‹ Histoire de la divination dans l'antiquité (volume 4)Chapitre 140 sur 157 · A N E K Y 0 M A X C I E II 0 M 1 : K I Q V E 'Soo · texte numérisé non relu

A N E K Y 0 M A X C I E II 0 M 1 : K I Q V E 'Soo

n'est, en effet, possible qu'avec le concours de la magie, et c'est là l'unique raison pour laquelle Varron la disait importée de la Perse, le pays des Mages'.

En examinant de près la fiction homérique, on relève quelques différences notables entre la nécromancie telle que la comprenait l'auteur et celle des âges postérieurs. D'abord, le poète ne suppose pas que l'évocation puisse se faire en tous lieux, ni même sur le sol habité parles vivants; il faut aller jusque chez les morts, à la porte de leur demeure. C'est là une exigence qui, maintenue jusqu'au bout, rendrait la pratique de la nécromancie impossible. Dépouillée de toute exagération poétique, elle signifie que l'évocation des morts devait être tentée dans ces lieux abandonnés et funestes où la croyance populaire plaçait l'entrée des enfers, et nous verrons, en effet, les soupiraux d'enfers, les Plutonia ou Charonia, devenir plus tard le siège d'oracles nécromantiques ou le théâtre d'évocations isolées.

Le progrès de la théorie, sur ce point, fut de rendre les évocations possibles ailleurs. L'idée la plus naturelle était d'évoquer les morts sur leurs propres tombeaux. C'est celle qui préside à la fondation des oracles héroïques. Ces oracles fonctionnaient par incubation; mais leur raison d'être estime théorie nécromantique, et on retrouve encore dans le plus ancien de tous, celui de Trophonios, les rites effrayants de l'évocation. On imagina enfin, lorsque les doctrines spiritualistes eurent rendu lésâmes plus indépendantes de leurs logements souterrains2, d'inviter les morts à des colloques dont ils pouvaient jusqu'à un certain point déterminer le lieu. L'évocateur se servait pour cela d'un bélier noir, qu'il faisait marcher debout et qui se couchait à l'endroit précis où devait avoir lieu la cérémonie magique3.

1) V.\rm. ap. Aug. Civ. Dei, VII, 3.*>. — 2) Autrement dit, lorsque la nécromancie, ainsi affinée, devint de la psychomancie. — 3) Voy., ci-dessus, p. i'60.

L'auteur de V Odyssée, qui ne connaît pas l'évocation praticable en tous lieux, ne semble pas connaître davantage l'évocation individuelle, l'invitation précise adressée à un mort particulier et entendue de lui seul. Ulysse, pouramenerdevant lui Tirésias, fait sortir de l'Érèbe tout un essaim d'ombres, qu'il est obligé d'écarter avec son épée. Et ce n'est pas là un accident fortuit : Circé lui avait bien ordonné de faire des libations «pour tous les morts. » La nécromancie pratique n'oblige pas ainsi ses adeptes à passer en revue tous les sujets dePluton; on n'entend pas dire qu'elle ait jamais fait autre chose que des évocations isolées.

Enfin, le récit homérique n'offre pas trace d'une idée plus tard répandue, suivant laquelle les morts acquièrent dans l'autre monde des connaissances refusées aux vivants et, particulièrement, le pouvoir prophétique. Tirésias a conservé le génie divinatoire que Zeus lui avait donné autrefois, ou plutôt il le retrouve en buvant le sang des victimes, mais les autres ombres ignorent ce qui se passe sur la terre, à plus forte raison, l'avenir.

Si les Grecs s'en étaient tenus à cette conception primitive, la nécromancie proprement dite, ou divination par les morts, n'aurait guère eu occasion de troubler l'apathique quiétude des régions oîi coule le Léthé1. Mais les âmes délivrées de la prison du corps furent assimilées par le platonisme aux génies et initiées comme eux, avec eux et par eux, à tous les secrets de la créations. On supposa dès lors qu'elles connaissaient les

d) Il aurait pu y avoir des évocations destinées à apaiser les ombres, mais non à les interroger sur des secrets ignorés d'eux pendant leur vie. NitZsch (ad Odyss., X, p. to2) distingue avec raison entre les <}y/o[jLavTEÎa divinatoires et les 'kr/oroij^Eta expiatoires. — 2) Le platonisme alla à développer ces croyances en multipliant les histoires d'àmes envolées momentanément de leurs corps et y rentrant pourvues de connaissances surnaturelles. Tels sont les récits concernant Er l'Arménien, Hcrmotime de (dazomène, Thespésius de Soles. Aristeas de Proconnése, et les visions extatiques de Pylhagure et d'Empédoc!e.

