RÉVÉLATION DEMONIAQUE
Là, les travaux d'Œnomaos de Gaclare, que nous connaissons par les polémistes chrétiens, devenaient d'un grand secours. Il fallait montrer que les oracles avaient donné des conseils fallacieux, immoraux, funestes à ceux qui les avaient suivis. La tâche n'était pas difficile. Mais les chrétiens s'étaient imprudemment affaiblis de ce côté en cédant à la tentation de montrer à leurs adversaires les vérités chrétiennes annoncées par les oracles mêmes. Ils citaient volontiers nonseulement les oracles sibyllins ou les livres d'Hermès Trismégiste, que l'hellénisme pouvait récuser comme apocryphes, mais des oracles authentiques, extraits de la collection de Porphyre. On voit, par exemple, Lactance invoquer en faveur de la croyance à l'immortalité de l'âme, après la sainte Écriture, « les prophéties des sibylles et les réponses d'Apollon Milésieii1. » En outre, à moins de refaire toute l'histoire, les chré ciens étaient obligés d'admettre que maintes prophéties s'étaient trouvées véridiques, et tant de vérité dans des machinations diaboliques ne laissait pas que d'étonner un peu.
Les chrétiens avaient donc à expliquer deux choses bien distinctes; d'abord, comment les démons pouvaient arriver à connaître l'avenir, qui doit être le secret de Dieu, et ensuite, dans quel but ils disent parfois la vérité.
Pour ce qui est des vérités générales, Tertullien trouve une explication bien facile; il pense que les démons ont simplement pillé les écrits des prophètes et se sont fait honneur de ces plagiats dans leurs oracles"2. Minucius Félix rencontre aussi cette objection : « Mais parfois les oracles et les auspices ont touché juste. » Il répond que, sous les dieux de bois et de métal, se cachent des démons qui « s'insinuent par le souffle dans les illuminés, animent les fibres des en-
1) Lâchant. Episl. ad Pentad., 70. — 2) Tertull. Apolog., 22.
trailles, gouvernent le vol des oiseaux, régissent les sorts, fabriquent des oracles obscurcis de quantité de faussetés1. » Il prouve ainsi que la divination n'est pas l'effet du hasard, ce que son païen lui accordera sans peine, mais il ne s'occupe pas de ces deux, questions : les esprits de mensonge peuventils connaître la vérité sur l'avenir, et, la cou naissant, pourquoi la disent-ils? Lactance est" plus explicite. Pour lui, les démons se sont définitivement substitués aux dieux réels du paganisme qui ont été à l'origine des hommes mortels, ainsi que le prouve Évhêmère. Ces démons, les uns célestes, les autres terrestres, gouvernés par le diable, savent ou plutôt devinent une partie de l'avenir, et cachent ce qu'ils ne savent pas dans des obscurités calculées. « C'est par eux qu'ont été inventées et l'astrologie et Paruspicine et l'art augurai et tout ce qu'on appelle oracles, nécromancie, art magique'2, etc. » Mais d'où leur vient cette envie de révéler aux hommes ce qu'ils ont pu surprendre des desseins de la Providence? C'est pour s'en faire honneur et se faire adorer à la place de Dieu. S'ils annoncent du bien, ils demandent on récompense des temples et des sacrifices; ils en demandent aussi, s'ils prévoient qu'un danger révélé par eux peut être conjuré, afin d'avoir l'air de l'avoir détourné eux-mêmes : si le mal qu'ils découvrent estinévitable, ils trouvent un prétexte quelconque pour se dire animés d'une colère implacable. De même Tatien expliquera les révélations et les cures merveilleuses des oracles iatromantiques en disant que les démons connaissent et guérissent sans peine des maladies dont ils sont eux-mêmes la cause2.
Ces théories sont assez naïves. Elles oui. en outre, l'inconvénient de justifier la foi en la divination, car, si impure que
I) Minuc. Félix. Octar., «. — 2) Lactant. Instit. Div.> If 15, 17. — 2) T.\tian. Adv. Gra'c, 1s. Cf. Tertull. lbid.