LE TRÉPIED ET LES SAGES
seul digne do le posséder1. N'y a-t-il pas là un vague souvenir d'une transformation des rites divinatoires opérée vers cette époque à Delphes? Ce trépied imaginaire2 ne représente-t-il pas le trépied prophétique qui, depuis lors, servit d'instrument à la sagesse d'Apollon ?
La révélation par l'enthousiasme serait donc née durant cette période indéterminée où la Grèce aimait à placer le groupe de ses Sages, c'est-à-dire dans le cours du vne siècle. A ce moment, l'oracle de Delphes redouble d'activité : les colons qui vont implanter la civilisation grecque sur tous les rivages de la Méditerranée ne partent que munis de ses conseils et guidés par ses délégués. Si Pytho n'est pas le « nombril de la terre, » il devient réellement le centre du monde grec.
A qui s'étonnerait qu'une innovation aussi récente ait pu passer, un siècle plus tard, pour une institution archaïque, la réponse est facile. Pour comprendre combien il fut aisé aux prêtres de Delphes de donner un air d'antiquité à des rites dont ils avaient seuls la garde et la propriété, à des cérémonies abritées par l'ombre du sanctuaire, il n'y a qu'à considérer avec quelle facilité les légendes naissent en pleine lumière et s'accréditent, altérées par une infinité de variantes, au milieu de ce monde remuant, affairé, avide de nouvelles et plus ami des fictions agréables que de la vérité toute nue. On ne compte pas moins de vingt-deux noms dans les diverses listes des sept Sages et, sur ces vingt-deux personnages dont nous avons le nom, le portrait et l'adresse, bon nombre ne sont que des êtres mythiques improvisés par la légende. L'ima-
1) Les auteurs anciens répètent à l'envi, avec variantes, cette anecdote célèbre. Voy. Plutarch. Solon, 4. Diog Laert., 1,27-32. Val. Max., IV, 1, 17. Schol. Aristoph. Plutus, 9. Equit., 1016. — 2) Ce trépied avait été, suivant la légende, fabriqué par Hépha?stus, donné par lui à Pélops, transmis ainsi à Ménélas et jeté à la mer par Hélène ou par son ravisseur. Les uns le disaient à Delphes, les autres à Thèbes ou àMilet. C'est précisément parce qu'il n'était nulle part qu'on était libre de le placer partout.
gination, si réglée pourtant, des Doriens de Sparte a peut-être créé d'instinct le type de Lycurgue. La légende a envahi la biographie de Solon, d'un homme qui a vécu sous les yeux du public, et elle a accumulé tant de merveilles dans celle de Pythagore qu'on en vient à se demander si le philosophe de Samos, le contemporain de Pisistrate, n'est pas, lui aussi, un mythe. Il n'y eut jamais peut-être de temps plus fertile en Actions que l'époque des sages. C'est l'ère des philosophes scythes, des thaumaturges, purificateurs, prophètes hyperboréens ou crétois, autant de personnages qui se promènent dans le champ de l'histoire et se mêlent même aux événements les plus marquants, sans qu'on puisse dire si ce sont des hommes ou des ombres.
Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que le sacerdoce pythique ait réussi à mettre en circulation des légendes destinées à effacer la trace du passé réel, remplacé par une histoire fictive dans laquelle se perdait l'origine de la mantique enthousiaste.
Cette étonnante mobilité d'esprit, cette prodigieuse facilité à travestir et à improviser des traditions, nous servira de même à expliquer la forme que prit l'agitation religieuse provoquée dans le monde grec par la vogue de l'oracle pythique rajeuni. Le miracle permanent ne pouvait s'installer ainsi en un lieu vers lequel toute la Grèce tournait les yeux sans que l'admiration universelle n'engendrât l'émulation. L'oracle étant, avant tout, le conseiller et le protégé des Doriens, l'Ionie lui oppose bientôt des traditions rivales. En face delà Pythie, l'imagination ionienne place la Sibylle, quipassait pour avoir enseigné à la Pythie elle-même l'art de prophétiser en vers. Les prêtres de Delphes, en adoptant le dialecte ionien et l'hexamètre, avaient rendu par avance plus croyable cette revendication, qui est le point de départ de l'histoire si compliquée des sibylles. En même temps, les seetes
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orphiques, qui tenaient par un côté au culte de Dionysos et, par l'autre, à celui d'Apollon, qui rapprochaient, par conséquent, les deux éléments constitutifs de la mantique par enthousiasme, créaient de leur côté toute une pléiade de prophètes inspirés que l'on ne put montrer nulle part, mais dont on citait les oracles. Il y eut ainsi une chresmologie libre, donnée comme un legs du passé, à côté de celle qui dispensait à Pytho la révélation apollinienne.
