‹ Histoire de la divination dans l'antiquité (volume 4)Chapitre 153 sur 157 · THEORIE PLATONICIENNE · texte numérisé non relu

THEORIE PLATONICIENNE

se faire leur chose. Seuls, les fous, qui inspiraient un respect superstitieux, étaient complètement possédés par une puissance surnaturelle. Fallait-il donc assimiler le délire prophétique à une folie intermittente? L'usage n'hésita pas à le faire dans les mots1, mais il est permis de douter que l'on n'ait pas fait d'autre différence entre la déraison et l'inspiration, entre un châtiment et une faveur. On s'habitua difficilement à l'idée que la pythie pût parler comme un automate, sans le vouloir et même sans se comprendre. Tandis que, d'une part, l'abolition de la conscience chez la pythie pouvait seule garantir la pureté de la révélation, l'esprit public avait peine à concevoir cet état passif de Pâme.

Pindare, dont l'opinion est ici de grande valeur, semble croire que le don de divination, tel qu'Apollon l'octroie à ses favoris, consiste à entendre intérieurement la voix du dieu2, et l'on sait que Socrate, un autre familier de Delphes, se croyait hanté par une voix de ce genre. A vrai dire, la philosophie platonicienne, dont le mysticisme est, à bien des égards, la négation du génie national, fut la première qui osât représenter la science véritable comme une révélation d'en-haut, dont la lumière est d'autant plus vive que l'intelligence la reflète plus passivement. Les Grecs n'entendirent pas sans surprise le « divin Platon » professer que le comble de la perfection est de ne plus penser par soi-même, mais de s'identifier par toute espèce de délires aux idées divines. Le platonisme put seul formuler une théorie simple de l'enthousiasme prophétique 3. Encore cette théorie fut-elle retouchée et ramenée à la conception ordinaire par ses timides conti-

1) MocIvegOoci, d'où ;j.av(a et [/avnxyj. Le délire, la folie, l'épilepsie étaient, au même titre, la prise de possession de l'homme par divers dieux ou génies (xaTfyeoBai IxSeoû). — 2) Pindar. Olymp., VI, 60. Il s'agit d'Iamos, à qui son père Apollon accorde ^aaupbv otoupv — [lavxoaûvaç, t6x<x jj.èv cpwvàv àxoïkiv — <J/suolwv àYvaxjTov... — 3) Plat. Pliacdr., § 47. 48. Tim., p. 47, et ci-dessus, p. rÔO. La théorie platonicienne fut appliquée, sans modifications, par la théologie chrétienne, à la possession démoniaque.

nuateurs. Elle avait le grand tort de laisser la philosophie sans défense contre l'abus grossier des principes, et de n'avoir pas un argument à opposer à ces ventriloques qui faisaient la caricature delà divination enthousiaste. Plutarque, dont nous invoquions tout à l'heure le témoignage, s'attache à faire, dans la révélation apollinienne, la part du dieu et celle de la pythie. « Apollon donne l'impulsion première, selon que chacune des prêtresses a plus ou moins de mobilité naturelle... Il lui présente uniquement les. images des choses, et il fait le jour dans cette âme pour qu'elle voie

l'avenir : en cela consiste l'enthousiasme L'enthousiasme

semble être un mélange de deux mouvements dont l'âme est saisie, l'un inspiré, l'autre naturel'... Il serait absurde et tout à fait puéril d'imaginer que,, semblable aux ventriloques appelés autrefois euryclées et aujourd'hui pythons, ce dieu entrât dans le corps des prophètes, et que, pour faire entendre sa réponse, il se servît de leurs bouches et de leurs voix comme d'instruments2. »

Les spéculations platoniciennes n'étaient pas accessibles au vulgaire, et, déplus, elles ne tenaient pas compte d'un élément essentiel des rites delphiques, de l'eau sacrée, cause matérielle de l'enthousiasme. Cette eau, qui atteste la part prise à la création de l'oracle par le culte antique des Nymphes, ne faisaitguère qu'embarrasser les théoriciens. Si l'enthousiasme était dû à la présence du dieu, en quoi l'eau de Kassotis3, ou la vapeur humide qui montait de l'antre, pouvait-elle procurer ou faciliter son incarnation momentanée? Nous avons vu ailleurs combien ces questions étaient délicates et importunes quand elles étaient posées par des sceptiques. La vérité est qu'il n'est pas de culte qui n'en provoque d'analogues, car le culte ne peut que grouper des symboles, et

1) Plutarch. Pyth.orac, 7. 21.— 2) Plutarch. Dcf. orac, !>.— 3) Nous disons ici indifféremment Kassotis ou Kastalie, à charge d'établir plus tard (vol III, Oracle de Delphes) les attributions respectives des deux sources.

Page 1