RÊVE ET HALLUCINATION
des songes révélateurs1 voyaient sans doute, la plupart du temps, le défunt dont ils invoquaient l'assistance leur apparaître. L'impression pouvait être assez vive pour qu'il ne fût pas toujours facile de décider si la vision les avait trouvés éveillés ou endormis; si l'ombre aperçue ou la voix entendue avait ou non une réalité objective. On croyait même, nous l'avons vu, à la réalité substantielle des apparitions entrevues durant le sommeil; les histoires, comme les poèmes épiques ou dramatiques, sont remplies d'incidents de ce genre, surtout de morts demandant une sépulture ou des vengeurs par la voie des songes2. Ces fantômes étaient ou les ombres mêmes des morts, sorties des demeures souterraines, ou des images façonnées à leur ressemblance, comme les Songes homériques, également logés dans les entrailles de la terre. A ce point de vue, l'oniroscopie est aussi voisine de la nécromancie que le « peuple léger des songes » est près des morts3.
Si Ton ajoute que, dans l'incubation, le songe est attendu, provoqué par des lustrations, des sacrifices, des prières, c'est-à-dire par des pratiques analogues à celles des évocations, on voit s'évanouir peu à peu les différences caractéristiques que l'on croyait d'abord apercevoir entre deux procédés si voisins4. Il ne reste, en somme, comme distinction essentielle, que l'état du consultant qui veille ou dort en attendant les ombres révélatrices.
Il est difficile de dire à quelle époque les Grecs ont eu l'idée de faire comparaître devant eux, sans recourir au sommeil, les ombres des morts. La célèbre « nékyomancie » de
[) Cyrill. adv. Julian., X, p. 339. Voy., vol. III, Oracles héroïques et oracles des morts. — 2) Eschyle fait apparaître l'ombre de Clytemnestre, celle de Darius, les Erirvyvs en personne ; tandis qu'Euripide, dans son Oreste, se contente de l'hallucination. Voy. J. Girard, le Sentiment religieux en Grèce, p. 487 sqq. — 3) « L'âme. . . dit Antieléé à Ulysse, voltige comme un songe. » (Hom. Odyss., XI, 222.) — 4) Aussi le nom de psychomanteion se rencoutret-il appliqué à un oracle fonctionnant par incubation. (Put. Consol. ad Apoll., 14,48.)
YOdyssêe est le plus ancien document que nous possédions sur la matière, car il ne faut attacher aucune importance aux traditions de fabrique récente, suivant lesquelles le fabuleux Orphée aurait évoqué Eurydice, et Médée, ressuscité Éson. Or, la rhapsodie homérique offre le récit, non pas d'une évocation pure et simple, mais d'un voyage aux enfers, ce qui est sensiblement différent. Lobeck en a même conclu que « la psychomancie est plus récente qu'Homère, car, si l'on eût connu de son temps ce procédé, il n'aurait pas eu besoin de conduire Ulysse aux enfers1. » Pourtant cette réflexion est plus spécieuse qu'exacte, attendu que, si Ulysse va abordera l'autre rive de l'Océan et pousse jusqu'au confluent du Pyriphlégéthon et du Cocyte, il ne pénètre pourtant pas chez les morts, mais les évoque en les alléchant par l'odeur du sang.
Le héros exécute à la lettre les prescriptions de la magicienne Circé. « Tu creuseras, lui avait-elle dit, une fosse d'une coudée en tous sens, et tu feras des libations pour tous les morts ; la première sera du lait mélangé du miel ; la seconde, d'un vin délectable; la troisième, d'eau limpide : tu répandras ensuite de la pure fleur de farine. Cependant invoque les têtes sans force des morts Lorsque tu auras
imploré l'illustre essaim des morts, tourne-toi vers l'Érèbe, plonge de loin tes regards avides sur le cours du torrent, immole à l'instant un bélier et une brebis noirs, et tu verras en foule accourir les aines de ceux qui ne sont plus. Ordonne alors à tes compagnons de dépouiller les victimes, de les consumer et d'adresser des prières aux dieux, surtout au puissant Pluton et a l'inexorable Perséphone2. »
Il y a bien là un rite complet d'évocation, et le poète en indique clairement le caractère magique. La nécromancie
i) Lobeck, Aglaopkamus, p. 316. - '2) Hum. Odyss., X, 517-534. (Trad. I». G'guet.)