‹ Histoire de la divination dans l'antiquité (volume 4)Chapitre 124 sur 157 · GÉNÉALOGIE DES SONGES · texte numérisé non relu

GÉNÉALOGIE DES SONGES

en ce sens que la terre produit la nourriture, et la nourriture, le sommeil.

Le mysticisme pythagoricien considérait les Songes comme les fils de la Nuit et les messagers de la Lune, de cette Lune qui se glissait dans la grotte de Latmos, près d'Endymion endormi, ou qui recelait l'àme prophétique de la Sibylle. « Il y a, dit un guide d'outre-tombe à Thespésius, un oracle commun à la Nuit et à la Lune; mais cet oracle ne transpire en aucun endroit jusqu'à la Terre. Il n'a pas de siège fixe ; il erre en tous lieux parmi les hommes, en rêves et en apparitions. C'est de là que les songes, mêlant l'erreur et la confusion avec le simple et le vrai, se répandent dans tout l'univers1.»

S'il était intéressant de connaître la nature et, au besoin, l'origine mythique des songes, il importait plus encore de savoir à quelles divinités ils obéissent et de quelle source émanent les messages dont ils sont porteurs.

La tradition, sur ce point, a tenu peu de compte des systèmes relatifs à la question d'origine. Que les Songes soient fils de la Terre, de la Nuit ou du Sommeil, ils n'en sont pas moins aux ordres du dieu qui détient le pouvoir providentiel, de Zeus. Pour l'auteur de Y Iliade, les songes « viennent de Zeus2; » il est le seul dont la voix les appelle des régions lointaines où bourdonne leur essaim. Les autres dieux en sont réduits, lorsqu'ils veulent parier aux hommes durant leur sommeil, à se produire eux-mêmes sous la figure qu'il leur plaît, ou à façonner un fantôme analogue aux songes proprement dits. Tout bien considéré, la faculté qui leur est laissée de créer des songes animés d'un semblant d'existence rend singulièrement illusoire le privilège que Zeus s'est réservé .

Ce privilège subsiste pourtant ; seulement, lorsque le pro-

1) Plut Ser, mm. vind.. 22. — 2) Nom. Iliad., I, 03.

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grès des idées religieuses fit de Zeus l'intelligence suprême, servie par des volontés subordonnées à la sienne, le grand dieu délégua à son héraut ordinaire. Hermès, le soin do commander au peuple léger des songes. Hermès était tout a fait qualifié pour ce rôle. Que les Songes fussent contenus dans les entrailles de la terre, ou groupés sur le rivage de l'autre monde, ils étaient également dans son empire, soit dans ces cavernes ténébreuses où gisent les métaux précieux dont il est le dispensateur, ou sur le chemin des enfers dont il est le pourvoyeur en titre. N'avait-il pas déjà, dans la mythologie homérique, le pouvoir d'endormir les gens d'un coup de baguette, comme il fit à Argus et aux sentinelles grecques qui auraient pu arrêter le vénérable Priam1 ? Au pouvoir de faire dormir, il joignit celui de faire rêver; il amena les songes des lieux où il conduisait les âmes, et ajouta à ses nombreuses fonctions celle do « conducteur de songes. » C'est un titre que lui donne déjà un aède homérique2 et qu'il conserve à travers toutes les altérations subies par la mythologie gréco-romaine3.

Mais les doctrines religieuses n'ont jamais ou, en Grèce, assez d'unité pour prévenir les confusions et transferts abusifs des attributs divins. Si Apollon ne semble pas avoir usé volontiers des songes v, les dieux sous la garantie desquels fonctionnaient des oracles oniromantiques, Pan, Ino.Asklê-

1) Hom. Iliad., XXIV, 3i3, 45o. — 2) IIy.mn. IIom. In Mercur., 14. — 3) Hermès est appelé i^z:oo-.o[j.r.6i (ATHEN., I. 10, 0) îijtvoû Tipocuar/); (Ibid.. I, 13), unvoo<fa)ç (EosTATH. ad Odyss., VU, 138), Sermonis dator atcjuc somniorum (Okf.t.li, 1417.) On î encontre des statuettes de Mercure ayant à leurs pieds le symbole du sommeil, le lézard, ou d'autres figures endormies. (Hiillett. Fnstit. [Rom.], 1833, p. 14.) — 4) Cependant Amphiaraos passait pour avoir appris d'Apollon l'art d'interpréter ies songes (Padsan., I, 34, ;>) : l'oracle apollinien de Pâtira était oniromantique, et le célèbre Artémidore déclare qu'il écrit son onirocritique sur l'ordre exprès d'Apollon. On cite des appai'. lions d'Apollon en songe (AtlTEJIID., II. 33. Skrv. Ed. VIII. 33 . ScBOL. NlCAND. 77-. v.. 613.)

