION DANS HOMÈRE
quer d'observations préalables1; Hélénos « comprend dans son coeur » la conversation que tiennent à distance Apollon et Athêne2; Télémos, chez les Cyclopes3, Tirésias, dans PHadès*, prophétisent par inspiration; Théoclymène se sent tout à coup saisi par l'instinct prophétique3 en-dehors de toute interprétation symbolique, et Pénélope paraît bien avoir eu recours à un « confident des dieux (Ssojtpfoos) » différent des devins ordinaires6. Hélène elle-même, qui n'a jamais étudié la mantique et n'a eu jusque-là d'autre faculté spéciale que celle de plaire, prend tout à coup la parole pour expliquer un prodige, « selon ce que les dieux lui suggèrent au cœur7. » De même Patrocle mourant découvre que le coup mortel lui vient d'Apollon8, et, avant d'expirer, Hector prédit, avec des détails circonstanciés, le trépas de son meurtrier9. Il n'y a plus qu'un pas à faire, à éliminer la part de coopération que l'intelligence personnelle du prophète apporte à la révélation intérieure, pour obtenir l'enthousiasme mantique, la «fureur ou folie divine, » qui fait vibrer, sous l'impulsion directe des êtres surnaturels, l'instrument le plus parfait dont ils puissent se servir, l'âme et le corps de l'homme, Tune recevant, l'autre traduisant au dehors, en langage humain, la pensée d'en-haut. Ce sera l'œuvre de ces siècles mal connus qui couvrent de leur ombre le berceau des oracles apolliniens et lèguent à l'âge historique les pythies déjà installées sur leur trépied, en face des « chresmologues, » ou prophètes libres, dont les prédictions versifiées volent déjà de bouche en bouche.
Mais la divination intuitive n'avait pas attendu, pour prendre possession du monde hellénique, ce progrès décisif qui la porta du premier coup à sa perfection. Elle existait
1) Hou. lliad.,\, 94-100. — 2) Hou. Iliad., VU, 44. — 3) Hou. Odyss., IX, 508. — 4) Hou. Odyss., XI, 90-151. — 5) Hou. Odyss., XX, 351-337. — 6) Hou. Odyss., I, 413. — 7) Huu. Odyss , XV, 172. Voy., ci-dessus, p. 109. — 8) Hou. Iliad., XVI, 843 sqq. — 9) Hou. Iliad., XXIF, 358 s^q. Cf. Alberti. De aegrotorum valiciniis. Halle, 1724.
déjà, à l'état d'ébauche et associée à la divination conjecturale, dès la plus haute antiquité, sous la forme d'oniromancie ou interprétation des songes. L'oniromancie ne supprime pas le langage symbolique, qu'elle interprète et commente par la méthode conjecturale, mais les signes dont elle tient compte sont produits clans rame même que le sommeil livre, assouplie et docile, à Faction des dieux1.
Le sommeil est déjà l'image de l'enthousiasme ou possession divine ; il produit les mêmes effets ; il enlève à l'âme son initiative, la direction d'elle-même, et ne lui laisse que ses facultés passives. Elle contemple alors, sans pouvoir les distinguer de la réalité, les images symboliques qu'une puissance supérieure fait défiler sous son regard, et son inertie même répond de la fidélité de ses perceptions.
L'oniromancie, qui doit à l'intuition, et non plus à Pobservation extérieure, les données sur lesquelles elle établit ses conjectures, a été classée pour cette raison, dans l'antiquité, parmi les procédés de la divination naturelle ou intuitive. En réalité, elle tient le milieu entre les deux grandes méthodes mantiques, car elle participe de l'une et de l'autre et les résume toutes les deux 2.
•i) ...quum cluobus modis animi, sine ratione et scientia, molu ipsi suo, solulo et libero, incitarenlur, uno furente, altero sommante. (Cic. Divin., I, 2.) — 2) ... quum Mi ipsi, qui ea vident, nihil divinent; lï, qui inlcrprctanlur, conjecturant adhibeant, non naluram. (Cic. Divin., II, 71.)