LA PRESCIENCE CHEZ LES MuRTS 335

décrets du destin et qu'elles avaient pouvoir d'en instruire les vivants. Un étymologiste ingénieux expliquait même de cette façon le nom d'Orcus que les Romains donnaient au dieu ou au séjour de la mort. Orcus, d'après lui, signifiait serment, comme le mot grec "Op/oç, et ce serment était celui que les âmes des défunts prêtaient pour s'engager « à ne pas aider, contrairement aux destins, ceux qu'elles ont laissés en vie1.» Il fallait bien, pour tenir leur parole, qu'elles fussent informées des arrêts du destin.

Les cérémonies qui provoquaient les apparitions agissaient par elles-mêmes, avec le pouvoir irrésistible des recettes magiques. Circé, dans la cérémonie qu'elle indique à Ulysse, n'en est pas encore à cette doctrine brutale. Ce ne sont pas des ordres, mais des prières et des promesses qu'Ulysse va porter aux morts. Il ne les somme pas de comparaître; il les y invite en versant pour eux du lait, du vin, de l'eau et du sang. Quand Eschyle fait évoquer Darius par Atossa, c'est aussi par des libations variées, des chants et des prières que Ton appelle le grand roi. C'est également par une sorte de discrétion respectueuse qu'on évitait de consulter deux fois la même ombre2.

Ce contrat amiable avec les morts est plus conforme à l'esprit hellénique que la foi aux agents matériels de la magie ordinaire. Mais il fallait, pour qu'une ombre pût quitter momentanément son séjour, que Pluton le lui permît et qu'Hermès se chargeât de l'accompagner à l'aller et au retour3. Les formules d'évocation devaient donc contenir des supplications à l'adresse de ces divinités psychagogiquesvqui ne passaient pas pour faciles à attendrir.

1) Seiiv. Georg., I, 277.-2) Sekv. Georg., IV, 503.— 3) Lucian. DM. Dcor., VII, 4; XXIV, 1. Mal. mort., XXIH, 3. Théocrile (IdyU.,XY) se place endehors de la tradition courante, en faisant ramener l'âme d'Adonis par les Heures. Hermès psychopompe est le conducteur né des ombres, comme il est le gu'de des songes. — 4) Voy. Hou. Loc. cit. Pind. Olymp., IX, iiO*

On pensait que les âmes jouissaient d'une plus grande liberté et apparaissaient plus facilement lorsqu'elles n'étaient pas encore entrées dans les enfers, c'est-à-dire aussi longtemps que le corps n'était pas enseveli suivant les rites traditionnels1. Une doctrine plus raffinée voulait que les âmes fussent errantes tant qu'on gardait les habits des morts au lieu de les brûler avec les cadavres2. Cela n'empêchait pas d'évoquer sans peine des morts bien archaïques et dont il eût été bien difficile de garder les habits, Orphée, Phoronée, Cécrops, qui apparaissaient dès qu'on leur sacrifiait un coq avec des formules spéciales3. Apion évoqua Homère pour se renseigner sur la patrie du poète', et Apollonius de Tyane rappela des enfers Achille lui-même \ On disait aussi, et c'était une superstition assez répandue, que l'âme se trouvait enchaînée à jamais dans l'autre monde par la mutilation du corps, car elle avait honte de se montrer sous des traits hideux. C'est la raison pour laquelle Ménélas avait si cruellement traité le cadavre deDéiphobe6. De semblables précautions indiquent que si certaines imaginations malades cherchaient des entrevues avec les morts, d'autres, soi-disant plus saines, redoutaient les pérégrinations spontanées des revenants.

Jusqu'ici, au risque de sortir de la divination subjective, nous avons parlé de toutes ces croyances en nous plaçant au point de vue de ceux qui les partageaient, en acceptant les rites nécromantiques comme des recettes efficaces et les évocations comme des faits. Les Grecs et les Romains n'ont jamais nié la possibilité de ces communications avec l'autre monde,

1) Lucan. Phars , VI, 519.— 2) Herodjan.,V, 92. Lucian. Philops., 27. En général, les magiciens évoquaient plus facilement une Ame dont le corps leur était livré, et Porphyre [Abslin., 11, 47) explique le fait par l'affinité qui persiste après la mort entre ces deux composants «le notre être. — 3)Theod. Gaz. Theophr., 2k — 4) Plin., XXX, 2, 18. — il) Philostr. VU. ApolL, IV. 16.— 0) Virg. .Kn., VI, 494. Ces suppositions se retrouvent dans les idées que se font les Grecs modernes de leurs Hrouco'aques ou vampires. Voy. 15. Schiiidt, Dus Volkslcben der Ncugriechen. 1871.

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