DIVINITES ONIROPÛMPES 285

pios, Héraklès1, durent être investis du pouvoir de commander aux songes, sans quoi ils n'auraient pu qu'apparaître eux-mêmes à leurs clients. Ici, les faits s'imposaient à la théorie; ailleurs, on retouchait la théorie au nom de la logique. Ceux qui plaçaient, avec Homère, la demeure des Songes sur l'autre rivage de l'Océan, en faisaient par là même des sujets de Kronos, auquel Zeus avait laissé, comme consolation d'un exil irrévocable, une ombre de royauté dans les Champs-Élyséens. Dès lors, il était naturel d'admettre que les songes étaient envoyés par Kronos. Seulement, il y avait à cela une difficulté ; c'est que le vieux Titan, tenu par Zeus endehors de notre monde, ne sait rien de ce qui s'y passe et n'a rien à révéler. De là une certaine hésitation dont on trouve la trace dans une légende assez embrouillée et rendue plus obscure encore par le mauvais état du texte.

On y parle de Kronos enchaîné par le sommeil dans une île de l'Océan et mis en rapport avec la pensée de Zeus par des songes que les génies préposés à sa garde traduisent en prophéties2. Ces génies révélateurs ne peuvent être que le « peuple des songes, » introduit dans la mythologie par Homère et Hésiode. Kronos présiderait donc, par la grâce de Zeus, à la divination oniromantique, et l'on voit, en effet, son épouse Rhéa enseigner cet art à la femme de Paris, Œnone3. Mais, d'autre part, Rhéa, aussi bien que sa fille Démêter, est identique à Gœa qu'on lui donne pour mère, de sorte qu'on en revient, par un chemin détourné, à la tradition adoptée par Euripide, aux Songes enfantés par Gœa pour servir d'organes à une révélation distincte de la niantique apollinienne.

I) On trouve tin ex-voto Herculi somniali (Orelli, 1o32, 2403.). Héraklès apparaissait généralement lui-même, comme il lit à Sophocle. (Cic. Divin., [,25.) — 2) Plut. De fac. in orbe Lun., 26. — 3} Apollod., III, 12, G. Parthen. Eroi., 4. Clem. Alex. Slrom., I, p. 334.

Le fait historique qui se dégage de toutes ces légendes est que la divination oniromantique était considérée comme datant de l'âge le plus reculé1, et qu'elle ne s'est laissé ni absorber ni discréditer par l'art plus solennel dont le sacerdoce d'Apollon voulait avoir le monopole.

Si spontanés que soient les songes et si indépendants qu'ils paraissent être de notre volonté, l'expérience fit reconnaître qu'ils subissaient, dans une certaine mesure, l'influence des préoccupations de l'esprit ou des dispositions du corps. En suivant cette idée, les Hellènes seraient arrivés à éliminer du rêve le surnaturel; mais ils s'arrêtèrent à moitié chemin, et. après avoir fait la part de la nature, ils se gardèrent de toucher à celle de la révélation. Ils conclurent seulement qu'il fallait s'attacher à tenir le corps et l'âme dans un état tel que les images du rêve ne fussent pas obscurcies ou déformées par des vapeurs hétérogènes.

Homère accorde déjà plus de valeur aux songes du matin2, sans doute parce que l'âme est alors plus complètement débarrassée des impressions de la veille et le corps plus reposé. Ce l'ut du moins la théorie universellement admise dans le monde gréco-romain. Dans une idylle de Théocrite, Aphrodite envoie un songe à Europe, à la troisième veille de la unit, « lorsque l'essaim des songes vrais s'en va errer autour des maisons3. » Par conséquent, les songes aperçus peu de temps après le repas devaient être suspects, surtout si le repas avait été copieux. Aussi le pêcheur de Théocrite, qui vient de rêver une pêche miraculeuse, alfirme-t-il que, pourtant, il n'a pas trop soupe la veille*. Selon Apulée, les repas abondants amènent des songes xristes et funestes". Enfin, les

) Cf. Plut. Conviv. sepl.sap., 15.— 2) Hok. Odyss., IV, 841. — 3) Thf.ocr. Idijll., xix, 1 sij[. Cf. Moscuus, II, 5. Hor. Sat., I, 10, 31. Ovin. lier., xvni, I95.Pers. Sat., II, 57.Tert. DeAn.,i$. — 4)Theocb , m, 40 sqq. —5) Ain..

Met., I, 18.

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