LE PROBLÈME DE L'AVENIR
le moyen d'échapper à des malheurs prévus ou de réaliser à coup sur des espérances changées en certitude. Que la mantique soit appliquée à l'avenir, au présent ou au passé, le résultat utile qu'on en attend est toujours placé dans l'avenir. Mais, en regardant le problème de plus près, on s'aperçut qu'il y avait entre l'objet de la divination, lorsqu'elle est appliquée à l'avenir, et le résultat désiré, c'est-àdire la modification de l'avenir, une contradiction peut-être irréductible. Pour que la divination pût être utile, il fallait que l'avenir révélé par les dieux lut simplement conditionnel, susceptible de prendre un autre cours ; et, d'un autre côté, cet avenir flottant, indécis, dépendant de volontés libres, répondait mal à l'idée de lois fixes, idée que gravait dans les esprits le spectacle de l'ordre universel. L'instinct populaire, devançant les théories philosophiques, était invinciblement porté à considérer l'avenir comme inéluctable et comme soustrait même à l'arbitrage des dieux. Ce sentiment s'est exprimé, d'une façon saisissante, par la création d'un être abstrait, appelé tour à tour le Destin (Motpa— A?aa) ou la Nécessité ('Av*^), devant les arrêts duquel s'incline la volonté de Zeus lui-même.
La réflexion ne faisait que rendre plus évidente la faute de logique commise par quiconque veut connaître l'avenir pour le changer. Qu'est-ce qu'une forme possible, conditionnelle, de l'avenir, si cette forme ne doit point être réalisée? Les dieux qui la révèlent ne connaîtraient-ils point, par delà, la forme réelle, celle qui doit prendre place parmi les faits accomplis? S'ils la connaissent de science certaine — et l'on ne pouvait guère refuser cette claire vue aux puissances qui mènent le monde, — cette forme du futur est donc déjà déterminée, inconditionnelle, inévitable. Elle n'est même susceptible d'être prévue que parce qu'elle est immuable. Dès lors, l'initiative humaine, celle que devait
mettre enjeu la divination, pouvait tout au plus prétendre à
l'illusion de la liberté, et devenait esclave d'un plan arrêté en-dehors d'elle. Ainsi naissait, au premier effort de la pensée philosophique, un conflit sans issue entre la prescience et la liberté, deux idées dont l'une ne peut aller jusqu'au bout de ses conséquences naturelles sans supprimer l'autre, et qui ont pourtant des titres égaux à la foi du genre humain.
Sans doute, le problème ne se posait pas toujours ainsi dans toute sa rigueur. On cherchait rarement à s'élever jusqu'à la connaissance absolue de l'avenir en soi, et les devins des anciens âges n'abordaient pas volontiers ce terrain. On demandait, le plus souvent, ce qu'il fallait faire pour conformer ses actes à la volonté actuelle des dieux. De cette façon, l'homme entrait spontanément dans les desseins de la Providence et ne posait pas sa volonté, comme une force rivale, en face de l'immuable destinée. Enfin, la facilité avec laquelle le sens commun admet les antinomies les plus palpables permettait au grand nombre de répéter avec Solon : « Ce qui est une fois décidé par le destin, il n'y a pas de présage ni de sacrifice qui le conjure', » et de croire pourtant à l'efficacité de la divination et de la prière.
Cependant la difficulté n'en existait pas moins et assez pressante pour que la théologie- poétique, précédant sur ce terrain la philosophie, s'en soit préoccupée. En plaçant le
I) Solon. Fragm. 31, éd. Hergk. — 2) Il est bon de justifier dès à présent l'emploi de termes que l'on serait tenté de regarder comme des néologismes transportés dans l'histoire religieuse de l'antiquité. SsoXàfoç, 5-eoXoyfa, âeokoyevi sont des expressions employées, dès le siècle de Platon et d'Aristote, pour désigner la science mythographique et les poètes ou ér.idits qui l'ont développée. On appliquait particulièrement l'épithète de ^soX6yot aux poètes religieux, tomme Orphée ou Hésiode, et aux premiers logographes et philosophes qui ont eu à élucider les doctrines mythologiques. Le mot theologus est employé exactement dans le même sens par Cicéron {Nat. Dcov., III, 21).