REALITE OBJECTIVE DES SONGES
arrive même parfois que les dieux en personne, ou les âmes des morts avant qu'elles soient entrées dans l'Hadès, prennent l'a place de ces ombres artificielles et formulent directement leurs conseils et leurs désirs. C'est ainsi qu'Athênè apparaît en songe à Nausicaa et à Télémaque ', et que Patrocle vient demander à Achille de hâter ses funérailles2. Dans ces apparitions oniroscopiques, les dieux gardent ou échangent à leur gré contre une autre leur forme naturelle. Athênè parle à Nausicaa sous la figure d'une des compagnes de la princesse, et elle se laisse, au contraire, reconnaître par Télémaque. La religion hellénique invoqua souvent, en faveur de son anthropomorphisme, des visions de ce genre, et put garantir par là la vérité des représentations divines qu'elle offrait à la vénération des croyants. Ainsi, au ve siècle, le sculpteur Onatas refit la Démêter noire des Phigaléens d'après un modèle aperçu en songe3, et, plus tard. Parrhasiusse vantait d'avoir dessiné de la même manière son Héraklès de Lindos4. L'apparition des types divins en songe était un argument dont la philosophie atomistique elle-même tint grand compte, et qui parut bon encore à opposer aux chrétiens3.
Homère ne dit pas d'où vient ce peuple de songes qui attendent, sur l'autre bord de l'Océan, les ordres des dieux ; mais les poètes postérieurs ne pouvaient manquer de combler cette lacune en leur créant une généalogie. Pour Hésiode, les songes sont fils de la Nuit et frères du Sommeil. « Nyx, ditil, enfanta le cruel Destin et la Kère noire et la Mort; elle enfanta aussi le Sommeil et engendra la race des Songes0. » Cette donnée fut développée par l'imagination facile des ni y-
sont toujours, en fait, fabriqués à nouveau, et que les légendes concernant le séjour des songes et les portes de sortie ne sont que « de; vues théoriques. » — 1)Hom. Odyss., VI, 13; XV, 10. — 2) Hou. ]liad, XXIII, 6o. — 3)Pausan., VJ IF, 42, 7. — -i) Athex. Deipnos, XH, § 62. Anthol. Palat. Âppend., 60. — ) Minuc. Femxj Octav., 1, Voy., ci-dessus, p. îo. — 6) Hesîod. Theog., 211.
thographes. D'après la légende qu'expose Ovide1, les songes habitent le palais du Sommeil, leur père, au pays des Cimmériens. Parmi eux, le poète distingue Morphée, qui prend à son gré toutes les formes humaines (iwptf); Ikelos ou Phobêtor, qui revêt toutes les formes animales, et Phantasos, qui copie la nature inanimée. Lucien, décrivant File des Songes, située dans l'Océan occidental, la trouve gouvernée par le roi Sommeil ayant pour satrapes Taraxion et Plutoclès, fils de Phantasion 2. Ainsi, dans le symbolisme naïf de la tradition hésiodique, les Songes sont ou frères ou enfants du Sommeil, qui est lui-même fils de la Nuit.
Une autre tradition, représentée principalement par Euripide3, fait des Songes des enfants de Grea. la Terre, mère commune de tous les êtres, et les représente comme des génies aux ailes noires qui s'envolent la nuit des régions souterraines où ils sont confinés pendant le jour. On disait même que Gava les envoyait porter ses révélations aux mortels, pour se venger d'Apollon qui avait cru la réduire au silence en prenant sa place à Delphes et en invoquant les sévérités du maître'de l'Olympe contre l'oniromancie de Gaea, aussi bien que contre la cléromancie d'Athênè8. Dans ce mythe ingénieux se combinent des théories et des faits qui appartiennent à l'histoire de la divination. Gaea, source de toute science comme de toute vie; l'antagonisme symbolique entre les songes nocturnes et Apollon-Soleil, ainsi que l'antagonisme réel entre les oracles apolliniensetles méthodes rivales, tout cela est exprimé d'un trait, avec la concision propre au langage mythique. Les scoliastes ont été assez mal inspirés en étouffant cette légende sous un commentaire destiné à la rapprocher du mythe hésiodique et à montrer que les Songes, engendrés par le Sommeil, sont cependant les fils de la Terre,
4) Ovid. Metam., XI, G3:ï sqq. — 2) Lucîan. ïïist. ver., 11,32. — 3) Ecripid. IUc , 70 3<n. — i) EtraiP. Iphig. Taur., I26't sqq. S:n il. I1>m. Mai. II, 71.