Nous ne voulons anticiper ni sur l'histoire de l'oracle de Delphes ni sur celle des chresmologues et sibylles. Il nous suffît d'avoir établi, avec quelque vraisemblance, que la divination chresmologique a dû naître à Delphes, d'un rapprochement fortuit entre le culte de Dionysos et celui d'Apollon; que Ton n'a pas besoin de reculer très-haut la date de cette création religieuse, et que certains indices pourraient engager la critique à la placer dans le cours du vme siècle ou au commencement du vne.
Après avoir élucidé ainsi, dans la mesure du possible, la question d'origine, il nous reste à étudier la nature de la divination chresmologique, autrement dit, la nature des rapports qu'elle établit entre la divinité et l'instrument humain dont elle se sert. Nous laisserons de côté le caractère poétique de cette révélation. Les prophéties des chresmologues libres et des sibylles étaient toutes versifiées, et les oracles rendus par les pythies l'oni été longtemps; mais Apollon a aussi parlé en prose, tandis que des consultations obtenues par des procédés différents ont été parfois formulées en vers. Plutarque, dans un traité spécial1, a surabondamment démontré que le langage rythmé est l'ornement mais non pas la forme nécessaire de la divination chresmologique. Suivant sa doctrine, qui était évidemment celle de ses amis les prêtres de Delphes, les vers ne sont pas l'œuvre
1) Ce Iraité est intitulé : Pourquoi la Pythie ne rend plus ses oracles en vers.
du dieu, mais bien de la pythie elle-même, et la forme extérieure du langage prophétique dépend des aptitudes personnelles de l'intermédiaire.
Ce qui constitue essentiellement la méthode chresmologique, telle qu'elle a été pratiquée après l'âge homérique, c'est, nous l'avons dit, la « possession, » l'incarnation momentanée d'un esprit révélateur < dans un organisme humain. Les faits, ici comme ailleurs, ont précédé les théories. Ceux qui firent monter la bacchante sur le trépied apollinien ne se rendaient sans doute pas bien compte de la manière dont l'inspiration prophétique agissait sur elle, mais, lorsqu'on en vint aux explications, on n'en trouva pas de plus satisfaisante que celle-ci. La pythie représentait, ou plutôt contenait en quelque sorte Apollon; elle était, comme le dit une métaphore énergique, « enceinte du dieu, » et elle parlait, non plus comme interprète du dieu, mais à la première personne, en discours direct, comme étant le dieu lui-même. Mais que devenait, devant cette crise mystérieuse, la volonté, l'intelligence propre de la pythie? Sa personnalité était-elle si bien anéantie que la révélation sortît de sa bouche affranchie de tout contrôle intérieur et, par conséquent, inaltérée?
Ce n'est pas assurément dans le sanctuaire de Pytho que s'agitaient ces questions. Elles occupèrent cependant de bonne heure l'esprit curieux des Grecs, et, avant même que la philosophie s'en emparât, la légende et la tradition religieuse s'efforcèrent d'y répondre.
On peut dire, d'une manière- générale, que rien ne répugne au génie hellénique comme l'anéantissement complet du libre arbitre. L'Hellène veut bien obéir à ses dieux, mais non pas
1) Quel que soit d'ailleurs cet esprit. Les prêtres d'Apollon cherchaient à faire de leur dieu le seul inspirateur des prophètes, mais leur doctrine ne fut pas acceptée partout ni toujours. Sylla reçoit l'annonce d'une victoire future de la houche d'un esclave inspiré par une déesse assez obscure, Enyo. (Plutauch. Sylla, 27.)