‹ Histoire de la divination dans l'antiquité (volume 4)Chapitre 50 sur 157 · DOCTRINE DE SAINT AUGUSTIN · texte numérisé non relu

DOCTRINE DE SAINT AUGUSTIN

puisqu'il n'ont qu'un corps aérien, et en possession d'une expérience accumulée durant des siècles, ils découvrent et interprètent bien des signes ou pronostics naturels inconnus des hommes; ils saisissent également la pensée de l'homme dans les modifications les plus imperceptibles des organes physiques. Enfin, ils connaissent les causes surnaturelles, c'est-à-dire la pensée de Dieu qu'ils surprennent dans les prophéties, et leurs propres desseins. Il est telle prédiction qui annonce simplement ce que les démons vont faire euxmêmes ou faire faire par d'autres.

Le merveilleux du paganisme est donc accepté tout entier par la foi chrétienne qui le qualifie seulement de mauvais et de démoniaque. Les dieux de la Grèce et de Rome, les Satyres même, les Faunes, les Nymphes et tous ces êtres fantastiques semés à profusion dans l'univers sont des démons, les uns immortels, les autres mortels, tous ligués, sous la direction de Satan, contre le genre humain. Actifs et intelligents, capables de pénétrer toutes les causes naturelles et un certain nombre des causes surnaturelles qui mènent le monde, ils peuvent révéler l'avenir, soit pour s'attirer les hommages des peuples, soit pour leur nuire, soit pour tenter de traverser les desseins de la Providence. La divination antique n'a donc pas été une pure rêverie exploitée par des charlatans. Si les prêtres et les devins ont pu mêler à ses rites des impostures et des tours d'adresse, le fonds n'en est pas moins miraculeux. Elle a été essentiellement un commerce intellectuel avec les démons ou mauvais anges.

Qu'on substitue aux mauvais anges les bons génies, et a ceux-ci les dieux, on trouvera que le paganisme et le christianisme sont parfaitement d'accord sur les faits. Le surnaturel, dont l'ancienne philosophie cherchait à restreindre l'emploi, est désormais une mine inépuisable où Ton va chercher les raisons de tout ce que l'on ignore. Il reste donc.

pour tous les siècles de foi qui vont vivre de la parole des Pères et Docteurs de l'Église, l'explication dernière de la divination antique; et il a fallu le trouble que porta dans les esprits le premier choc du rationalisme renaissant et de la foi pour entasser tant d'obscurités sur une doctrine aussi nette. La querelle qui s'émut, au xvne siècle, au sujet du caractère naturel ou surnaturel, des oracles, est comparable à la querelle contemporaine des anciens et des modernes1. Elle fit moins de bruit peut-être, mais elle dura plus longtemps et devint une guerre européenne qui attend encore son historien.

Nous n'avons pas besoin de mettre en relief le zèle de nos devanciers pour avoir le droit de dire que l'histoire de la divination est une des parties les plus sérieuses en même temps que les plus intéressantes de l'histoire psychologique de l'humanité. La possession de la prescience a été la conquête la plus ardemment convoitée par l'esprit humain. Les intelligences moyennes croyaient trouver, dans les avertissements opportuns de la divination, un moyen d'échapper au malheur : les théories fatalistes laissaient encore aux esprits supérieurs le plaisir de connaître et d'attendre sans faiblir des coups inévitables. Dans le domaine de la foi, les espérances humaines ne sont jamais trompées. Ce que le cœur humain désire, il le prend. Le miracle naît de la foi aussi facilement que celle-ci est née du désir2. Le monde antique s'empara ainsi de la prescience surnaturelle.

Si bien établie que fût la divination sur le dogme de la Providence, la sagacité des raisonneurs eut bientôt découvert les difficultés inhérentes à une théorie qui suppose l'avenir à la fois fixe et modifiable. La série des longs efforts déployés

l)Voy. la notice bibliographique sur les oracles. — 2) Wunder ist dcsGlaubens liebstes Kind. (Gœthe.)

par la pensée philosophique pour sauvegarder contre ses propres objections l'existence d'une révélation divine montre avec quelle ténacité la raison s'oppose à une rupture immédiate avec le sentiment. C'est là une de ces expériences qui ont déterminé depuis la philosophie à consommer cette rupture, pour laisser chacune de ces facultés suivre sa voie propre.

Enfin la divination sort triomphante de ces interminables débats : le christianisme l'accepte, en répudiant comme démoniaque celle qui ne relève pas de lui. Il n'en élimine que les rites extérieurs, comme entachés de magie, et leur substitue la prière; tandis qu'il conserve tout ce qui vient spontanément de Dieu, songes, visions, inspirations prophétiques. L'humanité n'aurait pas supporté encore une Providence muette : la prière n'est pas uniquement un monologue résigné auquel Dieu se serait interdit de répondre autrement que par des actes. Il faut attendre que l'esprit religieux se soit affiné et déshabitué de cette surexcitation inquiète dont s'alimentait la ferveur des premiers siècles, pour trouver la révélation pratique resserrée dans deux formes purement -subjectives, la sollicitation de la grâce et, chez les âmes les plus parfaites, le colloque intérieur avec Dieu.

C'est avec cet imposant cortège de preuves morales et de témoignages apportés a l'envi par les écoles philosophiques aussi bien que par les sectes religieuses que la divination s'offre à la respectueuse curiosité de la critique. Le surnaturel fût-il entièrement éliminé du monde par la nécessité que la science installe partout où elle a passé, nous nous croirions encore obligé de traiter avec déférence une illusion consolante dont s'est bercée si longtemps l'âme de l'humanité. Celui qui écarte à priori la possibilité de la divination extra-scientifique doit la considérer comme un legs de sa race, une parure démodée, mais inté-

ressante à contempler dans une galerie de souvenirs; celui qui croit à la Providence et à l'efficacité de la prière doit se rappeler qu'il accepte tous les principes sur lesquels repose la divination antique.

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